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Insaisissable
Tintin
Tintin depuis
sa naissance attise les curiosités de toutes sortes, suscite
les décryptages les plus divers. Les ouvrages de Serge Tisseron,
de Michel Serres, de bien d’autres encore, en témoignent
largement. Et Les Impressions Nouvelles ne sont pas en reste : déjà
sollicitées, notamment, dans L’Archipel
Tintin, avec celles d’Albert Algoud, Jean-Marie
Apostolidès et Dominique Cerbelaud, les contributions de
deux éminents spécialistes, auteurs de plusieurs autres
ouvrages sur l’œuvre d’Hergé, Pierre
Sterckx et Benoît Peeters, poursuivent dans des perspectives
différentes l’exploration du personnage et des albums
qui le mettent en scène.
Tintin est-il
fou ? Le titre de l’étude que Pierre Sterckx consacre
au petit reporter pourrait le laisser entendre ; mais on est bien
vite fixé : Tintin est double, ambigu (« tête
chercheuse » et « bouille d’ahuri »), sans
cesse en train de repousser les « limites extérieures
» et les « limites intérieures », apparemment
situé du côté de l’ordre, de l’immobilisme
social et moral – en réalité fasciné
par la folie et la déviance (l’opium, les fakirs, le
poison, l’alcool d’Haddock, les hallucinations, les
cauchemars…). Croyons-en Pierre Sterckx : « Lorsque
je dis « Tintin schizo », ce n’est pas pour plonger
Tintin dans la folie avec laquelle il flirte par ailleurs […].
Schizo veut dire obéir à une énergie psychique
libre, refuser toute imposition symbolique à l’inconscient
».
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Ce
qui intéresse l’auteur, c’est l’éternelle
question de savoir pourquoi, depuis 1930, Tintin fascine «
des générations de lecteurs ».
Et à ce propos, l’accent est mis sur une distinction
: si Hergé est un formidable artiste (avec, lui aussi,
ses ambiguïtés), « Tintin n’est
pas Hergé » ; le personnage et son inventeur
sont des êtres à situer sur des plans différents.
Le personnage fictif est à la fois d’une étonnante
simplicité et d’une confondante complexité
; sans cesse en mouvement, il ne change pas ; toujours entouré
(d’amis ou d’ennemis), il est seul, d’une
«solitude radicale, absolue » ; immortel,
il est constamment confronté à la mort ; vierge
de tout fantasme sexuel, il n’est « pas du
tout en manque » parce que sa sexualité
« est partout et tout le temps ! » ;
basé à Moulinsart comme dans un refuge, il n’y
est à l’abri de rien. |
Fort de tous
ces arguments, d’une documentation étendue, d’une
connaissance parfaite de l’œuvre et de ses enjeux, Pierre
Sterckx explore les grands thèmes qui la traversent : les
mythes, le temps, l’espace, la (non) musique, la couleur,
sans oublier, surtout, qu’il s’agit de bande dessinée,
c’est-à-dire d’un genre détenant «
une incoercible puissance de liberté ». Les albums
de Tintin participent à la lutte contre la bêtise,
en lui opposant la force du silence et de l’humour, de la
surprise et de l’aventure. « Tintin, sous des dehors
de brave garçon, est un énergumène indiscipliné
au devenir imprévisible ».
L’ouvrage de Benoît Peeters, Lire Tintin,
Les Bijoux ravis, est lui aussi un livre savant, sous
une forme et selon une démarche différentes. S’appuyant
sur une première approche exhaustive des Bijoux de la
Castafiore élaborée sous la direction de Roland
Barthes à la fin des années 1970, l’auteur a
revu et complété son étude de l’album,
« le plus atypique des Aventures de Tintin ».
Le commentaire
linéaire, planche après planche, se divise en 43 «
segments », suivant une relecture moderne qui a recours aux
disciplines utilisées par la critique contemporaine (linguistique,
stylistique, sociologie, psychanalyse…). Chaque segment présente
(dans le genre « explication de texte ») une analyse
rigoureuse du dialogue et de l’image, voire du dialogue entre
mots et images, puis une synthèse récapitulant et
élargissant le propos, qui ainsi ne s’en tient pas
au seul album étudié. Rien de tel que la rigueur dont
fait preuve Benoît Peeters pour renouveler le plaisir de la
lecture et, finalement, pour renouveler l’œuvre elle-même
: le récepteur participe activement à la création,
et le commentateur l’y aide magistralement.
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A
ne pas manquer : les trente dernières pages de Lire
Tintin sont consacrées à la transcription
d’un entretien de Patrice Hamel et Benoît Peeters
avec Hergé, réalisé le 29 avril 1977.
Après la familiarité avec Les Bijoux de
la Castafiore, nous voilà (jusqu’à
un certain point, évidemment) dans celle de l’auteur,
qui en répondant aux questions s’explique sur
son art, ses personnages, ses opinions, ses difficultés…
S’explique, et s’interroge lui aussi, notamment
sur le succès de Tintin, qui a sûrement une raison.
« Laquelle ? Je ne sais pas moi-même, mais
il y en a une puisque – et cela m’étonne
toujours ! – ça dure depuis près de cinquante
ans !... ». Depuis maintenant près de quatre-vingts
ans, et la question reste posée. |
Jean-Pierre
Longre
(novembre 2007)
Jean-Pierre
Longre enseigne la littérature contemporaine
à l’Université Jean Moulin Lyon 3. Auteur d’études
sur divers écrivains du XXe siècle, collaborateur
de revues, il a participé à la publication des romans
de Queneau dans la Bibliothèque
de la Pléiade, s’intéresse à la comparaison
des arts (littérature, musique,
peinture) et effectue des recherches sur les littératures
francophones (Roumanie et Belgique
en particulier). Derniers ouvrages parus : Raymond Queneau
en scènes (Presses Universitaires de Limoges,
2005) et Jean
Prévost aux avant-postes (Collectif,
avec William Marx, Les Impressions Nouvelles).

www.lesimpressionsnouvelles.com
voir
aussi :
L'Archipel Tintin (Impressions
Nouvelles)
Tintin et l'Alph-Art (Casterman,
2004)
http://www.tintin.be/
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