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Rencontre
du troisième type : l'artiste du réel et son double
virtuel
Davide Toffolo,
célèbre auteur de bandes dessinées en Italie,
se met en scène et en images dans cet album atypique, un
hommage éloquent qui méritait bien de paraître
dans la collection Ecritures des éditions Casterman,
au côté des ouvrages de Taniguchi,
Charles Masson ou Craig
Thompson.
C'est en naviguant sur Internet que Davide a fait la connaissance
d'un homme qui se fait appeler Pasolini (près de trente ans
après la mort de l'artiste, en novembre 1975) ; ainsi débute
une correspondance virtuelle qui débouchera sur quelques
surprenantes rencontres dans le monde réel. L'inconnu donne
un premier rendez-vous à Davide dans une chambre d'hôtel
anonyme de Pordenone ; à la demande de Pasolini, il s'est
muni d'une caméra numérique et d'un trépied
afin de conserver une trace de cette entrevue hors normes. L'homme
se dévoile alors et se raconte : son premier livre, paru
en 1942 ("un recueil de poésie, écrit en
dialecte frioulan" qui "représentait pour
moi l’hermétisme, l'obscurité, le refus de communiquer
portés à leur comble. Au lieu de cela, il s'est trouvé
que ce dialecte m'a donné le goût de la vie et du réalisme.")
; son père, son double antinomique (paradoxalement, c’est
à ce père officier qu'il doit ce qu'il est devenu
: "mon rapport à l'Etat (qui représente le
père) est fécond, parce qu'il me force à être
à la fois une contestation vivante et une source de poésie,
d'idéologie, de vie.") ; et l'écriture,
acte illusoire mais vital, une abondante production littéraire
et cinématographique "marquée par une haine
instinctive et profonde de l'état dans lequel je vis."
Plus loin, lors d'autres rencontres (à Bologne, à
Rome ou sur l’Etna), Pasolini, dont le discours envahit chaque
planche, analyse et commente son oeuvre et ses compositions cinématographiques,
confiant que sa seule idole "c'est la réalité
(...) Si j'ai choisi d'être cinéaste, c'est parce qu'au
lieu d'exprimer la réalité à travers les symboles
que sont les mots, j'ai préféré le cinéma,
qui exprime la réalité à travers la réalité."
Plus loin encore, le discours du poète se politise et il
livre sa pensée radicale avec urgence, comme si la fin était
toute proche, établissant un alarmant parallèle entre
fascisme et démocratie, un système corrompu par un
consumérisme aliénant : "Les biens superflus
rendent la vie superflue. Cette idéologie a fini par s'imposer
comme une mode, comme une véritable accoutumance, entretenue
par la propagande et la publicité. (...) L'homme né
de cette mutation ne s'appartient plus. (...) Je veux dire par là
que le véritable fascisme, c'est la société
de consommation. Nous sommes à l'origine de ce qui se révélera
probablement la pire époque de l'histoire de l'humanité."
Pasolini laisse enfin éclater son désespoir, "la
seule réaction possible face à l'injustice et à
la vulgarité du monde", rappelant à Davide,
avant de disparaître, combien l'être humain "tend
à s'endormir dans sa propre normalité."
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Au-delà
des mots et du texte, nécessairement ardus, à
l'image de la pensée pasolinienne, il y a les dessins
de Toffolo et le visage du poète, qui hante chaque
page : reproduit avec talent des dizaines de fois, le regard
lumineux, la mâchoire carrée, les traits de plus
en plus émaciés, la bienveillance éclairée
puis la souffrance sans fond qu'on y lit. Davide l'observe
et le capte, tout en demeurant dans son ombre, comme le témoin
muet (risquant parfois une ou deux questions) d'un monologue
presque récité par un Pasolini qui ressemble
à s'y méprendre à l'original : qui est-il
en réalité ? Un génial mythomane ? Un
affabulateur ? Un imposteur qui aurait dérobé
sa pensée à l'authentique Pasolini ? Un revenant
peut-être, une ombre du poète ? Ou tout simplement
un mirage né de l'esprit dérangé d'un
jeune homme à l'imagination trop fertile ?
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Fiction et réalité
s'entrechoquent en permanence, tandis que le lecteur assiste, médusé,
à une incroyable quête, au long de laquelle Davide
poursuit un fantôme et retranscrit la rêverie éveillée
d'un artiste aveuglé par un autre...
L'ouvrage est ponctué d'extraits de l’œuvre pasolinienne
et, entre chaque rencontre, s’insère une parabole présentée
sous la forme d'un conte africain relatant la mort d'un crocodile
qui parle : les hommes qui le découvrent sont effrayés
par le crocodile-Pasolini, ne sachant s'il est un ange ou un monstre
; c'est après sa mort qu'ils expriment leur regret : "Nous
sommes venus pour comprendre et au lieu de ça, nous l'avons
tué. (...) C'était un poète, qui racontait
sa vie, et la nôtre, mais il était trop différent
et la peur a armé notre main."
Ce beau parcours abrupt et érudit est cependant destiné
au plus grand nombre, et à travers le médium de la
bande dessinée, chacun pourra remonter à l'essence
même d'un esprit libre, d'une pensée en constante révolte,
(re)découvrir une oeuvre abondante et en ressortir peut-être
aussi bouleversé que Davide.
Blandine
Longre
(juillet 2004)

voir
aussi
La Longue Route de sable de Pier Paolo
Pasolini (Arléa, 2004)
http://www.casterman.com
http://www.pasolini.net/
http://www.pasolini.net/francais.htm
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