Trouilleland
tome 1 : Angie largue les amarres

de Claudine Desmarteau

Editions du Panama, 2005

 

Conte philosophique très enlevé

Angélique a douze ans. Elle n’aime pas son prénom et se fait appeler Angie ; elle n’aime pas beaucoup le pays où elle vit, Trouilleland, dont les habitants souffrent de maux divers et chroniques : trouille du cancer, trouille de la guerre et des attentats, trouille de la vieillesse et de la décrépitude physique, trouille du crash aérien ou boursier ou du réchauffement de la planète. Les parents d’Angie n’échappent pas à ce mal endémique, auquel il faut ajouter la trouille du licenciement économique, donc, par voie de conséquence, de la déchéance sociale.
C’est alors qu’une nuit d’insomnie, Angie entend la voix de Hyacinthe, son arrière-grand-père, capitaine au long cours qui a franchi le cap Horn en 1920, dont la photo sépia trône dans la cuisine familiale.
Le Hyacinthe conseille puis ordonne à Angie de quitter son cocon et de partir en quête de la potion antitrouille. D’abord très réticente, Angie doit embarquer sur le Téméraire en compagnie d’Yvon et de deux autres marins. Mais c’est seule qu’elle devra aborder quelques territoires étranges et y affronter des créatures inconnues : les Croquevillées tout d’abord, qui se protègent de l’étranger dans des carapaces ; puis des êtres marins qui n’ont pas de nom et que Angie définit comme des « méduse-kangourous » ou des « sauterelle-nénuphars », et qu’elle finit par appeler affectueusement sa « bande de nozes » ; et enfin les plus inquiétants sans doute, les macaques masqués. Au cours de ce périple qui pourrait s’apparenter aux voyages de Gulliver ou de Candide, Angie affronte bien des dangers, y compris sa propre peur qu’elle doit apprendre à canaliser. Elle comprend peu à peu que les êtres qu’elle rencontre ont peur aussi, peur d’elle qu’ils qualifient « d’élément étranger », peur de l’inconnu, du lendemain, de la vérité. Angie mûrit, évolue, et il lui faut songer enfin à regagner ses pénates. Mais ceci est une autre histoire … à paraître en mai 2006.

Claudine Desmarteau, dont on connaît la plume acérée et le goût pour les mots qu’elle manie avec dextérité, nous livre ici un texte de très belle facture. Il ne s’agit pas d’un livre fantastique ou de fantasy comme il en existe tant. C’est plutôt un conte philosophique très enlevé, une réflexion passionnante sur le monde occidental tel qu’il est aujourd’hui, où les humains ne peuvent guère s’y épanouir et souffrent de stress permanent ! Claudine Desmarteau fait preuve d’une belle imagination quand elle crée les êtres qu’Angie rencontre, notamment les horribles macaques porteurs de masques qui n’existent que dans l’apparence, les titres ronflants et le trompe-l’œil.

Enfin, Claudine Desmarteau a une écriture très intéressante, qui sonne juste. C’est la voix d’Angie que l’on entend, Angie qui ne mâche pas ses mots et dont la langue est truffée d’argot, de jeux de mots et de toutes sortes d’inventions verbales très jubilatoires. Cette écriture presque orale a un pouvoir d’entraînement très fort sur le lecteur. Claudine Desmarteau a du talent et elle possède la faculté d’aborder des sujets graves, importants avec une apparente légèreté des lettres.

Catherine Gentile
(décembre 2005)

Catherine Gentile est documentaliste, formatrice en littérature jeunesse, présidente de l'Association du Festival du Livre de jeunesse et de bande dessinée de la ville de Cherbourg-Octeville et auteur de Bulles en stock (Bibliographie sélective et commentée de bandes dessinées, ed. Cedis, 1999) ; elle chronique aussi littérature de jeunesse et bande dessinée dans la revue Inter CDI.

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