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Jacques
le fataliste et son maître dans Berlin Est
Kunze est un apparatchik est allemand, Hunze est son chauffeur.
Leur histoire (si l’on peut parler ici d’histoire) se
passe avant la chute du mur. Réunions politiques, où
l’on laisse Kunze sur le seuil, où dans lesquelles
on le voit transpirer à la tribune, tribulations obscures
entre celui-ci (qui progressivement pète les plombs, image
du pouvoir corrupteur) et le parti ; attentes méditatives
de Kinze, souvenirs de sa vie d’avant, dans laquelle il était
ouvrier, qui lui font savourer son deuxième métier,
retours chez lui où sa femme Lisa l’attend. Trajets
dans Berlin, sous le soleil ou la neige, le quotidien d’un
couple maître et serviteur moderne, emblématique et
en même temps particulier.
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En
effet, ils ne sont pas un couple de maître et valet
comme les autres, ou s’ils ressemblent à d’autres
couples de ce genre, c’est à des modèles
essentiellement littéraires : couples de théâtre
(la pièce de Brecht, Maître Puntila et
son valet Matti, est un modèle parfois proche
parfois lointain) ou surtout de roman. Celui que forment
Jacques le fataliste et son maître est ici sans
cesse présent : complicité, épanchements,
demande de conseils, incompréhension, échanges
de points de vue et de femmes, et surtout le chemin qui
les réunit, scène principale, une route sans
véritable but et sans origine. Dans l’histoire,
Hinze le chauffeur est l’homme raisonnable, Kunze
le fou. Mais ni l’un ni l’autre ne sont cyniques.
La corruption progressive de l’un et la passivité
de l’autre apparaissent comme liées aux places
qu’ils occupent.
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En revanche,
la fascination réciproque qu’ils exercent l’un
sur l’autre, leur union de plus en plus étroite et
proche d’un certain amour, donnent une profondeur et une étrangeté
à leur relation bien éloignée de celle que
Jacques entretient avec son maître.
C’est surtout par le style de la narration que le modèle
de Diderot s’impose. On y trouve mêlés ici narration,
ellipses, retours en arrière, projections dans le futur ;
dialogues philosophico-politiques, temps où le narrateur
s’affiche et raconte, se mêle aux personnages –
il nous livre ainsi sa propre « plus belle histoire d’amour
», avouant ne pas pouvoir résister à l’envie
de raconter la sienne après avoir fait parler ses personnages
sur ce sujet. On retrouve ici les intrusions du narrateur, les ficelles
affichées du roman, le dialogue avec le lecteur, l’humour
et le libertinage assumés comme des fêtes sans lendemain.
Les femmes y sont un permanent mystère : ombres poursuivies,
passions totales soudainement éteintes, figures humbles parfois
inatteignables, l’avenir de l’homme et son désespoir.
Tout cela se dessine sur un fond de réalisme (Diderot encore)
social et politique : les jeux de l’oppression s’incarnent
dans des figures du couple dominant-dominé variées
et décrites en action : maître-valet, homme-femme,
blanc-noir, riche-pauvre… tous jouent la pantomime des gueux
de notre siècle : si le mur est tombé, si cette société
berlinoise n’est plus d’actualité, le fond du
roman reste d’une perpétuelle actualité. Le
regard posé sur ce monde, présenté comme une
caricature de lui-même, l’humour, l’attention
à la trahison du langage, détourné par les
puissants comme le sont les richesses et les espoirs, en font un
roman très emblématique de la distance et de la lucidité
que permet la littérature.
Anne-Marie
Mercier-Faivre
(février 2008)
Anne-Marie
Mercier-Faivre
est
professeure des Universités. Elle enseigne à l'IUFM
de Lyon et à l'Université Lumière-Lyon 2.

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