Twelve
Flamingo (Harper Collins), 2000
à paraître en français

 

La voix de Lily, une jeune fille fantasque, un peu lunaire, résonne tout au long des cinq premiers chapitres de ce roman ; en quête d'un sens à donner à son existence un peu banale ("j'aimerais savoir pourquoi les idées qui vivent dans ma tête sont plus gratifiantes que ce qui se passe vraiment"), sa voix parfois blasée mais encore fraîchement naïve révèle une lassitude existentielle surprenante qui ne semble être qu'une façade, cachant mal la curiosité insatiable qu'elle éprouve face à ses semblables. Un week-end rural avec son ami Edward, des cassis ramenés de la campagne, un trajet dans le métro, un après-midi de baby-sitting avec Oliver, 3 ans, le fils de la voisine, une soirée branchée avec son colocataire Josh... Pour Lily, tout est prétexte à s'interroger sur la vie et sa finalité, en particulier sur sa vie londonienne ; car l'expérience urbaine semble être la plus dérangeante qui soit, vide de sens : la ville, désertée le vendredi soir, lui apparaît comme un organisme vivant, parcouru d'artères malades, où chaque individu est supposé se fondre dans la grouillante multitude. Ce malaise urbain est perceptible en filigrane, lorsque sont évoqués la pollution, les embouteillages et les métros bondés, ou encore des soirées où Lily ne s'amuse guère. Ainsi, en contrepoint, l'auteure nous offre l'expérience rurale de Marie la solitaire, une amie de Lily, venue se ressourcer dans une ancienne demeure familiale ; elle réalise que c'est là, loin de la ville, qu'elle sent la vie couler dans ses veines...

Quand un matin, dans une station de métro, un garçon lui glisse dans la main un morceau de papier où sont inscrits son prénom et son numéro de téléphone, Lily imagine qu'elle pourrait appeler ce garçon et ainsi pimenter sa vie... Peu à peu la voix de Lily laisse la place à celle de son camarade Edward, qui s'interroge lui aussi sur le sort de l'existence et l'amour, puis aux pensées de Shirley, une jeune femme pragmatique qui elle, se refuse à rechercher sans cesse le sens des choses ; enfin, c'est au tour de Collin, un garçon étrange, qui a mis au point un drôle de stratagème pour trouver une épouse anglaise, afin de pouvoir rester dans ce pays qu'il aime. La conclusion est offerte par Josh, le colocataire attentionné de Lily, qui porte sur la naïveté et l'intensité de la jeune fille un regard chargé d'affection.

Twelve est un premier roman existentialiste, qui s'interroge sur la place des êtres dans le monde à travers des quêtes individuelles, et sur les rituels imposés par la société : un style pudique surprenant, des libertés syntaxiques qui rappellent le classique "stream of consciousness", des questions courageuses mais sans réponse artificielle, et le sentiment d'une finitude qui donne un peu le vertige, comme lorsque Lily s'interroge sur la subjectivité du temps, invention humaine toute relative. Les idées se succèdent, incarnées par différents personnages, et l'on appréciera de plonger à l'intérieur d'autres consciences (certains chapitres peuvent même se lire comme des nouvelles), capables de nous émouvoir tout autant que de nous amuser, où de faire appel à notre intelligence de lecteur.

Twelve : douze chapitres, à l'image des douze doigts de la main que Lily aimerait posséder afin de pouvoir compter par douzaines (de la même façon que le temps, les heures, les mois, se divisent par douze)... Derrière ce titre, se dissimule un besoin permanent de bousculer les repères humains, les normes pré-établies et subjectives (qui d'autre que l'homme a inventé les divisions temporelles ?), de voir en chaque chose un objet de réflexion, et d'exprimer un désir revigorant de porter sur le monde un regard toujours neuf et mouvant.

Blandine Longre
(octobre 2002)

Le deuxième roman de Vanessa Jones :
The Kindest use a knife (Flamingo, 2002)

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http://www.sciences.demon.co.uk/r-jone-v.htm