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Mots de toutes sortes
Les arbres
s’essoufflent sur les hauteurs, la lune est pleine et rousse,
la nuit fraîche et sereine – sur scène, Jean-Louis
Trintignant se retourne pour contempler Lyon, avant de laisser s’envoler
au-dessus des lumières de la ville les mots de Guillaume
Apollinaire. Accompagné de l’immense mélancolie
du violoncelle (Grégoire Korniluk) et de la mélancolie
plus vivace de l’accordéon (Daniel Mille), fragile,
tendre et triste, Jean-Louis Trintignant distille les Alcools
et les Poèmes à Lou sans
liaisons, sans décompte syllabique précis, avec la
fluide bonhomie du langage contemporain, il déverse les sonorités
de la vie vécue, facéties qui s’assagissent
dans la simplicité prosodique de la voix, dans le lyrisme
de la clausule appesantie, ralentie. La musique est d’Érik
Satie, ou de Daniel Mille, ou c’est le bruit des pages que
le vieux comédien feuillette de mémoire, poésies
que le vent tourne, pages blanches mal inondées par la nuit.
Voilà près de dix ans que Jean-Louis Trintignant promène
Apollinaire dans les théâtres ; sans reculer devant
les chef d’œuvres connus de tous (« Zone »,
« La chanson du mal-aimé », « Si je mourais
là-bas »), il puise dans l’œuvre ses
vers les plus amoureux, des vers sans solitude ni regret, que du
désir, des vers de voyage et de tranchées, de fantasmes
et de guerre, de Lou et d’obus, de chair et de mort, de plaisir
et de nostalgie. Mort en 1918 à 38 ans, le poète Apollinaire
n’a pas connu la moitié du nombre d’années
du comédien Trintignant ; mais un soldat chante toujours
la chanson d’un vieil homme prématuré, qui plus
est quand ce soldat est l’un des amants les plus gourmands,
et l’un des génies les plus ludiques de l’histoire
de la rimbaldienne mélancolie moderne, métaphysique
et puérile, sombre et caustique, grave et douce. «
Je connais gens de toutes sortes / Ils n’égalent
pas leurs destins / Indécis comme feuilles mortes / Leurs
yeux sont des feux mal éteints / Leurs cœurs bougent
comme leurs portes »
Nicolas
Cavaillès
(juillet
2007)
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