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Et
de trois !
Claire Ubac
nous avait promis une troisième (et dernière) histoire
" impossible", et elle a opté pour le plus simple
des titres possibles, L'Histoire impossible : impossible
à imaginer, à prévoir, ou bien à vivre
? Disons d'emblée que tout est ici fantasque et imprévisible,
des us et coutumes des habitants de l'île du Drôle,
de la régression enfantine d'un terrible pirate, au couple
Snejna / Balthazar, partenariat plus qu’original : ces derniers,
une vieille femme et un jeune garçon, héros atypiques
(et en surface, mal assorti) d’une histoire savoureuse, se
raccrochent pourtant l'un à l'autre, sachant qu’ils
subissent tout deux la méchanceté des habitants de
l’île du Drôle – où ils vivent, sans
avoir vraiment choisi ce lieu.
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Les
deux parias font preuve de résilience face à
la communauté fermée, superstitieuse et mesquine
des îliens, dont l'obscurantisme (entre exotisme et
primitivisme) est traité de manière très
amusante. Snejna et Balthazar rêvent d'un ailleurs impossible,
justement : le garçon parce que son père appartient
à un autre peuple ; et Snejna, parce que son statut
de naufragée (cela fait trente ans qu'elle a échoué
sur l'île) l'a mise au banc de la société.
Mais elle a su garder espoir et chaque jour, observe la mer,
au cas où un navire apparaîtrait à l'horizon...
Ce qui devait arriver arrive, mais le navire en question est
peuplé de sinistres pirates qui ont en tête de
dénicher le trésor de l'un de leurs comparses
enterré sur une île voisine. La vieille femme,
accompagnée de son fidèle Balthazar, décide
de profiter de l'occasion pour enfin s'échapper de
l'île - d'autant que le capitaine des pirates croit
reconnaître en elle sa vielle nourrice... |
Ce qui suit
est à l'avenant ; le lecteur prend à coeur les mésaventures
des deux héros qui, dans un mouvement perpétuel, ne
cessent de tenter d'échapper aux pirates pour être
rattrapés quelques heures plus tard. Bien heureusement, Snejna,
comme sa créatrice, sait raconter des histoires et, pour
échapper à la mort, elle se fait conteuse –
Schéhérazade vieille et laide et qui pourtant possède
un talent pour vivre, exister et espérer, tout simplement.
Une manière pour la romancière d'insérer d'autres
contes au récit principal, un procédé déjà
omniprésent dans les deux romans précédents.
On appréciera en particulier la verve et l'ingéniosité
de la vielle femme, le courage qu’elle insuffle à Balthazar
le candide – lui enseignant qu’il lui faut « prendre
sa propre route » - l'évolution de leur amitié,
la stupidité permanente et la xénophobie latente des
îliens, la cupidité des pirates… Impossible,
l'histoire ? En tout cas, certainement pas impossible à lire,
et ce dès 9 ou 10 ans.
B.
Longre
(août 2005)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.

Un
entretien avec Claire Ubac
Où l'on découvre que la romancière est d'abord
une grande lectrice.
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Nous
avons posé quelques question à Claire Ubac qui,
hormis ses trois Histoires Impossibles, a écrit
nombre de romans jeunesse, publiés à L'école
des loisirs et aux Editions Nathan, mais est aussi l'auteure
de guides destinées aux adolescentes (Les filles votre
corps change, Les filles quelle femmes serez-vous ? / collection
Hydrogène, éditions de La Martinière).
Elle nous parle de ses livres, de son travail, mais aussi
de ses multiples lectures. |
Claire
Ubac, vous écrivez pour la jeunesse depuis déjà
plusieurs années : quelle fut votre motivation initiale ?
Je n’ai pas choisi
d’écrire spécifiquement pour la jeunesse ; un
DEA de littérature comparée en poche, je cherchais
comment gagner ma vie en écrivant (journalisme, rewriting
en édition ?). Après quelques tâtonnements professionnels
j’ai été embauchée comme rédactrice
dans un magazine pour les tout-petits. Le fait que j’ai mon
premier enfant à ce moment là m’y a fait trouver
un intérêt particulier.
D’autres
auteurs jeunesse (classiques ou contemporains) vous ont-ils donné
l’envie d’écrire ?
Oui, j’en
ai beaucoup lu au début de ma pratique d’écrivain
pour la jeunesse et je continue aujourd’hui. Je me rappelle
en particulier mon admiration pour Le cheval qui rit, de
Christophe Donner, La femme du bouc émissaire d’Agnès
Desarthes, Verte de Marie Desplechin. Pêle-mêle
avec des classiques dont je n’avais pas eu connaissance jusque
là comme Moumine le troll de Tove Jansson ou L’île
au trésor de Stevenson que j’ai adapté
par la suite chez Nathan. Et naturellement il y avait ceux que j’avais
lus et relus des dizaines de fois étant enfant, de la Comtesse
de Ségur à Fantomette en passant par Le petit Nicolas,
Les contes du chat perché et mes préférés
comme le classique américain Caddie Woodlawn de
Carol R. Brink, La maison des petits bonheurs de Colette
Vivier, ou La petite fille de la ville, traduit du russe,
de Liouba Voronkova, qui me proposaient des héroïnes
intéressantes.
Lisez-vous
beaucoup ? Plus généralement : vos écrivains
et/ou vos œuvres de prédilection ?
Oui, j’aime toujours autant lire, même si aujourd’hui
il y a la concurrence des films et des documentaires dont je raffole
: il s’agit bien toujours d’écriture, de regard
unique et de mise en scène.
Il est difficile de donner mes œuvres de prédilection
parce que je fonctionne par période et par couleur. C’est
un peu comme pour la musique : j’aime beaucoup de styles différents
mais chacune s’écoute à son heure et à
sa saison.
Adolescente je piochais dans la bibliothèque parentale et
j’y aimais Colette, Raymond Queneau, Gogol, Tchékhov,
Lampedusa, Calvino, Hoffmann, von Kleist, Poe, Shakespeare, Balzac,
Hugo, Flaubert, Maupassant, Giono, en vrac et j’en oublie
!
J’ai découvert Don Quichotte de la Manche
assez tard pour en avoir le souffle coupé. C’est une
grande chance de lire un chef d’œuvre quand on est assez
vieux pour l’apprécier.
Quand j’ai habité au Maroc j’ai fait connaissance
avec la littérature maghrébine et égyptienne,
et à l’occasion de mon voyage au Vietnam j’ai
découvert la belle sensibilité des auteurs de ce pays,
tant classiques que contemporains.
Dernièrement je n’arrivais pas à me détacher
de tous les Jane Austen et des sœurs Brontë que je me
suis astreinte à lire en anglais. Et en littérature
contemporaine, une lecture savoureuse, celle d’Agota
Kristof.
Cela fait un peu fouillis, n’est-ce pas ? Et je suis sûre
que j’oublie des écrivains qui m’ont marquée,
comme Gabriel Garcia Marquez, au hasard !
Mes trois derniers livres de ce mois : Carlo Emilio Gaddo, Quer
pasticciaccio brutto de via Merulana - il faut s’accrocher
et j’avoue que j’ai sauté des pages mais j’admire
ce style latin, débondé à la Rabelais, cette
veine qui est moins appréciée depuis le règne
de la litote et de l’humour anglais et c’est bien dommage
; et puis Yasushi Inoué, le limpide Shirobamba et
Histoire de ma mère, et l’Heptaméron
de Marguerite de Navarre en relation avec mon travail en cours.
Votre
tout nouveau roman, L’histoire Impossible, vient après
L’histoire impossible à peindre et L’histoire
impossible à sécher… Le choix des titres n’est
certainement pas un hasard… Que représentent pour vous
ces trois romans, bien différents les uns des autres en surface
?
C’est
le premier, L’histoire Impossible à peindre,
qui a déclenché la suite. Je n’avais pas le
projet, en l’écrivant, de cette espèce de trilogie
qui existe aujourd’hui. Disons que cette structure d’histoires
dans l’histoire m’a assez accrochée pour que
j’aie besoin de trois manuscrits avant d’épuiser
le jeu d’assembler ces morceaux comme des affaires de voyage
dans une valise. L’adjectif "Impossible"
que je n’ai pas eu à chercher longtemps fait référence
à l’effort fervent et tragique pour concilier image
et écriture, masculin et féminin, deuil et vie, jeunesse
et vieillesse, classicisme et modernité, tous les thèmes
abordés dans les différentes histoires.
Snejna
et Balthazar, les personnages principaux de cette dernière
histoire, forment une paire étonnante : sont-ils sortis tout
droit de votre imagination ?
Tout droit et
très simplement ! Je voulais prendre le contre-pied d’une
histoire d’aventure classique dont le personnage principal
est le plus souvent un jeune homme intrépide. L’opposé
de cela, c’est la vieille femme vulnérable. Autre contre-pied,
ne pas avoir un seul héros à qui toute la gloire est
attribuée mais une équipe soudée par l’amitié
la plus improbable : celle de la vieille femme avec… un jeune
adolescent. A partir de là les personnages ont pris forme
d’eux-mêmes.
A
lire vos romans, le lecteur est d’emblée frappé
par l’inventivité du langage et l’originalité
des intrigues : travaillez-vous ces éléments en particulier,
avec une trame narrative définie à l’avance,
ou au contraire, préférez-vous vous laisser porter
par l’histoire ?
La deuxième
proposition est la bonne. Son inconvénient est que pour la
cohérence de l’ensemble je suis parfois obligée
de supprimer des passages entiers où je me suis égarée.
Le langage est le lieu où je place mon plaisir et mon exigence
: je peux y dépenser beaucoup de temps sur des passages très
courts.
Un
autre ingrédient est omniprésent, le merveilleux que
l’on retrouve dans les contes : sur quoi se fonde ce désir
de détournement des récits traditionnels ?
J’ai été
nourrie de contes traditionnels à mon plus grand plaisir.
J’ai le désir de retransmettre le bruissement signifiant
qui se cache derrière un récit imaginaire mais en
y apportant mon sens de la modernité ; sinon autant relire
Perrault, Mme d’Aulnoy et l’anthologie des frères
Grimm.
Comment
vivez-vous les rencontres avec vos lecteurs ? Vous influencent-elles
ensuite dans votre travail de création ?
Mes rencontres
avec les lecteurs m’apportent le plaisir très apprécié
de la relation humaine pleine de surprises, et le sentiment valorisant
d’être utile à susciter ou à renforcer
le goût d’aimer la beauté de la langue et de
la littérature. Mais je suis schizophrène en ce qui
concerne ma propre création.
Pensez-vous
qu’un auteur pour la jeunesse a une responsabilité
particulière vis à vis de ses lecteurs et un rôle
spécifique à jouer ?
Oui, au même
titre que chacun de nous lorsqu’il s’exprime et aussi
au titre de l’adulte qui s’adresse à des êtres
en construction. Je prends à cœur cette responsabilité
tout en sachant que je peux commettre des erreurs d’appréciation
ou réaliser mes intentions de façon maladroite. En
même temps il y a ce paradoxe : l’instinct d’écriture
me porte à être égoïste et à aller
dans la direction où souffle le vent intime. A l’heure
où je vous parle me frappe la similitude entre ce que j’expliquais
tout à l’heure au sujet de l’adjectif impossible
et la nécessité contradictoire d’avoir à
contrôler une expression destinée à un jeune
public sans pour autant trahir ma créativité. Je crois
que c’était ma problématique ces derniers temps
mais j’ai l’impression que je désire passer à
autre chose.
Et
quels sont vos projets actuels ?
Pour la jeunesse,
je suis en train de rédiger une biographie de Jacques Cartier
pour la collection "belles vies" de l'école des
loisirs ; pour les adultes, je viens d'envoyer un premier roman
à quelques éditeurs. Destiné à l'un
et à l'autre public, je médite plusieurs projets à
venir. Certaines idées de manuscrit me demandent parfois
des mois, voire des années avant qu'ils poussent la tête
à la surface.
Y
a-t-il, pour vous, une « histoire impossible » à
écrire… ou que vous rêveriez d’écrire
?
Certainement, c’est l’œuvre idéale que je
poursuis à chaque nouveau projet de livre…
Propos
recueillis par B. Longre, août 2005


L'histoire impossible à peindre,
L'Ecole des loisirs, 2004
L'histoire
impossible à sécher,
L'Ecole des loisirs, 2004
http://www.ecoledesloisirs.fr

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