Trahir
Un film de Radu Mihaileanu

France, 1992
Avec Johan Leysen, Mireille Perrier, et Alexandru Repan
DVD Dark Star / Opening Edition

Entretien avec le cinéaste

 

 

 


Apprendre ses responsabilités en Roumanie


Trahir ou le destin de l’artiste sous un régime totalitaire, en l’occurrence la Roumanie dans laquelle Radu Mihaileanu a passé sa jeunesse. George Vlaicu (Johan Leysen) est poète ; emprisonné pendant onze ans pour avoir critiqué Staline, il accepte de « vendre son âme » au diable étatique : il obtient la liberté, et la publication de toute sa poésie, contre sa collaboration avec la police secrète roumaine, la Securitate. Commence alors une existence infernale dans un monde vicieux de paranoïa, dans un Bucarest étouffé par des traumas diffus et un silence sourd, Vlaicu devenant un poète reconnu, et même un père de famille, tout en s’enfonçant dans les ténèbres solitaires de la culpabilité, plus ou moins tamisées par l’inspecteur sécuriste en charge (Alexandru Repan)…

Premier film de Radu Mihaileanu, qui ne connut la consécration qu’avec ses œuvres suivantes (Train de vie, et Va, vis, deviens), Trahir est une fresque tragique tissée avec tact, la réalisation distancée, dans une image maîtrisée, d’un scénario intense, inspiré par la vie du célèbre poète Ion Caraion, qui était un ami du père du réalisateur. Nous sommes tous le traître de quelqu’un, mais à quel prix trahir son propre idéal pour composer avec les exigences du réel ?

Refusant le faux happy end de la révolution de 1989, usant de la Roumanie communiste comme d’un miroir grossissant pour les civilisations modernes, Radu Mihaileanu pose dès son premier opus des questions troubles et décisives, qui marqueront de leur universalité ses œuvres postérieures, comme elles imprègnent aujourd’hui la grande moitié Est de l’Europe, à commencer par la Roumanie et son cinéma florissant.

Nicolas Cavaillès
(juin 2007)

 

 

Entretien avec le cinéaste

Radu Mihaileanu autour de la Roumanie…

Vous êtes venu à l’art par la poésie et par le théâtre ; quel était votre bagage cinématographique, au moment de la réalisation de Trahir ?

Il y a eu deux périodes : en Roumanie, je n’avais pas un très grand bagage, on voyait surtout des films de l’Est, mais j’ai quand même pu voir des films burlesques, Chaplin, Laurel et Hardy… On voyait surtout le cinéma russe, ou tchèque. Certains films français, aussi, Truffaut, Godard, que l’on voyait à l’ambassade ; et parfois, encore plus difficilement, quelques films américains, que l’on regardait en cachette, on les faisait circuler, mais c’était difficile. J’avais donc un énorme retard, quand je suis arrivé à Paris. Mais j’ai pu rattraper ce retard ; je me rappelle que pendant les vacances je voyais trois, quatre films par jour.

Et un cinéaste roumain comme Lucian Pintilie, comptait-il, pour vous ?

Il comptait, même si à l’époque où j’ai quitté la Roumanie, il avait fait seulement deux-trois films. Mais oui, il comptait : son premier film, c’est mon père qui a écrit le scénario. Dimanche à six heures, c’est un scénario écrit par mon père, et qui raconte la rencontre entre mon père et ma mère ; et mon frère et moi, qui étions tout petits, nous avons fait de la figuration dans ce film. Lucian a donc compté pour moi, également sur le plan de l’amitié.
Par la suite, son film le plus marquant, c’est La Reconstitution, qui est un véritable film révolutionnaire, d’opposition au régime. Mais je ne peux pas dire qu’il a été mon plus grand modèle cinématographique. Je le trouvais important, sur le plan thématique, mais sur le plan cinématographique, j’ai connu d’autres influences : Renoir, Bergman, Mikhalkov, Tarkovski, ou Tex Avery, que je regarde toujours beaucoup…

Voyez-vous un parallèle entre votre démarche pour votre premier film, et le renouveau actuel du cinéma roumain, qui commence à explorer, quinze ans après la Révolution, le passé communiste (avec des films comme Comment j’ai fêté la fin du monde, 12h08 à l’Est de Bucarest, ou encore 4 mois, 3 semaines et deux jours) ?

Je suis très proche des jeunes cinéastes d’aujourd’hui. Je savais qu’il y avait ce trésor-là en Roumanie. Immédiatement après la Révolution, c’était délicat, le passé était très pesant, mais je savais qu’il y aurait une deuxième période, où l’on reviendrait sur ce passé. La Roumanie est un pays d’artistes, de philosophes, l’esprit roumain est quelque chose de très grand ; et il y a aussi l’humour roumain, l’humour de Cioran, d’Ionesco, de Caragiale…
Je suis ravi que ce soit des réalisateurs très jeunes qui se penchent sur ce passé, qui est très riche. Et ce n’est pas fini : je sais qu’il y a plein d’autres jeunes réalisateurs derrière, qui vont sûrement nous impressionner. Il y a tellement de sujets à prendre, dans la dictature de Ceausescu… Jusqu’à présent, ils étaient timides, ils pensaient que cela n’intéresserait personne ; mais aujourd’hui, les Occidentaux reçoivent très bien ces histoires, parce qu’elles leur parlent à eux aussi. Par exemple, les histoires d’avortement : il y en a eu aussi en Occident, mais on en a peu parlé, tandis qu’en Roumanie la situation était plus terrible encore. Je n’ai pas encore vu le film de Cristi [Mungiu], mais je le connais bien, il était stagiaire sur Train de vie.
Je savais que le temps arriverait, et je suis certain que ce n’est qu’un début, pour le nouveau cinéma roumain. C’est un ensemble : il y a à la fois ces jeunes cinéastes, qui sont extraordinaires, et un renouvellement du monde de la production, qui doit aider ces jeunes-là, leur faire confiance ; petit à petit les conditions de financement en Roumanie sont en train de changer. Je suis vraiment ravi qu’après l’Iran, la Corée, etc., ce soit le tour de la Roumanie, de proposer son cinéma, de faire une école. La Roumanie n’a pas fini de nous surprendre.

Votre reconnaissance est désormais internationale ; quel lien gardez-vous avec le public roumain ?

Je suis aujourd’hui un réalisateur français d’origine roumaine, mais j’ai la chance de retourner souvent en Roumanie, l’année dernière j’ai pu y aller cinq ou six fois. Je garde donc des liens très étroits avec le public roumain. La Roumanie a beaucoup de reconnaissance envers moi ; l’année dernière, j’ai même été médaillé de la légion d’honneur, en même temps que Corneliu Porumboiu et Cristi Puiu, par le Président. À leurs yeux, je suis toujours roumain…
Cela dit, je vis en France depuis 26 ans, depuis trop longtemps pour pouvoir affirmer des choses sur la vie en Roumanie aujourd’hui ; mais je suis très heureux du renouveau du cinéma roumain.

Pensez-vous tourner de nouveau en Roumanie, à l’avenir ?

Oui, je vais y retourner, bien sûr. Je l’ai fait pour Train de vie, et j’ai maintenant un projet de film qui se déroule en France et en Russie : je sais qu’en Russie je vais tourner très peu, et que je vais tourner la majorité des scènes russes en Roumanie. J’y ai toujours beaucoup d’amis, y compris dans le monde du cinéma. J’y suis à la maison !


(Propos recueillis par N. Cavaillès, juin 2007)