La douzième nuit
(Bleu de Chine, 2004)

nouvelles traduites du chinois et annotées par Prune Cornet en collaboration avec Liu Yan

 

Solitudes

Ces cinq nouvelles douces amères réservent bien des surprises : le plus souvent fondés sur de l'anecdotique, les récits somme toute anodins se découvrent avec plaisir, tant l'auteure, dans un style qui se veut simple et sans fioritures, raconte bien le quotidien ou les difficultés de quelques personnages qui semblent comme avoir été choisis au hasard. Cinq histoires, cinq rencontres souvent inattendues entre des êtres dissemblables que tout paraît séparer.

La douzième nuit, qui donne son titre au recueil, retrace la mésaventure immobilière d'une jeune peintre qui, comme d'autres artistes de son entourage, souhaite faire l'acquisition d'une petite ferme ancienne à Majiayu, un village de montagne qui captive les citadins (tandis que "les paysans délaissent la montagne pour se rapprocher de la ville.") Lao Qin, l'un des amis de la narratrice, peintre lui aussi mais temporairement reconverti en agent immobilier, lui propose d'acheter une ferme à quelques mètres de la sienne ; la transaction s'avère difficile et quand la jeune femme prend enfin possession de son bien, elle apprend que sa nouvelle maison est encore habitée, par la vieille tante mourante de l'ancien propriétaire... Il ne lui reste donc plus qu'à attendre... le décès de cette femme pour pouvoir emménager, mais il lui semble que la moribonde reprend des forces et n'est pas décidées à rendre son dernier souffle ! "Je promenai sur elle un regard inquisiteur, elle me fixa intensément. Je crois qu'à cet instant nous lûmes chacune clairement dans le regard de l'autre : j'étais venue guetter sa mort, elle était revenue à la vie." Un échange muet qui met pourtant à jour la futilité de la jeune citadine et l'endurance de la vieille paysanne.

De la même façon, Solitude raconte une autre rencontre conflictuelle entre la ville et la campagne, deux univers antinomiques incarnés ici par Chang'e, une paysanne sympathique, sous des dehors frustres et vulgaires, et Monsieur Tong, un intellectuel, tombé sous le charme de la fraîcheur bucolique de la campagnarde. Après la mort de sa première femme, il l'épouse : une union incongrue qui étonne ses amis et irrite ses trois filles. En dépit de son tempérament joyeux et de sa débrouillardise, Chang'e ne parvient pas à se faire accepter par le voisinage et la famille de son mari : "de sa fenêtre, Monsieur Tong la regardait, l'espace d'un instant, il vit en elle un manoeuvre engagé par la famille Tong, il réalisa alors qu'il n'avait pas épousé Chang'e par romantisme, mais purement et simplement pour des raisons pratiques."

La ville et le monde rural s'affrontent de nouveau dans Petit Millet Glutineux, qui se déroule dans un univers plus sordide : Lao Bai, un jeune peintre en quête d'authenticité (" il voulait faire le portrait de jolies jeunes campagnardes, resplendissantes de santé, saisir quelques instants fugitifs lorsqu'elles sont nues sur le kang") fait la connaissance d'une petite serveuse aguichante et sans pudeur... Mais en dépit de l'origine campagnarde de ce "petit millet glutineux" (locution désignant une femme qui s'agglutine aux hommes), Lao Bai ne parvient pas à saisir sur la pellicule l'instant de beauté qu'il cherche en vain.
Une autre histoire d'amour avortée, plus pessimiste celle-ci, fait l'objet de Amitié, Coton et raviolis : entre un homme timide et soumis à la volonté de ses parents (il a épousé une cousine orpheline et maladive pour leur faire plaisir) et une femme mariée qui travaille dans la même usine que lui. Tous deux se connaissent depuis des années, oeuvrant côte à côte devant la même chaîne, quand ils comprennent que leur bonne camaraderie s'est muée en un sentiment tout autre...
Ainsi, ces récits en surface banals, racontés sur un ton plutôt neutre, exposent l'incommunicabilité non seulement entre deux mondes mais aussi, tout simplement, entre les hommes et les femmes ; ces rencontres dissonantes en disent long sur la solitude de l'être humain, une idée qui revient dans Le sourire du papillon, où Yang Biran, un homme enfantin et fantasque, ne cesse de vouloir vivre ses rêves, comme celui de faire l'amour avec sa femme dans la neige "moelleuse" — celle-ci refuse mais son mari passe cependant la nuit dans la cour enneigée et se réveille très heureux au matin : "regrettant toutefois de ne pouvoir partager ce bonheur avec personne." Le caractère saugrenu et cocasse des déconvenues de Yang Biran n'empêche pas l'histoire de virer au tragique ou du moins au pathétique, même au plus profond du quotidien.

Blandine Longre
(mai 2004)

http://www.bleudechine.fr/