La Tue-Mouche
de Jean-Hugues Malineau
Gulf Stream éditeur (collection « les romans bleus »), 2006
A partir de 13 ans



Le goût de la russule crue

Publié auparavant en livre de poche jeunesse (1992), La Tue-Mouche reparaît dans la collection dirigée par Corinne Albaut chez Gulf Stream (collection dont les premiers titres ont été présentés ici en octobre dernier). « Roman bleu », roman de premier amour donc, mais bien plus que cela : un très beau récit, associant amour de la nature (ici, la moyenne montagne), amour d’une fille sauvage et un peu spéciale, rejetée de tous, et récit mêlant la découverte du désir et du plaisir à la nostalgie d’une enfance perdue.
Si le récit est écrit à la première personne et souvent au présent, le narrateur ne feint pas d’adopter le langage qui serait celui de ce jeune garçon ému et affolé par la beauté du monde et de la fille et par ce qu’il ressent : la langue est riche, belle, travaillée (Jean-Hugues Malineau est poète ici aussi).

L’accent est mis sur les sensations : il y a des pages superbes sur les bruits de l’orage, la qualité de l’air en montagne, le rythme de la marche, le vertige du bal, la fièvre et l’exaltation, le chaud et le froid, les textures et les saveurs (« un plaisir au goût de russule crue »), les odeurs (« la nigritelle à l’odeur de vanille et de chocolat »). L’évocation des rapports amoureux très charnels de ces deux adolescents a le même degré de précision (ce qui risque de gêner certains « prescripteurs », scolaires notamment).

Le cadre de l’histoire est à la fois vaste et resserré : les chalets, un vallon, toute la montagne et les environs apparaissent à plusieurs reprises, comme des lieux qu’on parcourt, qui deviennent familiers. On s’y cache, on y traque, on y attend, on y court à perdre haleine. Le regard se fixe sur des détails : l’apparition d’un coq de Bruyère, les lys, les champignons dont l’un – vénéneux – a donné son nom au livre et à la fille.

C’est aussi un récit plein de suspens et de mystères : le garçon court des dangers et se met en danger. Qui est ce vieux inquiétant qui le terrifie ? De quoi la fille a-t-elle peur ? Qui est-elle? Comment l’approcher, lui parler ?
La fin, sans pathos, est lourde d’implicite. Le dénouement et la mort annoncée de ce bel amour se jouent dans les quatre derniers mots prononcés par la fille, quatre mots qui clôturent le texte tout en scellant le destin des personnages. C’est un roman qui associe l’extrême pudeur et l’extrême hardiesse, qu’on ne lâche pas et dont on sait qu’on pourrait le relire dix fois sans en épuiser la beauté.

Anne-Marie Mercier-Faivre
(février 2007)

Anne-Marie Mercier-Faivre est professeure des Universités. Elle enseigne à l'IUFM de Lyon et à l'Université Lumière-Lyon 2.

 

la collection
Les silences d’Honorine, d’Emmanuelle Petit
New York au cœur, de Jacques Delval
La Tue-Mouche, de Jean-Hugues Malineau
Rouge paprika, de Françoise Grard

Chicago blues, de Corinne Albaut
Claire obscure, de Françoise Grard
Ce qui compte dans le premier baiser, de Thierry Lefèvre
Sorbet soleil, de Claire Mazard

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