Entretien avec Claire Ubac

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L'histoire impossible
Neuf de L'Ecole des loisirs, 2005
à partir de 9 ans

 

Et de trois !

Claire Ubac nous avait promis une troisième (et dernière) histoire " impossible", et elle a opté pour le plus simple des titres possibles, L'Histoire impossible : impossible à imaginer, à prévoir, ou bien à vivre ? Disons d'emblée que tout est ici fantasque et imprévisible, des us et coutumes des habitants de l'île du Drôle, de la régression enfantine d'un terrible pirate, au couple Snejna / Balthazar, partenariat plus qu’original : ces derniers, une vieille femme et un jeune garçon, héros atypiques (et en surface, mal assorti) d’une histoire savoureuse, se raccrochent pourtant l'un à l'autre, sachant qu’ils subissent tout deux la méchanceté des habitants de l’île du Drôle – où ils vivent, sans avoir vraiment choisi ce lieu.

Les deux parias font preuve de résilience face à la communauté fermée, superstitieuse et mesquine des îliens, dont l'obscurantisme (entre exotisme et primitivisme) est traité de manière très amusante. Snejna et Balthazar rêvent d'un ailleurs impossible, justement : le garçon parce que son père appartient à un autre peuple ; et Snejna, parce que son statut de naufragée (cela fait trente ans qu'elle a échoué sur l'île) l'a mise au banc de la société. Mais elle a su garder espoir et chaque jour, observe la mer, au cas où un navire apparaîtrait à l'horizon... Ce qui devait arriver arrive, mais le navire en question est peuplé de sinistres pirates qui ont en tête de dénicher le trésor de l'un de leurs comparses enterré sur une île voisine. La vieille femme, accompagnée de son fidèle Balthazar, décide de profiter de l'occasion pour enfin s'échapper de l'île - d'autant que le capitaine des pirates croit reconnaître en elle sa vielle nourrice...

Ce qui suit est à l'avenant ; le lecteur prend à coeur les mésaventures des deux héros qui, dans un mouvement perpétuel, ne cessent de tenter d'échapper aux pirates pour être rattrapés quelques heures plus tard. Bien heureusement, Snejna, comme sa créatrice, sait raconter des histoires et, pour échapper à la mort, elle se fait conteuse – Schéhérazade vieille et laide et qui pourtant possède un talent pour vivre, exister et espérer, tout simplement. Une manière pour la romancière d'insérer d'autres contes au récit principal, un procédé déjà omniprésent dans les deux romans précédents. On appréciera en particulier la verve et l'ingéniosité de la vielle femme, le courage qu’elle insuffle à Balthazar le candide – lui enseignant qu’il lui faut « prendre sa propre route » - l'évolution de leur amitié, la stupidité permanente et la xénophobie latente des îliens, la cupidité des pirates… Impossible, l'histoire ? En tout cas, certainement pas impossible à lire, et ce dès 9 ou 10 ans.

B. Longre
(août 2005)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

 

 

 

 

Un entretien avec Claire Ubac
Où l'on découvre que la romancière est d'abord une grande lectrice.

Nous avons posé quelques question à Claire Ubac qui, hormis ses trois Histoires Impossibles, a écrit nombre de romans jeunesse, publiés à L'école des loisirs et aux Editions Nathan, mais est aussi l'auteure de guides destinées aux adolescentes (Les filles votre corps change, Les filles quelle femmes serez-vous ? / collection Hydrogène, éditions de La Martinière). Elle nous parle de ses livres, de son travail, mais aussi de ses multiples lectures.

Claire Ubac, vous écrivez pour la jeunesse depuis déjà plusieurs années : quelle fut votre motivation initiale ?

Je n’ai pas choisi d’écrire spécifiquement pour la jeunesse ; un DEA de littérature comparée en poche, je cherchais comment gagner ma vie en écrivant (journalisme, rewriting en édition ?). Après quelques tâtonnements professionnels j’ai été embauchée comme rédactrice dans un magazine pour les tout-petits. Le fait que j’ai mon premier enfant à ce moment là m’y a fait trouver un intérêt particulier.

D’autres auteurs jeunesse (classiques ou contemporains) vous ont-ils donné l’envie d’écrire ?

Oui, j’en ai beaucoup lu au début de ma pratique d’écrivain pour la jeunesse et je continue aujourd’hui. Je me rappelle en particulier mon admiration pour Le cheval qui rit, de Christophe Donner, La femme du bouc émissaire d’Agnès Desarthes, Verte de Marie Desplechin. Pêle-mêle avec des classiques dont je n’avais pas eu connaissance jusque là comme Moumine le troll de Tove Jansson ou L’île au trésor de Stevenson que j’ai adapté par la suite chez Nathan. Et naturellement il y avait ceux que j’avais lus et relus des dizaines de fois étant enfant, de la Comtesse de Ségur à Fantomette en passant par Le petit Nicolas, Les contes du chat perché et mes préférés comme le classique américain Caddie Woodlawn de Carol R. Brink, La maison des petits bonheurs de Colette Vivier, ou La petite fille de la ville, traduit du russe, de Liouba Voronkova, qui me proposaient des héroïnes intéressantes.

Lisez-vous beaucoup ? Plus généralement : vos écrivains et/ou vos œuvres de prédilection ?

Oui, j’aime toujours autant lire, même si aujourd’hui il y a la concurrence des films et des documentaires dont je raffole : il s’agit bien toujours d’écriture, de regard unique et de mise en scène.
Il est difficile de donner mes œuvres de prédilection parce que je fonctionne par période et par couleur. C’est un peu comme pour la musique : j’aime beaucoup de styles différents mais chacune s’écoute à son heure et à sa saison.
Adolescente je piochais dans la bibliothèque parentale et j’y aimais Colette, Raymond Queneau, Gogol, Tchékhov, Lampedusa, Calvino, Hoffmann, von Kleist, Poe, Shakespeare, Balzac, Hugo, Flaubert, Maupassant, Giono, en vrac et j’en oublie !
J’ai découvert Don Quichotte de la Manche assez tard pour en avoir le souffle coupé. C’est une grande chance de lire un chef d’œuvre quand on est assez vieux pour l’apprécier.
Quand j’ai habité au Maroc j’ai fait connaissance avec la littérature maghrébine et égyptienne, et à l’occasion de mon voyage au Vietnam j’ai découvert la belle sensibilité des auteurs de ce pays, tant classiques que contemporains.
Dernièrement je n’arrivais pas à me détacher de tous les Jane Austen et des sœurs Brontë que je me suis astreinte à lire en anglais. Et en littérature contemporaine, une lecture savoureuse, celle d’Agota Kristof.
Cela fait un peu fouillis, n’est-ce pas ? Et je suis sûre que j’oublie des écrivains qui m’ont marquée, comme Gabriel Garcia Marquez, au hasard !
Mes trois derniers livres de ce mois : Carlo Emilio Gaddo, Quer pasticciaccio brutto de via Merulana - il faut s’accrocher et j’avoue que j’ai sauté des pages mais j’admire ce style latin, débondé à la Rabelais, cette veine qui est moins appréciée depuis le règne de la litote et de l’humour anglais et c’est bien dommage ; et puis Yasushi Inoué, le limpide Shirobamba et Histoire de ma mère, et l’Heptaméron de Marguerite de Navarre en relation avec mon travail en cours.

Votre tout nouveau roman, L’histoire Impossible, vient après L’histoire impossible à peindre et L’histoire impossible à sécher… Le choix des titres n’est certainement pas un hasard… Que représentent pour vous ces trois romans, bien différents les uns des autres en surface ?

C’est le premier, L’histoire Impossible à peindre, qui a déclenché la suite. Je n’avais pas le projet, en l’écrivant, de cette espèce de trilogie qui existe aujourd’hui. Disons que cette structure d’histoires dans l’histoire m’a assez accrochée pour que j’aie besoin de trois manuscrits avant d’épuiser le jeu d’assembler ces morceaux comme des affaires de voyage dans une valise. L’adjectif "Impossible" que je n’ai pas eu à chercher longtemps fait référence à l’effort fervent et tragique pour concilier image et écriture, masculin et féminin, deuil et vie, jeunesse et vieillesse, classicisme et modernité, tous les thèmes abordés dans les différentes histoires.

Snejna et Balthazar, les personnages principaux de cette dernière histoire, forment une paire étonnante : sont-ils sortis tout droit de votre imagination ?

Tout droit et très simplement ! Je voulais prendre le contre-pied d’une histoire d’aventure classique dont le personnage principal est le plus souvent un jeune homme intrépide. L’opposé de cela, c’est la vieille femme vulnérable. Autre contre-pied, ne pas avoir un seul héros à qui toute la gloire est attribuée mais une équipe soudée par l’amitié la plus improbable : celle de la vieille femme avec… un jeune adolescent. A partir de là les personnages ont pris forme d’eux-mêmes.

A lire vos romans, le lecteur est d’emblée frappé par l’inventivité du langage et l’originalité des intrigues : travaillez-vous ces éléments en particulier, avec une trame narrative définie à l’avance, ou au contraire, préférez-vous vous laisser porter par l’histoire ?

La deuxième proposition est la bonne. Son inconvénient est que pour la cohérence de l’ensemble je suis parfois obligée de supprimer des passages entiers où je me suis égarée. Le langage est le lieu où je place mon plaisir et mon exigence : je peux y dépenser beaucoup de temps sur des passages très courts.

Un autre ingrédient est omniprésent, le merveilleux que l’on retrouve dans les contes : sur quoi se fonde ce désir de détournement des récits traditionnels ?

J’ai été nourrie de contes traditionnels à mon plus grand plaisir. J’ai le désir de retransmettre le bruissement signifiant qui se cache derrière un récit imaginaire mais en y apportant mon sens de la modernité ; sinon autant relire Perrault, Mme d’Aulnoy et l’anthologie des frères Grimm.

Comment vivez-vous les rencontres avec vos lecteurs ? Vous influencent-elles ensuite dans votre travail de création ?

Mes rencontres avec les lecteurs m’apportent le plaisir très apprécié de la relation humaine pleine de surprises, et le sentiment valorisant d’être utile à susciter ou à renforcer le goût d’aimer la beauté de la langue et de la littérature. Mais je suis schizophrène en ce qui concerne ma propre création.

Pensez-vous qu’un auteur pour la jeunesse a une responsabilité particulière vis à vis de ses lecteurs et un rôle spécifique à jouer ?

Oui, au même titre que chacun de nous lorsqu’il s’exprime et aussi au titre de l’adulte qui s’adresse à des êtres en construction. Je prends à cœur cette responsabilité tout en sachant que je peux commettre des erreurs d’appréciation ou réaliser mes intentions de façon maladroite. En même temps il y a ce paradoxe : l’instinct d’écriture me porte à être égoïste et à aller dans la direction où souffle le vent intime. A l’heure où je vous parle me frappe la similitude entre ce que j’expliquais tout à l’heure au sujet de l’adjectif impossible et la nécessité contradictoire d’avoir à contrôler une expression destinée à un jeune public sans pour autant trahir ma créativité. Je crois que c’était ma problématique ces derniers temps mais j’ai l’impression que je désire passer à autre chose.

Et quels sont vos projets actuels ?

Pour la jeunesse, je suis en train de rédiger une biographie de Jacques Cartier pour la collection "belles vies" de l'école des loisirs ; pour les adultes, je viens d'envoyer un premier roman à quelques éditeurs. Destiné à l'un et à l'autre public, je médite plusieurs projets à venir. Certaines idées de manuscrit me demandent parfois des mois, voire des années avant qu'ils poussent la tête à la surface.

Y a-t-il, pour vous, une « histoire impossible » à écrire… ou que vous rêveriez d’écrire ?
Certainement, c’est l’œuvre idéale que je poursuis à chaque nouveau projet de livre…

Propos recueillis par B. Longre, août 2005


 

L'histoire impossible à peindre, L'Ecole des loisirs, 2004

L'histoire impossible à sécher, L'Ecole des loisirs, 2004

http://www.ecoledesloisirs.fr