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Jacques, cet inconnu…
ou comment (ré)concilier fiction et documentaire biographique.
Adolescent,
Jacques Cartier rêve d’horizons lointains, imagine voguer
dans le sillage des navires qui font escale à Saint-Malo
(ce « vaisseau de pierres ») et suit avec passion les
récits de voyages qui arrivent jusqu’à ses oreilles…
Né l’année qui précède la découverte
des «Indes» (les occidentales) par Colomb, il baigne
dans cet univers stimulant et novateur, et très vite, s’engage
comme marin sur des navires de pêche — à l’époque,
les Malouins partent régulièrement pour Terre-Neuve
et ses eaux poissonneuses. On ne sait pas avec exactitude où
l’ont mené ses premiers « pas », mais il
est certain qu’en 1520, quand il rencontre François
1er (en personne !) il est déjà un navigateur chevronné
(même si, comme ses contemporains, il mesure encore la longitude
«à l’estime »…). Le roi
voudrait rentrer dans la course aux richesses bien entamée
par les Portugais ou les Espagnols et cherche des marins capables
d’investir de nouveaux territoires en son nom et, au mieux,
de découvrir cette fameuse route vers l’Orient, ce
passage que tous s’évertuent à ne pas trouver,
avec l’idée de partir du nord, aux alentours de Terre-Neuve
— Magellan découvrira son détroit deux ans plus
tard, mais y perdra la vie (18 marins sur plus de 200 rentreront
à bon port au bout de trois ans…). Jacques
doit toutefois se montrer patient (François guerroie du côté
de l’Italie et a d’autres chats politico-financiers
à fouetter), et ce n’est qu’en 1532 (déjà
41 ans) qu’il est enfin engagé par le roi pour mener
à bien une première expédition vers «
les Indes »…
Biographie romancée aux allures de docu-fiction, le Jacques
Cartier de Claire Ubac vaut son pesant d’écus
et il serait fort dommage de passer à côté de
si bonnes pages, d’un récit aussi enlevé, vivant
– et « instructif »… chose qu’on tendrait
presque à oublier tant l’auteure sait jongler entre
fiction et biographie.
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Comment,
justement, tenir un jeune (ou moins jeune) lecteur en haleine
et l’inciter à aller toujours plus loin, à
partir d’une thématique historique qui n’est
certes pas rébarbative, mais dont le caractère
même pourrait bien avoir raison de sa motivation ? Pour
ce faire, l’auteure, fine stratège, apporte à
l’écriture une pointe de fantaisie qui allège
le sérieux du sujet – sans pour autant manquer
de rigueur historique. Plusieurs surprises narratives nous
attendent : l’intervention inopinée d’un
conférencier, les dialogues récurrents de deux
marins malouins, Le jeune et Morbihan, qui commentent à
leur façon les progrès des trois voyages de
Cartier, des adresses aux lecteurs dans le plus pur esprit
classique, ou encore l'intervention directe de la romancière,
qui va jusqu'à remettre son travail en question...
des procédés qui font de cet ouvrage un artefact
hybride, entre fiction et récit historique, entre imaginaire
et réalité... |
Les passages
relatant rencontres et échanges avec les autochtones sont
savoureux, et on s’amuse beaucoup de l’exposition des
préjugés des uns et des autres ou des tentatives (infructueuses
et frisant le ridicule) de Cartier pour convertir les « sauvages
» un peu retors (mais on les comprend) et forcément
très réticents, voire hostiles (voir entre autres
la scène où Cartier, très inspiré, lit
des passages de l’évangile aux Indiens…) —
la justesse de l’humour servant à mettre l’accent
sur les absurdités et les hypocrisies des expéditions
(la promesse de convertir des peuples indiens allant de pair avec
l’intention de s’approprier impunément territoires
et richesses) sans pourtant déprécier entièrement
le personnage et son parcours : Cartier reste un héros au
Canada (nom issu du terme générique « Kanata
», signifiant «village» en huron et que le navigateur
aurait pris pour le nom d’une ville indienne) et on ne saurait
nier ses qualités (affrontant courageusement ses responsabilités,
mais aussi le froid, la maladie, les pertes humaines et les déceptions,
se montrant rarement cruel ou destructeur).
Claire Ubac évoque avec précision le contexte d’un
siècle qui s’ouvre tout juste à l’humanisme,
d’un temps agité par de nombreuses découvertes
(et pas seulement territoriales), où les occidentaux rejettent
peu à peu l’immuabilité en toutes choses que
l’église chrétienne a instaurée depuis
des siècles : « La vision du monde ne cesse alors
de se modifier et de se préciser. L’idée se
répand que les mers reliées entre elles, loin d’être
une étendue de perdition, offrent des routes multiples pour
accéder aux terres émergées ! »
Et plus loin, d’ajouter : «C’est alors que
la vieille vision chrétienne oscille sur sa base. »
— enfin !
Un seul regret pour le lecteur désireux de parfaire ses connaissances
: ne pas disposer, en fin d’ouvrage, d’une courte bibliographie
permettant d’aller plus loin ou de découvrir les sources
de l’auteure. En revanche, on apprécie les cartes retraçant
les différents itinéraires de Cartier lors de ses
explorations et que l’on suivra parallèlement au texte,
ainsi qu’un dossier iconographique de quelques pages au centre
de l’ouvrage.
Un conseil et un seul : lire ce Jacques Cartier plein
d’allant comme on lirait un roman, sans se désoler
des inévitables lacunes biographiques ; au contraire, en
profiter, comme le conseille habilement l’auteure (en partie
pour justifier les libertés prises avec l'histoire), pour
laisser libre cours à son imagination.
B.
Longre
(novembre 2006)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.

Vient
de paraître
Les voyages de Jacques Cartier
de
Maryse Lamigeon et François Vincent
L'école des Loisirs, Archimède, 2006 - dès
6 ans
Claire
Ubac
L'histoire
impossible L'Ecole des loisirs,
2005 et Entretien avec Claire Ubac
L'histoire impossible à peindre
L'Ecole des loisirs, 2004
L'histoire
impossible à sécher
L'Ecole des loisirs, 2004
http://www.ecoledesloisirs.fr
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