L'histoire impossible à peindre

L'Ecole des loisirs, 2004
collection Neuf
à partir de 9 ans

 

Il était une fois… une belle satire

Cette fable, vive et légère en apparence, est un pur régal : on s’émerveille de l’intelligence du récit et des contes qui s’y insèrent, de l’exploitation habile de clichés littéraires et des drôleries et petites trouvailles langagières qui nous attendent à chaque coin de page. L’auteure fait preuve d’un sens de l’humour et d’une finesse d’esprit à souligner, en opérant un joli détournement narratif et politique : car l’Urcande est un pays à part, où les femmes règnent sans partage depuis cinq générations, depuis qu’elles ont relégué les hommes à des tâches subalternes…
La princesse Jala, fille adoptive de la reine Enora, a tout juste 17 ans quand elle apprend que son tour est venu de se jouer d’un bataillon de prétendants et d’ainsi éviter que la couronne ne tombe dans les mains d’un homme. Le stratagème concocté par les reines est subtil mais retors et déplaît à Jala : Les soupirants se succèdent, ayant pour mission de lui lancer à un défi artistique, (une histoire qu’elle doit être capable de peindre en quatre semaines) ; tous échouent, sauf un, comme de bien entendu : un berger qui prétend être de sang royal – ce qui ne l’empêche pas de sentir la chèvre… Ses contes comportent tous un élément «insaisissable» (à l’image de « Ayun l’insaisissable », la première de ses histoires) et Jala ne parvient pas à capturer leur essence, en dépit d’un talent cultivé depuis l’enfance. Peu à peu, son amour naissant pour le berger (débarrassé de sa barbe et de son odeur, il n’est pas sans charmes) lui ôte aussi toute envie de remplir son devoir (malgré le judicieux proverbe : «Souvent l’homme trahit, bien folle qui s’y fie»…)

L’allégorie urcandienne d’un monde dominé par le «deuxième» sexe (où «la féminité ordonne et soumet») est une utopie certes tentante mais illustre aussi ce à quoi peut ressembler un féminisme implacable. Ce monde inversé est à l’image des manipulations génériques effectuées par Claire Ubac, qui exploite les ingrédients traditionnels du conte en y amalgamant une ironie et une loufoquerie presque swiftiennes. La satire politique est d’une grande finesse et il n’est pas certain que le lectorat ciblé y soit particulièrement sensible, mais l’intrigue et les décalages narratifs le raviront. En tout cas, cette belle leçon de parité et de saine démocratie laisse rêveuse…

B. Longre
(janvier 2004)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

voir aussi : L'histoire impossible à sécher (L'Ecole des loisirs, 2004)

http://www.ecoledesloisirs.fr

http://www.ricochet-jeunes.org/auteur.asp?name=Ubac&surname=Claire