Emmanuelle Urien

Court, noir, sans sucre
L’être minuscule, 2005

Toute humanité mise à part
Quadrature, 2006

 

 


Courtes, noires, amères.

Emmanuelle Urien a fait une rentrée prometteuse en littérature, avec la publication quasi simultanée de deux recueils de nouvelles savoureuses – une sensation qui dément quelque peu le titre du premier de ces ouvrages, Court, noir, sans sucre : un ensemble de treize récits dont les chutes souvent brutales doivent beaucoup au suspense habilement maintenu dans les pages qui précèdent – et qui s’attachent à relater comment quelques destins tournent court. Chaque récit met en scène une tragédie du quotidien, et la nouvelle s’avère être la forme idéale pour décrypter ces petits riens qui changent tout et les émotions paradoxalement exacerbées qui les accompagnent.

Quand ils ne meurent pas, les protagonistes supportent tant bien que mal des existences accablantes ; ainsi, cet homme solitaire qui reçoit un mystérieux colis qu’il se refuse pourtant à ouvrir (La place du mort), ou encore cette infirmière française en mission dans un hôpital de brousse, qui se voit soudain aspirée dans un drame qui n’est pas le sien (Les Mouches). D’autres s’évadent par l’imagination, comme Pauline, Femme d’intérieur qui rêve d’un homme à la main « moins leste », ou comme Tonio, qui joue au chauffeur de taxi sentimental (Tête de station).

Une pointe d’acidité rend l’humour noir plus plaisant encore, et l’on a beau se dire qu’on pourrait être à la place de certains personnages, on ne peut s’empêcher de rire du destin qui s’acharne – quand on voit un père passer à l’acte et entrer dans une colère vengeresse qu’il retenait depuis plus de vingt ans (La mer à boire), ou que la curiosité d’un petit garçon est justement récompensée (Jardin secret)…

On retrouve cette noirceur et la même finesse d’écriture dans Toute humanité mise à part, un ensemble d’une douzaine de textes – pour la plupart récompensés par plusieurs prix.

On retiendra plus particulièrement Sévices Compris (l’histoire d’une épouse qui, chaque samedi soir, se résigne à prendre « une bonne volée », et dont la thématique rappelle l’excellente nouvelle de Roald Dahl, Lamb to the Slaughter), deux récits dans lesquels les personnages luttent contre de profonds sentiments de culpabilité, qui jamais ne s’effacent (Amanda, Chien méchant) ou encore deux histoires qui se ressemblent et se concentrent sur deux figures féminines touchantes, victimes du rejet et de la cruauté collective (Le premier qui rira et Ici finit le monde). Mais un brin de compassion et d’humanité prend parfois le dessus sur le mordant du recueil précédent ; Sentinelles éternelles relate l’exil de Julien, venu au Cambodge pour déminer les champs qui entourent un petit village mais aussi pour y oublier « son tourment » ; là, au contact des habitants (et surtout des enfants), il retrouve un semblant de bonheur, ou du moins de quoi supporter le temps qu’il lui reste à vivre.

L’écriture, fluide et élégante, coule et ouvre des brèches sur des univers d’abord fictifs (parfois à la limite du fantastique - dans Tentative d’évasion) qui donnent pourtant l’impression de nous être familiers ; des nouvelles qui explorent finement les petites inhumanités de l’humain et dans lesquels on plonge avec un plaisir renouvelé à chaque récit.

Blandine Longre
(novembre 2006)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

 

http://www.emmanuelle-urien.org

http://www.6sur6.net/minuscule/index.html

Une nouvelle en ligne
http://www.6sur6.net/minuscule/pdf/Femme_dinterieur.pdf

http://www.i6doc.com/I6Doc/WebObjects