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« De la maison en haut de la colline tu peux voir tout le
village d’un seul coup d’œil : le port, l’abattoir,
la conserverie, les silos à grains et le filet enchevêtré
des rues avec leurs maisons coiffées d’une volute de
fumée. Plus tu regardes cela longuement, plus tu éprouves
la sensation que tout cela te fixe du regard en retour. »
C’est cela, Angelus. Et, dans les entrailles de ce modeste
port de baleiniers, sur fond de l’odeur mentholée des
eucalyptus, une humanité, cernée, se noie doucement.
Au fil de dix-sept
nouvelles, l’Australien Tim Winton déploie un véritable
art de la narration. Le ciment formel du recueil est un style alerte,
direct, incisif, parfois violent, alors que les points de vue, les
focalisations et les discours sont étonnamment éclatés,
comme pris à rebrousse-poil. Cette impression chaotique est
confirmée par l’essence des récits. Adoptant
une trame non-chronologique, l’auteur, tel une Parque, balance
des bouts d’existences d’avance brisées que le
lecteur s’échine à reconstituer. Quelques pièces
du puzzle manquent mais, ainsi amputé – à l’image
de l’annulaire d’une certaine Melanie –, l’ensemble
est d’autant plus cohérent. Là est la force
de Winton : les morceaux se recollent maladroitement sous nos yeux,
soulignant la détresse des protagonistes. Rien de grandiloquent,
ici, même pas le tragique. Juste le Poids de la vie, faite
d’ennui, de revers, de pertes, d’amertume, de regrets,
de questions sans réponse, de non-dits, de « si »
et de petits bonheurs.

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Vic
Lang, le fils du flic alcoolo qui s’est barré
rongé par la culpabilité et les magouilles de
ses collègues, y grandit avec sa mère qui récure
avec la fierté du malheur les ménages d’autrui.
Un fusil entre les mains et le spectre de sa sœur décédée
en tête, il s’éprend et fantasme des années
durant sur Alison Fraise, une fille défigurée
par un angiome, qui s’avèrera homosexuelle et
connaîtra une fin brutale, à l’instar de
beaucoup d’autres dans ce patelin… Autour de sa
fixation maladive se cristallisera son goût pour la
défense des faibles. Cette douleur diffuse séduira
sa future épouse, Gail, mais calcinera également
Vic de l’intérieur, le transformera en fantôme
de lui-même et émiettera son couple. Car, à
Angelus, tout se noue et se dénoue autour de malaises
et de malentendus. Biggie Botson, Peterre Dyson et Fay Keenan,
Brakey et Agnes Laarwood, Raelene, Max et Frank, Sherry et
Dan, Boner McPharlin et Jackie ne démentiront pas cet
implacable constat… |
À Angelus,
les destins sont donc scellés. Toute échappée
est définitivement vouée à l’échec.
Quand la mort ne les fauche pas, les habitants de la ville se voient,
inexorablement, rattrapés par le passé, souvent cruel.
Dans cette fuite en arrière, les souvenirs blessent ; l’espoir
tue. «Le temps ne passe pas dans un éternel cliquètement
à mesure que tombe le énième top. Il va et
vient par vagues et se retire comme l’eau ; il virevolte et
s’éparpille comme la poussière, monte, tournoie,
se replie sur lui-même. Lorsqu’une vague casse, l’eau
ne bouge pas. La houle a voyagé sur de grandes distances
mais seule l’énergie se déplace, pas l’eau.
Peut-être le temps voyage-t-il à travers nous et non
nous à travers lui. Voir les Jones dehors dans la rue, seules
personnes que je reconnaissais d’une époque passée,
n’a fait que confirmer ce que je pense depuis qu’Allan
Mannering m’a marqué comme sien en m’entourant
d’un cercle d’urine, m’a repoussé de la
pointe de son pieu effilé et s’en est allé :
que le passé est en nous et non derrière nous. Les
choses ne sont jamais terminées. »
Samia
Hammami
(mars 2007)
Samia
Hammami, licenciée et agrégée
en langues et littératures romanes, a rédigé
un mémoire sur « La figure de la prostituée
dans l’œuvre romanesque d’André
Baillon ». Détentrice d’un Master en FLES,
elle est actuellement professeur de français langue étrangère
à l’Université de Liège. Elle est correctrice
de la revue Jibrile.

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