Essais
Henry D. Thoreau

Introduction de Michel Granger, traduction de Nicole Mallet
Éditions Le mot et le reste, Collection « Attitudes », 2007

 

 


Henry D. Thoreau ou « la provocation à penser »

 

Rien de tel que la découverte des essais de ce dissident suprême que fut Henry D. Thoreau (1817-1862) pour rompre avec son image d’ermite retiré sur les bords du lac Walden. Le penseur, s’il se tenait en retrait des mouvements collectifs et manifestait un certain apolitisme, n’en était pas moins attentif aux débats de son temps et à l’actualité de son pays. Michel Granger, préfacier de ce recueil, souligne donc opportunément que Thoreau maintint toujours sa réflexion non moutonnière entre « nature et société », pour tenter de définir l’équilibre qu’un individu libre digne de ce nom pouvait se ménager entre ces deux pôles.

D’abord disciple d’Emerson – mais quel jeune intellectuel américain ne le fut pas à l’époque ? –, Thoreau délaissera le transcendantalisme de ses années d’apprentissage et préfèrera soutenir des positions que d’aucuns rattachent volontiers à l’anarchisme. Si cette étiquette convient au critique de l’État, il est malaisé de l’accoler au moraliste rigoureux qui, à la fin de sa (courte) vie, penchera pour les théories de Darwin.
Ce qui est indéniable, c’est son engagement intégral, absolu, pour la nature. Ayant comme nul autre de ses contemporains abordé ce sujet, Thoreau sera l’initiateur d’un genre littéraire à part entière, qui fait encore florès aujourd’hui, celui du nature writing, et c’est en visionnaire qu’il appellera, dès le milieu du XIXe siècle, à la préservation et à la protection des sites menacés par l’homme.

Soulignons d’emblée que l’ouvrage réalisé par les éditions marseillaises Le mot et le reste est d’une très belle facture, notamment au niveau de sa typographie, où élégance se conjugue avec clarté. Au-delà de ce pur attrait bibliophilique (qui rend hommage à l’amour que notre réfractaire portait aux livres), l’intérêt est de retrouver rassemblés les articles et interventions essentiels de Thoreau.
On retiendra, parmi bien d‘autres, les écrits de la période abolitionniste, comme L’esclavage au Massachusetts, mais surtout le vibrant Plaidoyer en faveur du capitaine John Brown, conférence rédigée « à chaud », au moment où le rebelle, accusé du meurtre de cinq colons esclavagistes, attendait d’être pendu. Thoreau sort ici de sa réserve et prend le risque de défendre, avec violence et superbe, cet activiste, ce fanatique, à ses yeux « un martyr », pour obtenir sa grâce. Ces pages coupent littéralement le souffle, par le courage et la détermination qui s’y affirment.
Dans un registre plus apaisé, voire léger, on le suivra dans La succession des arbres en forêt, l’une de ses dernières contributions naturalistes dans laquelle il entend démontrer, par le biais d’une rhétorique accessible aux abonnés du Bulletin de la Société d’Agriculture, la fausseté des thèses créationnistes par rapport à celles de la sélection des espèces.

Ce travail anthologique permet enfin au public francophone de parcourir l’évolution, ou plutôt les inflexions, de la pensée plurielle de Thoreau et de rencontrer un sage qui, au lendemain d’une nuit passée en prison parce qu’il avait refusé de payer ses impôts, n’avait d’urgence que d’aller cueillir des airelles. N’est-ce pas là une fréquentation hautement recommandable ?

Frédéric Saenen
(juillet 2007)

Frédéric Saenen, licencié en philologie romane, professeur de français-langue étrangère, auteur et poète, collabore à de nombreuses revues de poésie ou de critique littéraire, en Belgique et en France et participe régulièrement à des lectures publiques. Depuis mai 2003, avec Frédéric Dufoing, il anime Jibrile, revue de critique littéraire et politique.

 

http://thoreau.eserver.org/

http://atheles.org/lemotetlereste

http://www.thoreausociety.org/

 

L'éditeur

L’esprit commercial des temps modernes de Henry D. Thoreau traduit par D. Bazy et S. Fueyo, Postface de M. Granger, Le Grand souffle, 2007

Petit Thoreau - C’est avec un indéniable culot que David Henry Thoreau (qui n’avait pas encore à l’époque inversé l’ordre de ses prénoms) prononça, le 30 août 1837 à Harvard, sa conférence pour l’obtention du diplôme de « Bachelor of arts ». Imaginons l’impétrant face à un aréopage de sommités universitaires, en train de prôner un « otium » diamétralement opposé à la course aux intérêts dans laquelle s’est engagée avec frénésie l’encore jeune nation américaine. On en vient à se demander si l’un ou l’autre des membres de la très sérieuse assistance a pu alors déceler le talent naissant du futur auteur de Walden ou la vie dans les bois (1854). Gageons en tout cas qu’il fit pointer quelques sourcils en accents circonflexes quand, du haut de ses vingt ans, il osa proposer que « le dimanche devrait être le jour du labeur de l’homme, pour ainsi gagner sa vie à la sueur de son front ; et les six autres jours consisteraient en le repos des sentiments et de l’âme, – pour parcourir ce jardin ouvert, et boire aux effluves et aux sublimes révélations de la nature. » Mais n’est-il rien de plus compliqué à faire entendre aux hommes qu’un message simple ? F. Saenen (juin 2007)