|
Déambulations
narratives et oniriques
À lire
les premières pages, on aura tendance à se placer
dans un décor typiquement parisien aux allures réalistes
(le bistrot et ses habitués, le métro et ses faits
divers, le Bois de Boulogne…). Plus loin, mais dans une vue
rétrospective, on revivra les péripéties historiques
de la chute du mur de Berlin et de l’agonie des régimes
communistes. A vrai dire, au fil des pages, on sent bien qu’il
ne s’agit pas de s’enfermer dans les stéréotypes
rassurants et les scènes déjà connues et déchiffrées,
qu’il ne s’agit même pas de suivre le déroulement
narratif d’une histoire solidement racontée.
 |
Car
au milieu des pseudo réalités urbaines et européennes,
au milieu de personnages dont la présence est apparemment
fonctionnelle, tributaires et faire-valoir de l’héroïne
(un bistrotier communiste et rêveur, un turfiste malchanceux,
un Russe inquiétant, un peintre exigeant, un duo de
philosophes allemands complices en tout, même en amour…),
déambule la séduisante Ana ou Hannah, mystérieuse
et envoûtante, liée à un invisible Mihai,
blonde ou brune selon les pays, médecin ou infirmière,
prostituée ou espionne, calculatrice ou naïve,
dangereuse ou apeurée, amante fougueuse ou distante…
Mythomane certainement, forgeant elle-même son mythe,
selon la phrase de Novalis placée en exergue et revenant
dans l’espace du récit : «La vie ne
doit pas être un roman qui nous a été
donné, mais un roman que nous avons fait nous-mêmes
». |
Toutefois ce
roman, le maîtrisera-t-elle jusqu’au bout ? Cherchant
peut-être à leurrer les autres, ne se leurre-t-elle
pas elle-même ? L’auteur nous laisse le privilège
de l’imagination, un auteur qui est bien là, avec des
intertextes plus ou moins voilés (Thomas Mann et quelques
autres), des jeux plus ou moins explicites sur Elvire Popesco ou
Ionesco, le marteau et la faucille, la vodka qui coule à
flot dans les gosiers et fait parler « à brûle-pourpoint
», et surtout les autoréférences : la présence
d’Ed, jeune employé du bistrot, nous met sur la piste
d’Ed Pastenague, anagramme de D. Tsepeneag, l’un et
l’autre auteurs, sous un nom ou sous un autre, de romans et
récits présents dans le texte (Pont
des Arts, Attente,
Roman de Gare, Hôtel Europa), d’un
scénario de film résumé ici même. Jusqu’à
l’obsession reviennent des leitmotive présents dans
toute l’œuvre (un aigle en cage, une gare désertée,
un sanatorium au-delà d’une forêt, les prénoms
féminins Maria, Ana, Marianne, l’attente), le tout
assorti d’une autodérision décapante, par exemple
sur la Roumanie, « pays de tsiganes et d’escrocs
», ou sur l’œuvre elle-même (Hôtel
Europa défini comme un simple « thriller »)…
La
Belle Roumaine n’est pas un roman ; c’est
une multiplicité de romans en puissance : aventures, espionnage,
amour, érotisme, politique, exotisme, philosophie, histoire
se superposent, ou plutôt tournent autour d’un axe que
l’on peut appeler – pour utiliser le nom d’un
mouvement que Tsepeneag fonda autrefois avec quelques autres en
Roumanie – onirisme. Les reprises, les répétitions
d’événements, les épisodes cycliques,
factuels ou imaginaires, le ressassement à caractère
musical, tout cela relève de la préoccupation structurelle
: « Le rêve ne peut pas être narré,
on doit le présenter, le reconstituer, l’écrire,
le récrire, le fabriquer de a à z. Le vrai songe,
le songe nocturne, n’est pour la narration onirique rien de
plus qu’un modèle. Il ne fournit que les lois et la
structure, non la matière, c’est-à-dire le sujet…
». Comme tous les romans de Dumitru Tsepeneag, La
Belle Roumaine n’est pas un roman ; c’est
un poème.
Jean-Pierre
Longre
(mai 2006)
Jean-Pierre
Longre enseigne la littérature contemporaine
à l’Université Jean Moulin Lyon 3. Auteur d’études
sur divers écrivains du XXe siècle, collaborateur
de plusieurs revues, il a participé à la publication
des romans de Queneau dans la Bibliothèque
de la Pléiade, s’intéresse à la comparaison
des arts (littérature, musique, peinture) et effectue des
recherches sur les littératures francophones (Roumanie
et Belgique en particulier).
Derniers ouvrages parus : Raymond Queneau en scènes
(Presses Universitaires de Limoges, 2005) et Jean
Prévost aux avant-postes (Collectif,
avec William Marx, Les Impressions Nouvelles, 2006).

Du
même auteur
Attente
(P.O.L., 2003)
Pont
des arts (POL, 1998)
http://www.pol-editeur.fr/
Littérature
roumaine page thématique
|