L'histoire impossible à sécher

L'Ecole des loisirs, 2004
collection Neuf
à partir de 9 ans

 

La grande ronde des histoires ubaciennes...

Le dernier roman de Claire Ubac est d'excellente facture, tout autant que L'histoire impossible à peindre, et laisse le lecteur plutôt désemparé quand arrive le dénouement, tant les deux narratrices nous ont charmés. Lolo et Lili (Daphné et Ophélie) prennent la plume à tour de rôle pour raconter leur histoire (mais pas seulement...) celle d'un été particulier, des vacances inattendues dans la grande propriété appartenant à leur grand-mère paternelle avec laquelle elles viennent juste de faire connaissance ; une vieille femme à l'air sévère et peu sympathique, qui a pourtant insisté pour que les jumelles et leur mère passent quelques jours chez elle...

Les circonstances sont en effet exceptionnelles puisque les héroïnes ont perdu leur père quelques mois plus tôt, un événement qui a incité Bonne-maman (!) à renouer avec sa belle-fille et ses petites-filles. Jusqu'ici, tout pourrait sembler conventionnel mais ce serait sans compter sur le récit tarabiscoté et cocasse des deux fillettes et sur les aventures mystérieuses qui vont bientôt survenir ; car lorsque Claire Ubac aborde un thème - ici le chagrin et la perte - elle y va justement par quatre chemins et parsème soigneusement son récit d'éléments fantastiques et d'ambiances irréelles qui le font basculer dans l'univers des contes. L'histoire impossible à peindre était une pure allégorie alors qu'ici, l'histoire et les sentiments évoqués demeurent très réalistes en surface, comme appartenant à notre monde, tandis que certains événements sont du ressort de la magie pure.

Ainsi, en arrivant dans la chambre que leur a préparée la gouvernante de bonne-maman (la perfide Rassa, la future pire ennemie de Daphné et d'Ophélie), les deux fillettes sont intriguées par de petites gouttes d'eau qui s'échappent du plafond de la salle de bains : elles partent immédiatement en quête d'une fuite probable et découvrent, après maintes péripéties, un livre très humide (de l'eau ? des larmes ?) impossible à sécher...

On retrouve ici le penchant de l'auteure pour les huis clos féminins, pour les histoires enchâssées (dont L'empereur pleureur, un conte particulièrement réussi) et pour, tout simplement... les histoires et les livres ! De même, on admire la mise en scène habile du processus de création, qui semble se dérouler sous nos yeux, en particulier à travers les interventions malicieuses de l'une ou l'autre des fillettes ; elles n'hésitent pas à procéder, avec entrain, à de multiples incursions, quitte à ce chamailler "en direct" ; lorsque par exemple, Daphné, sérieusement agacée par les ajouts qu'Ophélie se permet de faire à ses chapitres, écrit : "Ceci est l'avant-dernière intervention de ma sœur au chapitre 3. Hier, nous avons décidé que chacune aurait droit à trois commentaires maximum dans le récit de l'autre." Quant à Ophélie, elle se plaint : "Ce n'est pas la peine que ce soit mon tour d'écrire si ma sœur m'arrête toutes les deux lignes ! Parfait. Si elle reste assez longtemps à la salle de bains, dont elle vient de claquer la porte, j'aurais peut-être le temps de raconter notre arrivée..." Quelques chapitres plus loin, elle ajoute : "Quelquefois je me demande si ma sœur n'embrouille pas les lecteurs à plaisir. Je serais curieuse de savoir s'il en reste quelques-uns pour se réveiller dans la chambre bleue avec nous ce mardi matin..." Et ainsi de suite, pour notre plus grand plaisir - en dépit de tout ce que pourront en dire les petites écrivaines ! Pourtant, la complicité qui les unit et leur histoire commune leur permettront de surmonter les épreuves de l'existence, en particulier l'absence de leur père et le chagrin de leur mère. Leur gemelité est essentielle à l'histoire et permet d'explorer l'ambivalence de deux personnalités bien distinctes et malgré tout en harmonie ; une manière de formuler implicitement l'idée que nous sommes tous semblables et, dans le même temps, tous différents.
La plume aisée de Claire Ubac jamais ne semble hésiter, et nous fait partager de beaux moments poétiques, faisant naître parfois d'ingénieuses images, et proposant une habile métaphore filée sur le thème de l'eau (l'eau salée du chagrin, les eaux dangereuses de l'étang, le livre mouillé d’avoir connu trop d’histoires mouillées et de chagrins, ou versant des larmes quand on le délaisse, etc.)... bref, une histoire à ne pas manquer, impossible à ne pas... apprécier.

B. Longre
(novembre 2004)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

Voir aussi : L'histoire impossible à peindre, L'Ecole des loisirs, 2004

http://www.ecoledesloisirs.fr

http://www.ricochet-jeunes.org/auteur.asp?name=Ubac&surname=Claire