Dis-moi que je t'aime
Lansman Editeur, 2004

 

Enterrer le père

Pascale Tison, qui a publié de nombreuses pièces aux éditions Lansman, et un roman aux éditions Esperluète, nous propose d'entrer ici dans un véritable ballet familial, dans le vif d'un conflit qui se déroule entre cinq personnages, dont le passé perturbé se réveille à la mort du grand-père. Un ancêtre que l'on ne connaîtra qu'à travers le discours de ses deux fils, Emmanuel et Alexis, qui se retrouvent au bout de trente ans de séparation autour du cadavre de leur père, en Alsace, la terre "mythique". Dans sa jeunesse, Emmanuel a voulu "mettre un pays entre moi et l'Alsace, une langue entre moi et l'allemand" ; il a fui le berceau familial, emmenant avec lui Marie, dont son frère aîné, Alexis, était lui aussi amoureux. Depuis, Emmanuel et Marie, dont l'amour est toujours vivace, se sont installés dans une petite ville minière ; ils ont eu deux enfants, maintenant grands : Adèle, écrivain, et Charles, qui se réfugie dans le monde des affaires et des promoteurs pour échapper à sa famille trop "artistique" à son goût. Adèle fait l'admiration de son père, Charles sachant "que seuls les artistes comptent" aux yeux d'Emmanuel, peintre amateur. Adèle, comme sa mère, pense "que l'essentiel de la vie est dans les livres", et bien qu'il lui préfère "le langage des actes" c'est par le langage tout court qu'Emmanuel va enfin affronter son frère Alexis, aux abords du petit cimetière du village alsacien dont l'aîné est devenu le maire.

Le tournoi verbal entre les deux frères est âpre et amer, et c'est surtout Emmanuel qui monopolise la parole, dans de longues tirades où il revient sur le passé, un besoin viscéral : "nous sommes notre passé et nous ne sommes que lui." Nous apprenons alors comment le père de ces deux hommes collabora avec l'occupant allemand dès 1940 : "contre cela, il aura la vie sauve". Mais les Allemands d'ajouter une autre condition : livrer l'un de ses deux fils pour en faire un bon petit nazi : "cela s'appelle l'échange. Donnez-moi un de vos fils et vous aurez la paix. Je fus ce fils-là et j'y allai. J'eus une sorte de guerre pour moi tout seul. (...) J'avais neuf ans, j'étais le plus jeune du camp." Emmanuel ajoute : "je fus le prix à payer, c'est dire si je l'ai payé... Avec cette inconscience, cette servilité enfantine par laquelle on amène les enfants n'importe où, sur le ton du devoir à faire. J'allais faire mon devoir d'enfant."

Ces constats enfin formulés, il interroge son frère : pourquoi avoir été envoyé dans cet enfer alors qu'Alexis, à seize ans, aurait peut-être mieux supporté cette épreuve ? L'aîné tente de se justifier et d'absoudre le père mais avec la bonhomie et les arguments d'un politicien, sans se soucier des sentiments d'Emmanuel. Ce passé ineffaçable vient sur la table des règlements de comptes et l'heure est au bilan, quand une nouvelle trahison qui frappe Emmanuel, plus neuve celle-ci, commise par son fils Charles : "l'histoire répète toujours ses virages retors. Un complot, je tiens à ce mot : le père otage, et moi victime. Au centre, mon frère rayonnant de tous ses droits." explique-t-il à son épouse Marie, sa seule source véritable de bonheur, qui vit en léger décalage avec la réalité, comme retirée du monde.
Chaque scène est presque exclusivement un duo, où des couples se recomposent, s'effilochent ou se défont, se parlent avec complicité, regret ou amertume : fille-mère, fille-père, mari-femme, frère-soeur, frère contre frère... Une façon d'explorer avec finesse la force des liens ou des désunions. La poésie du phrasé, les belles tirades qui s'écoulent avec aisance, sont des traits récurrents de ce petit drame familial, durant lequel les choses sont enfin dites, inscrites dans l'histoire d'un homme qui a subi l'Histoire. Seul reste l'amour, qui le sauve de son passé et de ses cauchemars d'enfant, toujours vivaces ; c'est ainsi que la pièce s'achève sur une note optimiste qui, dans le même temps, énonce la puissance et le bonheur du langage et de la parole.

B. Longre
(mai 2004)

Pascale Tison sera présente à la Halle Saint-Pierre (Paris XVIIIe), à l'occasion de Littératures et illustrés, des éditeurs font salon, du 12 au 25 mai 2004.

http://www.lansman.org/