Queneau
le trouvère polygraphe
L'Harmattan, 2003

 

L’une des principales caractéristiques de l’œuvre de Raymond Queneau est la double
dimension qu’elle revêt : l’apparente facilité d’une écriture cursive procurant au lecteur un plaisir immédiat, et, dans un autre ordre de jouissance, le côté expérimental, qui laisse une infinité de possibilités de recherche à l’exégète. Marcel Bourdette-Donon, auteur d’une thèse importante sur Queneau (Raymond Queneau, une stratégie de communication, 1991), a aussi participé à cette exégèse avec un ouvrage publié en 2001 chez l’Harmattan (Raymond Queneau : l’œil, l’oreille et la raison), et poursuit ici ses investigations sur ce jongleur de mots (« trouvère ») aux multiples voix (voies) de communication narrative et poétique (« polygraphe »).

En douze chapitres qui sont autant d’essais sur les questions énonciatives, éventuels malentendus ou difficultés de déchiffrage que suscite l’œuvre (surtout romanesque) de Queneau, Marcel Bourdette-Donon propose une réflexion d’ordre linguistique et sémiologique sur une œuvre qui n’a pas fini, et n’aura sans doute jamais fini de démasquer ses richesses. Réflexion méthodique et approfondie sur les jeux de confusion entre réel et imaginaire, de transgression et de « brouillage du sens », d’oralité et de « réduction de la distance entre le dit et l’écrit », sur l’humour et le clownesque, l’obscénité et la crudité du discours, l’impossible communication et l’absurde, et aussi sur certaines thématiques en rapport avec la relation à l’autre : les moyens de communication « problématiques » comme la correspondance, le téléphone, le journal, la télévision, la radio… ; les gestes et autres formes non verbales du langage (regard, rire, vêtements, odeurs, insignes et marques diverses…). Bref, l’étude porte sur tout le « travail de sape » de la communication littéraire effectué par un auteur qui laisse la part belle au lecteur dans l’élaboration même de l’œuvre, pratiquant «une manipulation hardie qui fait du livre un instrument dont l’utilisation varie en fonction de chaque lecteur, tout en lui laissant le soin de faire vivre le texte».

Le trouvère polygraphe, travail de spécialiste, est un petit livre d’envergure, s’adressant à tous ceux qui s’intéressent aux distorsions de l’écriture et à un auteur que, dans le grand public, on commence à ne plus prendre pour un simple fantaisiste. L’ouvrage est complété par un index fort utile, et par une bibliographie ponctuelle, qui aurait mérité d’être quelque peu actualisée. Retenons, pour finir, l’essentiel du propos : « Si l’œuvre de Raymond Queneau diffère, et détonne, dans l’univers de la littérature, c’est parce qu’elle s’efforce d’en démonter les règles, et […] finit par miner le mode de représentation traditionnel ».

Jean-Pierre longre
(janvier 2004)

Jean-Pierre Longre, enseignant en littérature du XXème siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une thèse sur Raymond Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains contemporains et sur la comparaison des langages littéraire et musical. Il a participé à l'édition des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie, Belgique, Québec).

http://www.editions-harmattan.fr/

http://queneau.free.fr