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Solitudes
Ces
cinq nouvelles douces amères réservent bien des surprises
: le plus souvent fondés sur de l'anecdotique, les récits
somme toute anodins se découvrent avec plaisir, tant l'auteure,
dans un style qui se veut simple et sans fioritures, raconte bien
le quotidien ou les difficultés de quelques personnages qui
semblent comme avoir été choisis au hasard. Cinq histoires,
cinq rencontres souvent inattendues entre des êtres dissemblables
que tout paraît séparer.
La douzième nuit, qui donne son
titre au recueil, retrace la mésaventure immobilière
d'une jeune peintre qui, comme d'autres artistes de son entourage,
souhaite faire l'acquisition d'une petite ferme ancienne à
Majiayu, un village de montagne qui captive les citadins (tandis
que "les paysans délaissent la montagne pour se
rapprocher de la ville.") Lao Qin, l'un des amis de la
narratrice, peintre lui aussi mais temporairement reconverti en
agent immobilier, lui propose d'acheter une ferme à quelques
mètres de la sienne ; la transaction s'avère difficile
et quand la jeune femme prend enfin possession de son bien, elle
apprend que sa nouvelle maison est encore habitée, par la
vieille tante mourante de l'ancien propriétaire... Il ne
lui reste donc plus qu'à attendre... le décès
de cette femme pour pouvoir emménager, mais il lui semble
que la moribonde reprend des forces et n'est pas décidées
à rendre son dernier souffle ! "Je promenai sur
elle un regard inquisiteur, elle me fixa intensément. Je
crois qu'à cet instant nous lûmes chacune clairement
dans le regard de l'autre : j'étais venue guetter sa mort,
elle était revenue à la vie." Un échange
muet qui met pourtant à jour la futilité de la jeune
citadine et l'endurance de la vieille paysanne.
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De
la même façon, Solitude
raconte une autre rencontre conflictuelle entre la ville et
la campagne, deux univers antinomiques incarnés ici
par Chang'e, une paysanne sympathique, sous des dehors frustres
et vulgaires, et Monsieur Tong, un intellectuel, tombé
sous le charme de la fraîcheur bucolique de la campagnarde.
Après la mort de sa première femme, il l'épouse
: une union incongrue qui étonne ses amis et irrite
ses trois filles. En dépit de son tempérament
joyeux et de sa débrouillardise, Chang'e ne parvient
pas à se faire accepter par le voisinage et la famille
de son mari : "de sa fenêtre, Monsieur Tong
la regardait, l'espace d'un instant, il vit en elle un manoeuvre
engagé par la famille Tong, il réalisa alors
qu'il n'avait pas épousé Chang'e par romantisme,
mais purement et simplement pour des raisons pratiques." |
La
ville et le monde rural s'affrontent de nouveau dans Petit
Millet Glutineux, qui se déroule dans un univers
plus sordide : Lao Bai, un jeune peintre en quête d'authenticité
(" il voulait faire le portrait de jolies jeunes campagnardes,
resplendissantes de santé, saisir quelques instants fugitifs
lorsqu'elles sont nues sur le kang") fait la connaissance
d'une petite serveuse aguichante et sans pudeur... Mais en dépit
de l'origine campagnarde de ce "petit millet glutineux"
(locution désignant une femme qui s'agglutine aux hommes),
Lao Bai ne parvient pas à saisir sur la pellicule l'instant
de beauté qu'il cherche en vain.
Une autre histoire d'amour avortée, plus pessimiste celle-ci,
fait l'objet de Amitié, Coton et raviolis
: entre un homme timide et soumis à la volonté de
ses parents (il a épousé une cousine orpheline et
maladive pour leur faire plaisir) et une femme mariée qui
travaille dans la même usine que lui. Tous deux se connaissent
depuis des années, oeuvrant côte à côte
devant la même chaîne, quand ils comprennent que leur
bonne camaraderie s'est muée en un sentiment tout autre...
Ainsi, ces récits en surface banals, racontés sur
un ton plutôt neutre, exposent l'incommunicabilité
non seulement entre deux mondes mais aussi, tout simplement, entre
les hommes et les femmes ; ces rencontres dissonantes en disent
long sur la solitude de l'être humain, une idée qui
revient dans Le sourire du papillon, où
Yang Biran, un homme enfantin et fantasque, ne cesse de vouloir
vivre ses rêves, comme celui de faire l'amour avec sa femme
dans la neige "moelleuse" — celle-ci refuse
mais son mari passe cependant la nuit dans la cour enneigée
et se réveille très heureux au matin : "regrettant
toutefois de ne pouvoir partager ce bonheur avec personne."
Le caractère saugrenu et cocasse des déconvenues de
Yang Biran n'empêche pas l'histoire de virer au tragique ou
du moins au pathétique, même au plus profond du quotidien.
Blandine
Longre
(mai 2004)

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