Pasolini, une rencontre
traduit de l'italien par Emilie Saada
(Casterman, Ecritures, 2004)

 

Rencontre du troisième type : l'artiste du réel et son double virtuel

Davide Toffolo, célèbre auteur de bandes dessinées en Italie, se met en scène et en images dans cet album atypique, un hommage éloquent qui méritait bien de paraître dans la collection Ecritures des éditions Casterman, au côté des ouvrages de Taniguchi, Charles Masson ou Craig Thompson.

C'est en naviguant sur Internet que Davide a fait la connaissance d'un homme qui se fait appeler Pasolini (près de trente ans après la mort de l'artiste, en novembre 1975) ; ainsi débute une correspondance virtuelle qui débouchera sur quelques surprenantes rencontres dans le monde réel. L'inconnu donne un premier rendez-vous à Davide dans une chambre d'hôtel anonyme de Pordenone ; à la demande de Pasolini, il s'est muni d'une caméra numérique et d'un trépied afin de conserver une trace de cette entrevue hors normes. L'homme se dévoile alors et se raconte : son premier livre, paru en 1942 ("un recueil de poésie, écrit en dialecte frioulan" qui "représentait pour moi l’hermétisme, l'obscurité, le refus de communiquer portés à leur comble. Au lieu de cela, il s'est trouvé que ce dialecte m'a donné le goût de la vie et du réalisme.") ; son père, son double antinomique (paradoxalement, c’est à ce père officier qu'il doit ce qu'il est devenu : "mon rapport à l'Etat (qui représente le père) est fécond, parce qu'il me force à être à la fois une contestation vivante et une source de poésie, d'idéologie, de vie.") ; et l'écriture, acte illusoire mais vital, une abondante production littéraire et cinématographique "marquée par une haine instinctive et profonde de l'état dans lequel je vis."

Plus loin, lors d'autres rencontres (à Bologne, à Rome ou sur l’Etna), Pasolini, dont le discours envahit chaque planche, analyse et commente son oeuvre et ses compositions cinématographiques, confiant que sa seule idole "c'est la réalité (...) Si j'ai choisi d'être cinéaste, c'est parce qu'au lieu d'exprimer la réalité à travers les symboles que sont les mots, j'ai préféré le cinéma, qui exprime la réalité à travers la réalité." Plus loin encore, le discours du poète se politise et il livre sa pensée radicale avec urgence, comme si la fin était toute proche, établissant un alarmant parallèle entre fascisme et démocratie, un système corrompu par un consumérisme aliénant : "Les biens superflus rendent la vie superflue. Cette idéologie a fini par s'imposer comme une mode, comme une véritable accoutumance, entretenue par la propagande et la publicité. (...) L'homme né de cette mutation ne s'appartient plus. (...) Je veux dire par là que le véritable fascisme, c'est la société de consommation. Nous sommes à l'origine de ce qui se révélera probablement la pire époque de l'histoire de l'humanité."
Pasolini laisse enfin éclater son désespoir, "la seule réaction possible face à l'injustice et à la vulgarité du monde", rappelant à Davide, avant de disparaître, combien l'être humain "tend à s'endormir dans sa propre normalité."

Au-delà des mots et du texte, nécessairement ardus, à l'image de la pensée pasolinienne, il y a les dessins de Toffolo et le visage du poète, qui hante chaque page : reproduit avec talent des dizaines de fois, le regard lumineux, la mâchoire carrée, les traits de plus en plus émaciés, la bienveillance éclairée puis la souffrance sans fond qu'on y lit. Davide l'observe et le capte, tout en demeurant dans son ombre, comme le témoin muet (risquant parfois une ou deux questions) d'un monologue presque récité par un Pasolini qui ressemble à s'y méprendre à l'original : qui est-il en réalité ? Un génial mythomane ? Un affabulateur ? Un imposteur qui aurait dérobé sa pensée à l'authentique Pasolini ? Un revenant peut-être, une ombre du poète ? Ou tout simplement un mirage né de l'esprit dérangé d'un jeune homme à l'imagination trop fertile ?

Fiction et réalité s'entrechoquent en permanence, tandis que le lecteur assiste, médusé, à une incroyable quête, au long de laquelle Davide poursuit un fantôme et retranscrit la rêverie éveillée d'un artiste aveuglé par un autre...
L'ouvrage est ponctué d'extraits de l’œuvre pasolinienne et, entre chaque rencontre, s’insère une parabole présentée sous la forme d'un conte africain relatant la mort d'un crocodile qui parle : les hommes qui le découvrent sont effrayés par le crocodile-Pasolini, ne sachant s'il est un ange ou un monstre ; c'est après sa mort qu'ils expriment leur regret : "Nous sommes venus pour comprendre et au lieu de ça, nous l'avons tué. (...) C'était un poète, qui racontait sa vie, et la nôtre, mais il était trop différent et la peur a armé notre main."
Ce beau parcours abrupt et érudit est cependant destiné au plus grand nombre, et à travers le médium de la bande dessinée, chacun pourra remonter à l'essence même d'un esprit libre, d'une pensée en constante révolte, (re)découvrir une oeuvre abondante et en ressortir peut-être aussi bouleversé que Davide.

Blandine Longre
(juillet 2004)

voir aussi
La Longue Route de sable de Pier Paolo Pasolini (Arléa, 2004)

http://www.casterman.com

http://www.pasolini.net/

http://www.pasolini.net/francais.htm