Les Impressions Nouvelles, Paris-Bruxelles, décembre 2003

 

 

Tintin chez les Dominicains

À l’occasion du vingtième anniversaire de la mort d’Hergé, le couvent de la Tourette, près de Lyon, réunissait quelques spécialistes dans le cadre des « rencontres Thomas More » pour un colloque intitulé Les albums de Tintin – Une mythologie pour notre temps ? Autour d’une œuvre et d’un auteur qui font déjà l’objet, comme le précise Cyrille Mozgovine dans la préface, « de plusieurs centaines d’études, de commentaires, de prolongations, voire de pastiches », les actes de ce colloque forment un volume dense et original.

Benoît Peeters, dans « Tintin, l’invention d’un mythe », montre comment, entre Tintin au pays des Soviets et L’Alph-Art, entre l’incarnation du jeune reporter par un scout de 15 ans, en 1930, et les retrouvailles d’Hergé et Tchang en 1981, tout se structure progressivement, dans une prise de conscience par étapes ; ainsi « la légende se met en place ». Dominique Cerbelaud, adoptant résolument la perspective de « l’imaginaire chrétien », recense quelques « traits christiques de Tintin », et assimile les membres de son entourage à des personnages évangéliques : l’apôtre Haddock, le traître Wolff, les disciple bien-aimé Tchang ; plus surprenant, mais en référence aux structures fonctionnelles et narratives, il voit la figure de la mère dans certaines répliques et allusions du héros lui-même.

Pour Jean-Marie Apostolidès, « l’organisation du monde de Tintin » s’accomplit avec le double album central que forment Le secret de la Licorne et Le trésor de Rackam le Rouge ; dans un essai où tout s’analyse par ensembles ternaires (les objets, les médiateurs, les modes d’échange, le regroupement des hommes et les fonctions du héros – observateur, détective, frère/initié – ), il met en évidence la « structure du trio » et la place éminente du chevalier François de Hadoque, « véritable clé de voûte de l’univers d’Hergé ». Albert Algoud, dans un plaidoyer à la fois touchant, déterminé et revigorant, réhabilite « un personnage intermittent, Séraphin Lampion », voyant dans ce « brave homme » ou « diable d’homme », cet assureur « casse-pied », non seulement celui qui apporte la lumière (voir son nom), mais aussi le père de famille non conformiste et impertinent qui provoque l’irruption du monde extérieur, de la société dérangeante des hommes dans le confort de Moulinsart, faisant « descende les idoles de leur piédestal ». Pour finir, Pierre Sterckx analyse « les lieux du mythe », à travers Balthazar, «personnage-clé de L’oreille cassée », et le perroquet, à travers aussi la thématique de l’île, du soleil et de la lune : voyons à sa suite dans le personnage de Tintin, « éclaireur d’un monde qu’il explore et expose », « le petit orphelin [qui] n’a jamais cessé de rechercher le nombril du monde », c’est-à-dire la figure maternelle, la féminité apparemment absente de ses aventures, et pourtant omniprésente par métaphore.
On l’aura compris, L’Archipel Tintin, que l’on parcourt d’île en île avec un intérêt constant, ouvre des perspectives séduisantes, élargit l’horizon d’un monde « mythique » que les lectures sans cesse renouvelées n’ont pas fini d’explorer.

Jean-Pierre Longre
(avril 2004)

Jean-Pierre Longre, enseignant en littérature du XXème siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une thèse sur Raymond Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains contemporains et sur la comparaison des langages littéraire et musical. Il a participé à l'édition des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie, Belgique, Québec).

http://www.lespierides.com/in/

voir aussi : Tintin et l'Alph-Art (Casterman, 2004)

http://www.tintin.be/