|
Enterrer le père
Pascale
Tison, qui a publié de nombreuses pièces aux éditions
Lansman, et un roman aux éditions Esperluète,
nous propose d'entrer ici dans un véritable ballet familial,
dans le vif d'un conflit qui se déroule entre cinq personnages,
dont le passé perturbé se réveille à
la mort du grand-père. Un ancêtre que l'on ne connaîtra
qu'à travers le discours de ses deux fils, Emmanuel et Alexis,
qui se retrouvent au bout de trente ans de séparation autour
du cadavre de leur père, en Alsace, la terre "mythique".
Dans sa jeunesse, Emmanuel a voulu "mettre un pays entre
moi et l'Alsace, une langue entre moi et l'allemand" ;
il a fui le berceau familial, emmenant avec lui Marie, dont son
frère aîné, Alexis, était lui aussi amoureux.
Depuis, Emmanuel et Marie, dont l'amour est toujours vivace, se
sont installés dans une petite ville minière ; ils
ont eu deux enfants, maintenant grands : Adèle, écrivain,
et Charles, qui se réfugie dans le monde des affaires et
des promoteurs pour échapper à sa famille trop "artistique"
à son goût. Adèle fait l'admiration de son père,
Charles sachant "que seuls les artistes comptent"
aux yeux d'Emmanuel, peintre amateur. Adèle, comme sa mère,
pense "que l'essentiel de la vie est dans les livres",
et bien qu'il lui préfère "le langage des
actes" c'est par le langage tout court qu'Emmanuel va
enfin affronter son frère Alexis, aux abords du petit cimetière
du village alsacien dont l'aîné est devenu le maire.
 |
Le
tournoi verbal entre les deux frères est âpre
et amer, et c'est surtout Emmanuel qui monopolise la parole,
dans de longues tirades où il revient sur le passé,
un besoin viscéral : "nous sommes notre passé
et nous ne sommes que lui." Nous apprenons alors
comment le père de ces deux hommes collabora avec l'occupant
allemand dès 1940 : "contre cela, il aura
la vie sauve". Mais les Allemands d'ajouter une
autre condition : livrer l'un de ses deux fils pour en faire
un bon petit nazi : "cela s'appelle l'échange.
Donnez-moi un de vos fils et vous aurez la paix. Je fus ce
fils-là et j'y allai. J'eus une sorte de guerre pour
moi tout seul. (...) J'avais neuf ans, j'étais le plus
jeune du camp." Emmanuel ajoute : "je fus
le prix à payer, c'est dire si je l'ai payé...
Avec cette inconscience, cette servilité enfantine
par laquelle on amène les enfants n'importe où,
sur le ton du devoir à faire. J'allais faire mon devoir
d'enfant." |
Ces
constats enfin formulés, il interroge son frère :
pourquoi avoir été envoyé dans cet enfer alors
qu'Alexis, à seize ans, aurait peut-être mieux supporté
cette épreuve ? L'aîné tente de se justifier
et d'absoudre le père mais avec la bonhomie et les arguments
d'un politicien, sans se soucier des sentiments d'Emmanuel. Ce passé
ineffaçable vient sur la table des règlements de comptes
et l'heure est au bilan, quand une nouvelle trahison qui frappe
Emmanuel, plus neuve celle-ci, commise par son fils Charles : "l'histoire
répète toujours ses virages retors. Un complot, je
tiens à ce mot : le père otage, et moi victime. Au
centre, mon frère rayonnant de tous ses droits."
explique-t-il à son épouse Marie, sa seule source
véritable de bonheur, qui vit en léger décalage
avec la réalité, comme retirée du monde.
Chaque scène est presque exclusivement un duo, où
des couples se recomposent, s'effilochent ou se défont, se
parlent avec complicité, regret ou amertume : fille-mère,
fille-père, mari-femme, frère-soeur, frère
contre frère... Une façon d'explorer avec finesse
la force des liens ou des désunions. La poésie du
phrasé, les belles tirades qui s'écoulent avec aisance,
sont des traits récurrents de ce petit drame familial, durant
lequel les choses sont enfin dites, inscrites dans l'histoire d'un
homme qui a subi l'Histoire. Seul reste l'amour, qui le sauve de
son passé et de ses cauchemars d'enfant, toujours vivaces
; c'est ainsi que la pièce s'achève sur une note optimiste
qui, dans le même temps, énonce la puissance et le
bonheur du langage et de la parole.
B.
Longre
(mai 2004)

http://www.lansman.org/
|