Apprendre ses responsabilités en Roumanie
Trahir ou le destin de l’artiste sous un régime
totalitaire, en l’occurrence la Roumanie dans laquelle
Radu Mihaileanu a passé sa jeunesse. George Vlaicu (Johan
Leysen) est poète ; emprisonné pendant onze ans
pour avoir critiqué Staline, il accepte de « vendre
son âme » au diable étatique : il obtient
la liberté, et la publication de toute sa poésie,
contre sa collaboration avec la police secrète roumaine,
la Securitate. Commence alors une existence infernale dans un
monde vicieux de paranoïa, dans un Bucarest étouffé
par des traumas diffus et un silence sourd, Vlaicu devenant
un poète reconnu, et même un père de famille,
tout en s’enfonçant dans les ténèbres
solitaires de la culpabilité, plus ou moins tamisées
par l’inspecteur sécuriste en charge (Alexandru
Repan)…
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Premier
film de Radu Mihaileanu, qui ne connut la consécration
qu’avec ses œuvres suivantes (Train
de vie, et Va, vis, deviens),
Trahir est une fresque tragique
tissée avec tact, la réalisation distancée,
dans une image maîtrisée, d’un scénario
intense, inspiré par la vie du célèbre
poète Ion Caraion, qui était un ami du père
du réalisateur. Nous sommes tous le traître
de quelqu’un, mais à quel prix trahir son
propre idéal pour composer avec les exigences du
réel ?
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Refusant
le faux happy end de la révolution de 1989,
usant de la Roumanie communiste comme d’un miroir grossissant
pour les civilisations modernes, Radu Mihaileanu pose dès
son premier opus des questions troubles et décisives,
qui marqueront de leur universalité ses œuvres postérieures,
comme elles imprègnent aujourd’hui la grande moitié
Est de l’Europe, à commencer par la Roumanie et
son cinéma florissant.
Nicolas
Cavaillès
(juin 2007)
Entretien
avec le cinéaste
Radu Mihaileanu autour de la Roumanie…
Vous
êtes venu à l’art par la poésie et
par le théâtre ; quel était votre bagage
cinématographique, au moment de la réalisation
de Trahir ?
Il y a eu
deux périodes : en Roumanie, je n’avais pas un
très grand bagage, on voyait surtout des films de l’Est,
mais j’ai quand même pu voir des films burlesques,
Chaplin, Laurel et Hardy… On voyait surtout le cinéma
russe, ou tchèque. Certains films français, aussi,
Truffaut, Godard, que l’on voyait à l’ambassade
; et parfois, encore plus difficilement, quelques films américains,
que l’on regardait en cachette, on les faisait circuler,
mais c’était difficile. J’avais donc un énorme
retard, quand je suis arrivé à Paris. Mais j’ai
pu rattraper ce retard ; je me rappelle que pendant les vacances
je voyais trois, quatre films par jour.
Et
un cinéaste roumain comme Lucian Pintilie, comptait-il,
pour vous ?
Il comptait,
même si à l’époque où j’ai
quitté la Roumanie, il avait fait seulement deux-trois
films. Mais oui, il comptait : son premier film, c’est
mon père qui a écrit le scénario. Dimanche
à six heures, c’est un scénario
écrit par mon père, et qui raconte la rencontre
entre mon père et ma mère ; et mon frère
et moi, qui étions tout petits, nous avons fait de la
figuration dans ce film. Lucian a donc compté pour moi,
également sur le plan de l’amitié.
Par la suite, son film le plus marquant, c’est La
Reconstitution, qui est un véritable film
révolutionnaire, d’opposition au régime.
Mais je ne peux pas dire qu’il a été mon
plus grand modèle cinématographique. Je le trouvais
important, sur le plan thématique, mais sur le plan cinématographique,
j’ai connu d’autres influences : Renoir, Bergman,
Mikhalkov, Tarkovski, ou Tex Avery, que je regarde toujours
beaucoup…
Voyez-vous un parallèle entre votre démarche
pour votre premier film, et le renouveau actuel du cinéma
roumain, qui commence à explorer, quinze ans après
la Révolution, le passé communiste (avec des films
comme Comment j’ai fêté la fin du monde,
12h08 à l’Est de Bucarest, ou encore 4
mois, 3 semaines et deux jours) ?
Je suis
très proche des jeunes cinéastes d’aujourd’hui.
Je savais qu’il y avait ce trésor-là en
Roumanie. Immédiatement après la Révolution,
c’était délicat, le passé était
très pesant, mais je savais qu’il y aurait une
deuxième période, où l’on reviendrait
sur ce passé. La Roumanie est un pays d’artistes,
de philosophes, l’esprit roumain est quelque chose de
très grand ; et il y a aussi l’humour roumain,
l’humour de Cioran, d’Ionesco, de Caragiale…
Je suis ravi que ce soit des réalisateurs très
jeunes qui se penchent sur ce passé, qui est très
riche. Et ce n’est pas fini : je sais qu’il y a
plein d’autres jeunes réalisateurs derrière,
qui vont sûrement nous impressionner. Il y a tellement
de sujets à prendre, dans la dictature de Ceausescu…
Jusqu’à présent, ils étaient timides,
ils pensaient que cela n’intéresserait personne
; mais aujourd’hui, les Occidentaux reçoivent très
bien ces histoires, parce qu’elles leur parlent à
eux aussi. Par exemple, les histoires d’avortement : il
y en a eu aussi en Occident, mais on en a peu parlé,
tandis qu’en Roumanie la situation était plus terrible
encore. Je n’ai pas encore vu le film de Cristi [Mungiu],
mais je le connais bien, il était stagiaire sur Train
de vie.
Je savais que le temps arriverait, et je suis certain que ce
n’est qu’un début, pour le nouveau cinéma
roumain. C’est un ensemble : il y a à la fois ces
jeunes cinéastes, qui sont extraordinaires, et un renouvellement
du monde de la production, qui doit aider ces jeunes-là,
leur faire confiance ; petit à petit les conditions de
financement en Roumanie sont en train de changer. Je suis vraiment
ravi qu’après l’Iran, la Corée, etc.,
ce soit le tour de la Roumanie, de proposer son cinéma,
de faire une école. La Roumanie n’a pas fini de
nous surprendre.
Votre reconnaissance est désormais internationale
; quel lien gardez-vous avec le public roumain ?
Je suis
aujourd’hui un réalisateur français d’origine
roumaine, mais j’ai la chance de retourner souvent en
Roumanie, l’année dernière j’ai pu
y aller cinq ou six fois. Je garde donc des liens très
étroits avec le public roumain. La Roumanie a beaucoup
de reconnaissance envers moi ; l’année dernière,
j’ai même été médaillé
de la légion d’honneur, en même temps que
Corneliu Porumboiu et Cristi Puiu, par le Président.
À leurs yeux, je suis toujours roumain…
Cela dit, je vis en France depuis 26 ans, depuis trop longtemps
pour pouvoir affirmer des choses sur la vie en Roumanie aujourd’hui
; mais je suis très heureux du renouveau du cinéma
roumain.
Pensez-vous tourner de nouveau en Roumanie,
à l’avenir ?
Oui, je
vais y retourner, bien sûr. Je l’ai fait pour Train
de vie, et j’ai maintenant un projet de
film qui se déroule en France et en Russie : je sais
qu’en Russie je vais tourner très peu, et que je
vais tourner la majorité des scènes russes en
Roumanie. J’y ai toujours beaucoup d’amis, y compris
dans le monde du cinéma. J’y suis à la maison
!
(Propos
recueillis par N. Cavaillès, juin 2007)