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de
Claire Denis : Vendredi Soir (septembre
2002)
avec
Béatrice Dalle, Alex Descas, Vincent Gallo, Tricia Vessey
« L'acte
de donner à voir n'est pas l'acte de donner des évidences
visibles à des paires d'yeux qui se saisissent unilatéralement
du « don visuel » pour s'en satisfaire unilatéralement. Donner
à voir, c'est toujours inquiéter le voir, dans son
acte, dans son sujet. »
G. Didi-Huberman
Le film de
Claire Denis s'ouvre sur une belle scène primitive : un couple
s'embrasse à l'intérieur d'une voiture plongée
dans l'obscurité… D'emblée, cette séquence
renvoie au cinéma de Lynch (Lost Highway) et de Cronenberg
(Crash) : même sensualité taciturne et même
inscription dans le domaine de la pulsion (ici orale).
D'un plan l'autre : d'une bouche l'autre, celle de Béatrice
Dalle (Coré), bête avide errant dans une banlieue anonyme
et transformant bientôt ses proies en poupées de chair
défigurées, semblables à celles photographiées
par Cindy Sherman…Plus tard, elle badigeonnera le mur blanc de son
« terrier » de leur sang (Cy Twombly ?), scellant ainsi l'union
de l'art et de la cruauté, déjà annoncée
par Artaud.
Coré passe de son pavillon de banlieue à son territoire
de chasse (filmé comme une véritable savane), rongée
par une maladie inconnue qui pousse son désir aux confins
de l'humain. Inlassablement, Léo, son mari, biologiste rejeté
par ses pairs, la ramène chez eux et tente de la soigner.
En contrepoint : Shane et June, jeunes mariés américains,
comme descendus du ciel, passent leur voyage de noces à Paris.
Shane, médecin, est atteint du même mal mystérieux
que Coré, sans doute parce qu'ils ont vécu une expérience
commune en compagnie de Léo quelques années auparavant.
Les deux amoureux sont filmés dans le labyrinthe de leur
hôtel de luxe, aux espaces lisses et confinés. Une
seule scène les verra réunis en extérieur :
celle superbe de la visite de la cathédrale Notre-Dame.
C'est bien en termes d'espaces et de corps qu'il faut décrire
le film de Claire Denis : espaces étroits, asphyxiants, fragmentés,
oppressants souvent, qui dessinent, peu à peu, une topographie
de l'étrange. Quant aux corps, mus par cet obscur objet du
désir (une scène magnifique entre Coré et son
jeune voisin séparés par une barricade de planches
fait clairement référence à Bunuel), ils se
mêlent, s'embrassent et se déchirent en une alchimie
convulsive.
Plongée dans les méandres de la chair et de l'âme,
plongée dans l'abysse pulsionnel, Trouble Every Day
mobilise tous les sens du spectateur et le livre à une épreuve
inédite et difficile.
Ce conte fantastique moderne s'empare littéralement de notre
regard pour le mener dans un univers plastique où musique
(ballades hypnotiques de Tindersticks), couleurs, chairs et pulsions
ont détronné toute idée de fiction, dialogue
ou distance de représentation.
Après les corps chorégraphiés et solaires de
Beau Travail, Claire Denis investit un nouveau territoire hanté,
cette fois-ci, par des corps ténébreux, déchiquetés,
vampiriques et voraces. Un film sans concession, à la beauté
crue et cruelle, qui se donne à voir comme une véritable
expérience de cinéma, et dont on ne sort pas indemne.
Mais n'est-ce pas là l'essence même de cet art ?
Jean-Emmanuel
Denave

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