de Claire Denis

France, 2001, durée 1h40

Festival de Cannes 2001

sélection officielle, hors compétition.

Sortie nationale 11 juillet 2001

 

de Claire Denis : Vendredi Soir (septembre 2002)

avec
Béatrice Dalle, Alex Descas, Vincent Gallo, Tricia Vessey

« L'acte de donner à voir n'est pas l'acte de donner des évidences visibles à des paires d'yeux qui se saisissent unilatéralement du « don visuel » pour s'en satisfaire unilatéralement. Donner à voir, c'est toujours inquiéter le voir, dans son acte, dans son sujet. »
G. Didi-Huberman

Le film de Claire Denis s'ouvre sur une belle scène primitive : un couple s'embrasse à l'intérieur d'une voiture plongée dans l'obscurité… D'emblée, cette séquence renvoie au cinéma de Lynch (Lost Highway) et de Cronenberg (Crash) : même sensualité taciturne et même inscription dans le domaine de la pulsion (ici orale).
D'un plan l'autre : d'une bouche l'autre, celle de Béatrice Dalle (Coré), bête avide errant dans une banlieue anonyme et transformant bientôt ses proies en poupées de chair défigurées, semblables à celles photographiées par Cindy Sherman…Plus tard, elle badigeonnera le mur blanc de son « terrier » de leur sang (Cy Twombly ?), scellant ainsi l'union de l'art et de la cruauté, déjà annoncée par Artaud.
Coré passe de son pavillon de banlieue à son territoire de chasse (filmé comme une véritable savane), rongée par une maladie inconnue qui pousse son désir aux confins de l'humain. Inlassablement, Léo, son mari, biologiste rejeté par ses pairs, la ramène chez eux et tente de la soigner.
En contrepoint : Shane et June, jeunes mariés américains, comme descendus du ciel, passent leur voyage de noces à Paris. Shane, médecin, est atteint du même mal mystérieux que Coré, sans doute parce qu'ils ont vécu une expérience commune en compagnie de Léo quelques années auparavant.
Les deux amoureux sont filmés dans le labyrinthe de leur hôtel de luxe, aux espaces lisses et confinés. Une seule scène les verra réunis en extérieur : celle superbe de la visite de la cathédrale Notre-Dame.
C'est bien en termes d'espaces et de corps qu'il faut décrire le film de Claire Denis : espaces étroits, asphyxiants, fragmentés, oppressants souvent, qui dessinent, peu à peu, une topographie de l'étrange. Quant aux corps, mus par cet obscur objet du désir (une scène magnifique entre Coré et son jeune voisin séparés par une barricade de planches fait clairement référence à Bunuel), ils se mêlent, s'embrassent et se déchirent en une alchimie convulsive.

Plongée dans les méandres de la chair et de l'âme, plongée dans l'abysse pulsionnel, Trouble Every Day mobilise tous les sens du spectateur et le livre à une épreuve inédite et difficile.
Ce conte fantastique moderne s'empare littéralement de notre regard pour le mener dans un univers plastique où musique (ballades hypnotiques de Tindersticks), couleurs, chairs et pulsions ont détronné toute idée de fiction, dialogue ou distance de représentation.
Après les corps chorégraphiés et solaires de Beau Travail, Claire Denis investit un nouveau territoire hanté, cette fois-ci, par des corps ténébreux, déchiquetés, vampiriques et voraces. Un film sans concession, à la beauté crue et cruelle, qui se donne à voir comme une véritable expérience de cinéma, et dont on ne sort pas indemne. Mais n'est-ce pas là l'essence même de cet art ?

Jean-Emmanuel Denave

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