Le roman de Hinze et Kunze
Volker Braun

Traduit de l'allemand par Alain Lance et Renate Lance-Otterbein
Métailié, 2008

 

 

Jacques le fataliste et son maître dans Berlin Est


Kunze est un apparatchik est allemand, Hunze est son chauffeur. Leur histoire (si l’on peut parler ici d’histoire) se passe avant la chute du mur. Réunions politiques, où l’on laisse Kunze sur le seuil, où dans lesquelles on le voit transpirer à la tribune, tribulations obscures entre celui-ci (qui progressivement pète les plombs, image du pouvoir corrupteur) et le parti ; attentes méditatives de Kinze, souvenirs de sa vie d’avant, dans laquelle il était ouvrier, qui lui font savourer son deuxième métier, retours chez lui où sa femme Lisa l’attend. Trajets dans Berlin, sous le soleil ou la neige, le quotidien d’un couple maître et serviteur moderne, emblématique et en même temps particulier.

En effet, ils ne sont pas un couple de maître et valet comme les autres, ou s’ils ressemblent à d’autres couples de ce genre, c’est à des modèles essentiellement littéraires : couples de théâtre (la pièce de Brecht, Maître Puntila et son valet Matti, est un modèle parfois proche parfois lointain) ou surtout de roman. Celui que forment Jacques le fataliste et son maître est ici sans cesse présent : complicité, épanchements, demande de conseils, incompréhension, échanges de points de vue et de femmes, et surtout le chemin qui les réunit, scène principale, une route sans véritable but et sans origine. Dans l’histoire, Hinze le chauffeur est l’homme raisonnable, Kunze le fou. Mais ni l’un ni l’autre ne sont cyniques. La corruption progressive de l’un et la passivité de l’autre apparaissent comme liées aux places qu’ils occupent.

En revanche, la fascination réciproque qu’ils exercent l’un sur l’autre, leur union de plus en plus étroite et proche d’un certain amour, donnent une profondeur et une étrangeté à leur relation bien éloignée de celle que Jacques entretient avec son maître.
C’est surtout par le style de la narration que le modèle de Diderot s’impose. On y trouve mêlés ici narration, ellipses, retours en arrière, projections dans le futur ; dialogues philosophico-politiques, temps où le narrateur s’affiche et raconte, se mêle aux personnages –
il nous livre ainsi sa propre « plus belle histoire d’amour », avouant ne pas pouvoir résister à l’envie de raconter la sienne après avoir fait parler ses personnages sur ce sujet. On retrouve ici les intrusions du narrateur, les ficelles affichées du roman, le dialogue avec le lecteur, l’humour et le libertinage assumés comme des fêtes sans lendemain. Les femmes y sont un permanent mystère : ombres poursuivies, passions totales soudainement éteintes, figures humbles parfois inatteignables, l’avenir de l’homme et son désespoir.
Tout cela se dessine sur un fond de réalisme (Diderot encore) social et politique : les jeux de l’oppression s’incarnent dans des figures du couple dominant-dominé variées et décrites en action : maître-valet, homme-femme, blanc-noir, riche-pauvre… tous jouent la pantomime des gueux de notre siècle : si le mur est tombé, si cette société berlinoise n’est plus d’actualité, le fond du roman reste d’une perpétuelle actualité. Le regard posé sur ce monde, présenté comme une caricature de lui-même, l’humour, l’attention à la trahison du langage, détourné par les puissants comme le sont les richesses et les espoirs, en font un roman très emblématique de la distance et de la lucidité que permet la littérature.

Anne-Marie Mercier-Faivre
(février 2008)

Anne-Marie Mercier-Faivre est professeure des Universités. Elle enseigne à l'IUFM de Lyon et à l'Université Lumière-Lyon 2.

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