Apollinaire
Jean-Louis Trintignant

Les Nuits de Fourvière, Lyon
30 juillet 2007

 

 


Mots de toutes sortes

Les arbres s’essoufflent sur les hauteurs, la lune est pleine et rousse, la nuit fraîche et sereine – sur scène, Jean-Louis Trintignant se retourne pour contempler Lyon, avant de laisser s’envoler au-dessus des lumières de la ville les mots de Guillaume Apollinaire. Accompagné de l’immense mélancolie du violoncelle (Grégoire Korniluk) et de la mélancolie plus vivace de l’accordéon (Daniel Mille), fragile, tendre et triste, Jean-Louis Trintignant distille les Alcools et les Poèmes à Lou sans liaisons, sans décompte syllabique précis, avec la fluide bonhomie du langage contemporain, il déverse les sonorités de la vie vécue, facéties qui s’assagissent dans la simplicité prosodique de la voix, dans le lyrisme de la clausule appesantie, ralentie. La musique est d’Érik Satie, ou de Daniel Mille, ou c’est le bruit des pages que le vieux comédien feuillette de mémoire, poésies que le vent tourne, pages blanches mal inondées par la nuit. Voilà près de dix ans que Jean-Louis Trintignant promène Apollinaire dans les théâtres ; sans reculer devant les chef d’œuvres connus de tous (« Zone », « La chanson du mal-aimé », « Si je mourais là-bas »), il puise dans l’œuvre ses vers les plus amoureux, des vers sans solitude ni regret, que du désir, des vers de voyage et de tranchées, de fantasmes et de guerre, de Lou et d’obus, de chair et de mort, de plaisir et de nostalgie. Mort en 1918 à 38 ans, le poète Apollinaire n’a pas connu la moitié du nombre d’années du comédien Trintignant ; mais un soldat chante toujours la chanson d’un vieil homme prématuré, qui plus est quand ce soldat est l’un des amants les plus gourmands, et l’un des génies les plus ludiques de l’histoire de la rimbaldienne mélancolie moderne, métaphysique et puérile, sombre et caustique, grave et douce. « Je connais gens de toutes sortes / Ils n’égalent pas leurs destins / Indécis comme feuilles mortes / Leurs yeux sont des feux mal éteints / Leurs cœurs bougent comme leurs portes »

Nicolas Cavaillès
(juillet 2007)