d'Eugène Green

France 2000 / durée : 1h52.

Sortie nationale le 28 mars 2001
En salles le 4 juillet 2001. CNP Lyon

avec Alexis Loret, Christelle Prot et Adrien Michaux

 

Venu du théâtre, Eugène Green signe un premier film pour le moins singulier. S'il s'enracine chez Bresson, pour son traitement des espaces et des acteurs, et chez Rohmer, pour son aspect littéraire et la diction de ses dialogues, il n'en reste pas moins un objet totalement original au sein du cinéma actuel. Il faut dire que le réalisateur voue une véritable passion au baroque et à ses modes de représentation. C'est à dire (pour aller vite) l'émotion, le symbole, le jeu fondé sur l'artifice, le style, contre la perspective, le psychologisme et le « naturalisme ».

Appliqués au cinéma, ces procédés baroques revêtent d'une sorte de masque acteurs, dialogues, espace et temporalité. Masque apposé sur les acteurs souvent immobiles, filmés de manière frontale et souvent en gros plan, leur regard fixant le spectateur.
« Masque » d'une langue française désuète et littéraire, riche de son vocabulaire et où toutes les liaisons sont respectées. L'écart avec le langage ordinaire se mettant au service de l'expressivité des pensées comme des sentiments. « Masque du cadre » aussi qui fragmente les corps et les espaces, et joue de métonymies : Green abuse avec justesse d'un cadrage sur les pieds des personnages par exemple ! Masque, enfin, appliqué à l'histoire représentée grâce à quelques traits simplifiés : Mai 68 condensé en un drapeau, trois étudiants et deux CRS patibulaires les poursuivant. Pour Green, le signe, le fragment grossi et la fiction sont les éléments nécessaires pour dire le vrai et transmettre les émotions. « Sous le masque absolu se trouve toujours la réalité absolue » écrit-il.
Toutes les nuits est la libre adaptation d'un texte de jeunesse de Flaubert, La Première Education sentimentale. On y suit, de 1967 à 1979, les tribulations et les expériences sentimentales de deux amis, Henri et Jules, originaires du même village. Après le bac, les deux compères iront, chacun, suivre leur destin : brillant et matérialiste pour Henri, artiste et bohème pour Jules… Une femme, Emilie, maîtresse d'Henri et correspondante épistolaire de Jules, constitue le troisième personnage important du film.
Pendant près de deux heures, Green décline les thèmes de l'amour, du sexe, de l'amitié, de la création, en n'oubliant jamais le contexte historique (Mai 68, les manifs, le MLF,…) ni les métaphores religieuses, et soignant chacun de ses plans comme s'il s'agissait d'une peinture.

Il se dégage de ce film incongru et à rebours de toutes les modes, une élégance certaine ainsi qu'une puissance d'évocation nouvelle. Voilà un bel et étrange parcours cinématographique que je vous invite vivement à emprunter.

Jean-Emmanuel Denave