Tintin schizo
de Pierre Sterckx

Lire Tintin
de Benoît Peeters

Les Impressions Nouvelles, 2007

 

 

 

Insaisissable Tintin

Tintin depuis sa naissance attise les curiosités de toutes sortes, suscite les décryptages les plus divers. Les ouvrages de Serge Tisseron, de Michel Serres, de bien d’autres encore, en témoignent largement. Et Les Impressions Nouvelles ne sont pas en reste : déjà sollicitées, notamment, dans L’Archipel Tintin, avec celles d’Albert Algoud, Jean-Marie Apostolidès et Dominique Cerbelaud, les contributions de deux éminents spécialistes, auteurs de plusieurs autres ouvrages sur l’œuvre d’Hergé, Pierre Sterckx et Benoît Peeters, poursuivent dans des perspectives différentes l’exploration du personnage et des albums qui le mettent en scène.

Tintin est-il fou ? Le titre de l’étude que Pierre Sterckx consacre au petit reporter pourrait le laisser entendre ; mais on est bien vite fixé : Tintin est double, ambigu (« tête chercheuse » et « bouille d’ahuri »), sans cesse en train de repousser les « limites extérieures » et les « limites intérieures », apparemment situé du côté de l’ordre, de l’immobilisme social et moral – en réalité fasciné par la folie et la déviance (l’opium, les fakirs, le poison, l’alcool d’Haddock, les hallucinations, les cauchemars…). Croyons-en Pierre Sterckx : « Lorsque je dis « Tintin schizo », ce n’est pas pour plonger Tintin dans la folie avec laquelle il flirte par ailleurs […]. Schizo veut dire obéir à une énergie psychique libre, refuser toute imposition symbolique à l’inconscient ».

Ce qui intéresse l’auteur, c’est l’éternelle question de savoir pourquoi, depuis 1930, Tintin fascine « des générations de lecteurs ». Et à ce propos, l’accent est mis sur une distinction : si Hergé est un formidable artiste (avec, lui aussi, ses ambiguïtés), « Tintin n’est pas Hergé » ; le personnage et son inventeur sont des êtres à situer sur des plans différents. Le personnage fictif est à la fois d’une étonnante simplicité et d’une confondante complexité ; sans cesse en mouvement, il ne change pas ; toujours entouré (d’amis ou d’ennemis), il est seul, d’une «solitude radicale, absolue » ; immortel, il est constamment confronté à la mort ; vierge de tout fantasme sexuel, il n’est « pas du tout en manque » parce que sa sexualité « est partout et tout le temps ! » ; basé à Moulinsart comme dans un refuge, il n’y est à l’abri de rien.

Fort de tous ces arguments, d’une documentation étendue, d’une connaissance parfaite de l’œuvre et de ses enjeux, Pierre Sterckx explore les grands thèmes qui la traversent : les mythes, le temps, l’espace, la (non) musique, la couleur, sans oublier, surtout, qu’il s’agit de bande dessinée, c’est-à-dire d’un genre détenant « une incoercible puissance de liberté ». Les albums de Tintin participent à la lutte contre la bêtise, en lui opposant la force du silence et de l’humour, de la surprise et de l’aventure. « Tintin, sous des dehors de brave garçon, est un énergumène indiscipliné au devenir imprévisible ».


L’ouvrage de Benoît Peeters, Lire Tintin, Les Bijoux ravis, est lui aussi un livre savant, sous une forme et selon une démarche différentes. S’appuyant sur une première approche exhaustive des Bijoux de la Castafiore élaborée sous la direction de Roland Barthes à la fin des années 1970, l’auteur a revu et complété son étude de l’album, « le plus atypique des Aventures de Tintin ».

Le commentaire linéaire, planche après planche, se divise en 43 « segments », suivant une relecture moderne qui a recours aux disciplines utilisées par la critique contemporaine (linguistique, stylistique, sociologie, psychanalyse…). Chaque segment présente (dans le genre « explication de texte ») une analyse rigoureuse du dialogue et de l’image, voire du dialogue entre mots et images, puis une synthèse récapitulant et élargissant le propos, qui ainsi ne s’en tient pas au seul album étudié. Rien de tel que la rigueur dont fait preuve Benoît Peeters pour renouveler le plaisir de la lecture et, finalement, pour renouveler l’œuvre elle-même : le récepteur participe activement à la création, et le commentateur l’y aide magistralement.

A ne pas manquer : les trente dernières pages de Lire Tintin sont consacrées à la transcription d’un entretien de Patrice Hamel et Benoît Peeters avec Hergé, réalisé le 29 avril 1977. Après la familiarité avec Les Bijoux de la Castafiore, nous voilà (jusqu’à un certain point, évidemment) dans celle de l’auteur, qui en répondant aux questions s’explique sur son art, ses personnages, ses opinions, ses difficultés… S’explique, et s’interroge lui aussi, notamment sur le succès de Tintin, qui a sûrement une raison. « Laquelle ? Je ne sais pas moi-même, mais il y en a une puisque – et cela m’étonne toujours ! – ça dure depuis près de cinquante ans !... ». Depuis maintenant près de quatre-vingts ans, et la question reste posée.

Jean-Pierre Longre
(novembre 2007)

Jean-Pierre Longre enseigne la littérature contemporaine à l’Université Jean Moulin Lyon 3. Auteur d’études sur divers écrivains du XXe siècle, collaborateur de revues, il a participé à la publication des romans de Queneau dans la Bibliothèque de la Pléiade, s’intéresse à la comparaison des arts (littérature, musique, peinture) et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie et Belgique en particulier). Derniers ouvrages parus : Raymond Queneau en scènes (Presses Universitaires de Limoges, 2005) et Jean Prévost aux avant-postes (Collectif, avec William Marx, Les Impressions Nouvelles).

 

www.lesimpressionsnouvelles.com

voir aussi :
L'Archipel Tintin
(Impressions Nouvelles)
Tintin et l'Alph-Art
(Casterman, 2004)

http://www.tintin.be/