Angelus
de Tim Winton

traduit de l’anglais (Australie) par Nadine Gassie
Éditions Rivages, 2006

 

 



« De la maison en haut de la colline tu peux voir tout le village d’un seul coup d’œil : le port, l’abattoir, la conserverie, les silos à grains et le filet enchevêtré des rues avec leurs maisons coiffées d’une volute de fumée. Plus tu regardes cela longuement, plus tu éprouves la sensation que tout cela te fixe du regard en retour.
» C’est cela, Angelus. Et, dans les entrailles de ce modeste port de baleiniers, sur fond de l’odeur mentholée des eucalyptus, une humanité, cernée, se noie doucement.

Au fil de dix-sept nouvelles, l’Australien Tim Winton déploie un véritable art de la narration. Le ciment formel du recueil est un style alerte, direct, incisif, parfois violent, alors que les points de vue, les focalisations et les discours sont étonnamment éclatés, comme pris à rebrousse-poil. Cette impression chaotique est confirmée par l’essence des récits. Adoptant une trame non-chronologique, l’auteur, tel une Parque, balance des bouts d’existences d’avance brisées que le lecteur s’échine à reconstituer. Quelques pièces du puzzle manquent mais, ainsi amputé – à l’image de l’annulaire d’une certaine Melanie –, l’ensemble est d’autant plus cohérent. Là est la force de Winton : les morceaux se recollent maladroitement sous nos yeux, soulignant la détresse des protagonistes. Rien de grandiloquent, ici, même pas le tragique. Juste le Poids de la vie, faite d’ennui, de revers, de pertes, d’amertume, de regrets, de questions sans réponse, de non-dits, de « si » et de petits bonheurs.


Vic Lang, le fils du flic alcoolo qui s’est barré rongé par la culpabilité et les magouilles de ses collègues, y grandit avec sa mère qui récure avec la fierté du malheur les ménages d’autrui. Un fusil entre les mains et le spectre de sa sœur décédée en tête, il s’éprend et fantasme des années durant sur Alison Fraise, une fille défigurée par un angiome, qui s’avèrera homosexuelle et connaîtra une fin brutale, à l’instar de beaucoup d’autres dans ce patelin… Autour de sa fixation maladive se cristallisera son goût pour la défense des faibles. Cette douleur diffuse séduira sa future épouse, Gail, mais calcinera également Vic de l’intérieur, le transformera en fantôme de lui-même et émiettera son couple. Car, à Angelus, tout se noue et se dénoue autour de malaises et de malentendus. Biggie Botson, Peterre Dyson et Fay Keenan, Brakey et Agnes Laarwood, Raelene, Max et Frank, Sherry et Dan, Boner McPharlin et Jackie ne démentiront pas cet implacable constat…

À Angelus, les destins sont donc scellés. Toute échappée est définitivement vouée à l’échec. Quand la mort ne les fauche pas, les habitants de la ville se voient, inexorablement, rattrapés par le passé, souvent cruel. Dans cette fuite en arrière, les souvenirs blessent ; l’espoir tue. «Le temps ne passe pas dans un éternel cliquètement à mesure que tombe le énième top. Il va et vient par vagues et se retire comme l’eau ; il virevolte et s’éparpille comme la poussière, monte, tournoie, se replie sur lui-même. Lorsqu’une vague casse, l’eau ne bouge pas. La houle a voyagé sur de grandes distances mais seule l’énergie se déplace, pas l’eau. Peut-être le temps voyage-t-il à travers nous et non nous à travers lui. Voir les Jones dehors dans la rue, seules personnes que je reconnaissais d’une époque passée, n’a fait que confirmer ce que je pense depuis qu’Allan Mannering m’a marqué comme sien en m’entourant d’un cercle d’urine, m’a repoussé de la pointe de son pieu effilé et s’en est allé : que le passé est en nous et non derrière nous. Les choses ne sont jamais terminées. »

Samia Hammami
(mars 2007)

Samia Hammami, licenciée et agrégée en langues et littératures romanes, a rédigé un mémoire sur « La figure de la prostituée dans l’œuvre romanesque d’André Baillon ». Détentrice d’un Master en FLES, elle est actuellement professeur de français langue étrangère à l’Université de Liège. Elle est correctrice de la revue Jibrile.

 

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