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Venu du théâtre,
Eugène Green signe un premier film pour le moins singulier.
S'il s'enracine chez Bresson, pour son traitement des espaces
et des acteurs, et chez Rohmer, pour son aspect littéraire
et la diction de ses dialogues, il n'en reste pas moins un objet
totalement original au sein du cinéma actuel. Il faut dire
que le réalisateur voue une véritable passion au baroque
et à ses modes de représentation. C'est à dire
(pour aller vite) l'émotion, le symbole, le jeu fondé
sur l'artifice, le style, contre la perspective, le psychologisme
et le « naturalisme ».
Appliqués au cinéma, ces procédés baroques
revêtent d'une sorte de masque acteurs, dialogues, espace
et temporalité. Masque apposé sur les acteurs souvent
immobiles, filmés de manière frontale et souvent en
gros plan, leur regard fixant le spectateur.
« Masque » d'une langue française désuète et
littéraire, riche de son vocabulaire et où toutes
les liaisons sont respectées. L'écart avec le langage
ordinaire se mettant au service de l'expressivité des pensées
comme des sentiments. « Masque du cadre » aussi qui fragmente les
corps et les espaces, et joue de métonymies : Green abuse
avec justesse d'un cadrage sur les pieds des personnages par exemple !
Masque, enfin, appliqué à l'histoire représentée
grâce à quelques traits simplifiés : Mai 68
condensé en un drapeau, trois étudiants et deux CRS
patibulaires les poursuivant. Pour Green, le signe, le fragment
grossi et la fiction sont les éléments nécessaires
pour dire le vrai et transmettre les émotions. « Sous le
masque absolu se trouve toujours la réalité absolue »
écrit-il.
Toutes les nuits est la libre adaptation d'un texte
de jeunesse de Flaubert, La
Première Education sentimentale. On y suit, de 1967
à 1979, les tribulations et les expériences sentimentales
de deux amis, Henri et Jules, originaires du même village.
Après le bac, les deux compères iront, chacun, suivre
leur destin : brillant et matérialiste pour Henri, artiste
et bohème pour Jules… Une femme, Emilie, maîtresse
d'Henri et correspondante épistolaire de Jules, constitue
le troisième personnage important du film.
Pendant près de deux heures, Green décline les thèmes
de l'amour, du sexe, de l'amitié, de la création,
en n'oubliant jamais le contexte historique (Mai 68, les manifs,
le MLF,…) ni les métaphores religieuses, et soignant chacun
de ses plans comme s'il s'agissait d'une peinture.
Il se dégage de ce film incongru et à rebours de toutes
les modes, une élégance certaine ainsi qu'une puissance
d'évocation nouvelle. Voilà un bel et étrange
parcours cinématographique que je vous invite vivement à
emprunter.
Jean-Emmanuel
Denave
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