un film de Shinya Tsukamoto

Japon 1995. Durée 87 mn

avec Kaori Fujii,
Shinya Tsukamoto et Kohji Tsukamoto

Sortie nationale le 28 mars 2001

 

REFLETS DU JAPON

Depuis quelques années, le Japon est à la mode : magasins, restaurants, clubs d'arts martiaux, films et mangas poussent leurs racines dans le paysage urbain et culturel français. Mais cet engouement « tendance » cache en réalité la forêt d'un pays en crise, où l'économie bat de l'aile, où les ministres remettent leurs démissions en série, où les mouvements contestataires se font de plus en plus agressifs. Buildings rutilants et sourires policés se fissurent, laissant peu à peu apparaître le mal-être d'une société sclérosée. Coïncidence : le 4 avril, le CNP propose simultanément deux films japonais, qu'il est possible d'appréhender comme deux films-symptômes du soleil noir qui se lève sur l'île…

Le cinéma schizoïde et gore de Shinya Tsukamoto.

On rit jaune et on voit rouge, en revanche, lors de la projection de Tokyo Fist de Shinya Tsukamoto. Les « happy few » reconnaîtront là l'une des figures emblématiques du cinéma cyberpunk japonais (Tetsuo 1et 2, Bullet Ballet et Gemini). Les autres éviteront de se déplacer inutilement pour un film plus proche de la publicité ou du clip vidéo que du 7e art. Tokyo Fist est l'histoire d'un ménage à trois entre Tsuda, pâle employé d'une grande entreprise, Hisaru sa femme frustrée et Kojima un ancien ami de lycée devenu boxeur professionnel. Fascinée par la violence et la virilité de Kojima, Hisaru se détourne de Tsuda. Celui-ci décide alors d'apprendre la boxe, afin de regagner les faveurs de sa belle épouse.
Ce synopsis minimaliste n'est que le prétexte à un déchaînement de violence gore et d'images hystériques : l'hémoglobine gicle à flots ininterompus, les corps se mêlent à l'acier dans une version publicitaire et juvénile des romans de Mishima (sado-masochisme et piercing), la caméra s'attarde complaisamment sur une charogne grouillante de vers, les combats de boxe, très mal filmés, se répètent jusqu'à la nausée. Le tout sur une musique pseudo industrielle insupportable Quelques plans, plus chics et plus léchés, tentent de représenter, en vain, la solitude des personnages au milieu des gratte-ciel de Tokyo.

Le réalisateur prétend, à travers cette bouillie gratuite et littéralement écœurante, rendre compte du malaise japonais. Il ne parvient qu'à attester, malgré lui, d'un certain malaise du cinéma : au Japon, mais ailleurs aussi (on pense au cinéma « trash » français ou encore à l'accablant Fight Club sorti l'an passé). Sous couvert de dénonciation d'un certain état du social et sous le masque d'un soi-disant esprit de révolte, ce cinéma, proche de l'esthétique du clip, draine une idéologie ambiguë et des questionnements existentiels potaches.
Dans le même registre (travail sur la violence et la névrose japonaise), il suffit de penser aux films de Kitano ou à ceux de Kiyoshi Kurosawa (Cure notamment) pour prendre conscience de l'inanité artistique et intellectuelle de la démarche de Tsukamoto.

Jean-Emmanuel Denave

Gemini de Shinya Tsukamoto
http://www.liberation.fr/cinema/200011/20001101gemini.html