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La
grande ronde des histoires ubaciennes...
Le
dernier roman de Claire Ubac est d'excellente facture, tout autant
que L'histoire impossible à
peindre, et laisse le lecteur plutôt désemparé
quand arrive le dénouement, tant les deux narratrices nous
ont charmés. Lolo et Lili (Daphné et Ophélie)
prennent la plume à tour de rôle pour raconter leur
histoire (mais pas seulement...) celle d'un été particulier,
des vacances inattendues dans la grande propriété
appartenant à leur grand-mère paternelle avec laquelle
elles viennent juste de faire connaissance ; une vieille femme à
l'air sévère et peu sympathique, qui a pourtant insisté
pour que les jumelles et leur mère passent quelques jours
chez elle...
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Les
circonstances sont en effet exceptionnelles puisque les
héroïnes ont perdu leur père quelques
mois plus tôt, un événement qui a incité
Bonne-maman (!) à renouer avec sa belle-fille et
ses petites-filles. Jusqu'ici, tout pourrait sembler conventionnel
mais ce serait sans compter sur le récit tarabiscoté
et cocasse des deux fillettes et sur les aventures mystérieuses
qui vont bientôt survenir ; car lorsque Claire Ubac
aborde un thème - ici le chagrin et la perte - elle
y va justement par quatre chemins et parsème soigneusement
son récit d'éléments fantastiques et
d'ambiances irréelles qui le font basculer dans l'univers
des contes. L'histoire impossible à peindre
était une pure allégorie alors qu'ici, l'histoire
et les sentiments évoqués demeurent très
réalistes en surface, comme appartenant à
notre monde, tandis que certains événements
sont du ressort de la magie pure. |
Ainsi,
en arrivant dans la chambre que leur a préparée la
gouvernante de bonne-maman (la perfide Rassa, la future pire ennemie
de Daphné et d'Ophélie), les deux fillettes sont intriguées
par de petites gouttes d'eau qui s'échappent du plafond de
la salle de bains : elles partent immédiatement en quête
d'une fuite probable et découvrent, après maintes
péripéties, un livre très humide (de l'eau
? des larmes ?) impossible à sécher...
On retrouve ici le penchant de l'auteure pour les huis clos féminins,
pour les histoires enchâssées (dont L'empereur
pleureur, un conte particulièrement réussi) et
pour, tout simplement... les histoires et les livres ! De même,
on admire la mise en scène habile du processus de création,
qui semble se dérouler sous nos yeux, en particulier à
travers les interventions malicieuses de l'une ou l'autre des fillettes
; elles n'hésitent pas à procéder, avec entrain,
à de multiples incursions, quitte à ce chamailler
"en direct" ; lorsque par exemple, Daphné, sérieusement
agacée par les ajouts qu'Ophélie se permet de faire
à ses chapitres, écrit : "Ceci est l'avant-dernière
intervention de ma sœur au chapitre 3. Hier, nous avons décidé
que chacune aurait droit à trois commentaires maximum dans
le récit de l'autre." Quant à Ophélie,
elle se plaint : "Ce n'est pas la peine que ce soit mon
tour d'écrire si ma sœur m'arrête toutes les deux
lignes ! Parfait. Si elle reste assez longtemps à la salle
de bains, dont elle vient de claquer la porte, j'aurais peut-être
le temps de raconter notre arrivée..." Quelques
chapitres plus loin, elle ajoute : "Quelquefois je me demande
si ma sœur n'embrouille pas les lecteurs à plaisir.
Je serais curieuse de savoir s'il en reste quelques-uns pour se
réveiller dans la chambre bleue avec nous ce mardi matin..."
Et ainsi de suite, pour notre plus grand plaisir - en dépit
de tout ce que pourront en dire les petites écrivaines !
Pourtant, la complicité qui les unit et leur histoire commune
leur permettront de surmonter les épreuves de l'existence,
en particulier l'absence de leur père et le chagrin de leur
mère. Leur gemelité est essentielle à l'histoire
et permet d'explorer l'ambivalence de deux personnalités
bien distinctes et malgré tout en harmonie ; une manière
de formuler implicitement l'idée que nous sommes tous semblables
et, dans le même temps, tous différents.
La plume aisée de Claire Ubac jamais ne semble hésiter,
et nous fait partager de beaux moments poétiques, faisant
naître parfois d'ingénieuses images, et proposant une
habile métaphore filée sur le thème de l'eau
(l'eau salée du chagrin, les eaux dangereuses de l'étang,
le livre mouillé d’avoir connu trop d’histoires
mouillées et de chagrins, ou versant des larmes quand on
le délaisse, etc.)... bref, une histoire à ne pas
manquer, impossible à ne pas... apprécier.
B.
Longre
(novembre 2004)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.

Voir
aussi : L'histoire impossible à peindre,
L'Ecole des loisirs, 2004
http://www.ecoledesloisirs.fr
http://www.ricochet-jeunes.org/auteur.asp?name=Ubac&surname=Claire
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