Julie Capable
Illustrations d’Anne Brouillard
Grasset jeunesse, 2005

Entretien avec Thierry Lenain

 

 

 

Douée pour la vie ?

Les livres se suivent et ne se ressemblent pas... quoique... Après la parution récente de Il n'y a pas si longtemps, qui plonge dans l'histoire collective des progrès civiques et sociaux, Julie capable traite d'une autre marche, d'un parcours plus intime, en donnant à voir un monde souvent occulté, celui des enfants qui souffrent en silence, tant et si bien qu'ils en deviennent des "incapables". Julie est de ceux-là, "incapable" en tout, en particulier à l'école. La maîtresse a beau la supplier ou la gronder, les autres élèves peuvent se moquer d'elle à l'envi, en faire leur souffre-douleur favori, Julie n'avance pas, au contraire, sa paralysie est totale : maladroite ou muette, éternelle perdante, inadaptée aux exigences scolaires et à la vie en collectivité, elle rate tout (lecture, coloriages ou jeux) et n'a qu'une explication à fournir en retour de son inaptitude chronique : "je ne suis pas capable".

Comme à son habitude, l'auteur ne se contente pas d'émettre un constat, et ne nous propose pas de résolution miraculeuse ou hâtive, mais fouille avec délicatesse l'histoire de Julie, remontant à la source de ses failles involontaires et de son chagrin inexprimé, inexprimable. Pour la maîtresse, Julie n'a pas le goût de l'effort et le comportement de l'enfant semble inexplicable. Mais le lecteur en apprend peu à peu davantage, le jour où Julie se rend sur la "tombe muette" de sa mère... Ainsi, Julie souffrirait de l'absence de cette dernière ? Pas seulement : la petite porte en elle un autre fardeau, en restant persuadée que si sa mère a souhaité mourir c'est qu'elle n'aimait pas vraiment son enfant et, dans le même temps, Julie pense être responsable du suicide de sa mère. Ce sont les chats du cimetière, en contact avec les morts, qui remplissent ici le rôle des adultes défaillants et viennent au secours de l'enfant.

Ce récit d'une enfance prématurément figée est là pour prouver, de manière générale, que la vie n'a certes rien d'un conte de fée, mais qu'un enfant peut garder espoir et apprendre à vivre malgré tout. Mais en dépit de son contenu explicitement "éducatif", Julie Capable reste aussi une touchante histoire, racontée avec simplicité et sur un ton toujours juste, qu'accompagnent les illustrations d'Anne Brouillard, aux couleurs intenses et aux traits denses - entre fusain, aquarelle et pastels. Le travail de l'illustratrice oscille ici entre deux constructions, en harmonie avec les deux pôles de la trame narrative, de l'oppression à la légèreté : la pesanteur des dessins pleine page renforce les sensations d'angoisse et le sentiment de menace latente associés au mal-être de l'enfant (quand, par exemple, elle pénètre dans le cimetière désert, ou que les ombres des autres enfants semblent prêtes à s'abattre sur elle) ; tandis que les petites vignettes, s'étalant sur plusieurs pages comme une bande dessinée sans paroles, forment une intéressante cinématique qui met en valeur l'idée de mouvement, cette fois associée à la métamorphose de Julie. L'immobilisme psychique lié au suicide maternel (encore un tabou brisé par Thierry Lenain) se voit résorbé par le biais du dialogue restructurant et de l'écoute mutuelle (l'irremplaçable fonction du verbe réparateur), et tout en sachant que la tristesse de Julie perdurera, l'image que l'on conserve en mémoire est celle d'une enfant souriante, bien décidée à se montrer "capable", assurément douée pour la vie.

Blandine Longre
(octobre 2005)

 

 

 

du même auteur (entre autres)
Il n'y a pas si longtemps
(ill. Olivier balez) Sarbacane, 2005
Tu existes encore
(photographies de P.Baud) Syros, 2005
C’est une histoire d’amour
ill. I. Schoch
(A. Michel jeunesse, 2004)
Il Faudra
ill. O. Tallec (Sarbacane, 2004)
Bouboule rêve
(Nathan, 2003)
H.B.
ill. S. Dutertre (Sarbacane, 2003)
Je me marierai avec Anna
(Nathan, 2004)

Le blog de l'auteur

Grasset jeunesse

Entretien avec... Thierry Lenain

Thierry Lenain a écrit Julie Capable il y a dix ans. Faute de trouver un éditeur pour ce texte, il l'avait mis en ligne sur son site (tout comme le texte inédit Zazie et les femmes nues, publié artisanalement par l'école de St Sulpice des Rivoires) afin de le faire partager malgré tout. Ce texte voit enfin le jour sur le papier et en librairie, accompagné des illustrations d'Anne Brouillard. Nous en avons profité pour poser quelques questions à l'écrivain, qui reste convaincu que "parler de la mort, ce n’est pas morbide. C’est aussi parler de la vie.", ainsi qu'il l'avait déjà montré dans Tu existes encore.

D’abord, pourquoi ce texte vous tenait-il tant à cœur ?

Quand j’ai fini d’écrire ce texte, il y avait sur le papier exactement ce que je voulais dire aux enfants, comme j’avais envie de le dire. C’est un résultat assez rare pour que je refuse ensuite de changer la moindre virgule et que je me batte pour voir le texte édité tel quel. Et puis la séparation est un des thèmes fondamentaux qui s’est imposé à mon projet d’auteur. Ou plutôt la question du deuil comme une énergie de vie. Or face au suicide, cette question est particulièrement délicate, car la souffrance résonne alors dans la vertigineuse culpabilité de celui qui reste et l’insondable mystère de celui qui est parti. Etre parvenu à écrire à cet endroit était donc pour moi très important du point de vue du travail que je me suis donné. Par ailleurs – et je ne crois pas au hasard – quatre mois après avoir écrit ce texte il m’est revenu d’accompagner trois enfants dont le père venait de mettre, très violemment, fin à ses jours. C’est une des choses les plus difficiles que j’ai faite dans mon existence. Si je n’avais pas écrit ce texte, je n’aurais jamais su trouver les mots de vie que j’ai essayé de prononcer dans leur effroyable nuit. Quatre mois après avoir écrit ce texte, j’ai été le chat.

Comment expliquez-vous l’intervalle de dix ans entre sa création et sa publication ?

Il y a dix ans, quand je l’ai écrit, le suicide était encore un sujet tabou. Mais ce n’est pas la seule raison. Dans ce texte, on ne supportait pas l’absence des adultes –notamment du père- autour de la fillette, on ne supportait pas que la chatte l’allaite pour la ramener à la vie, on ne supportait pas qu’on ne sache finalement rien de la mère, que le chemin de la guérison, même s’il était résolument emprunté par la fillette, soit encore bien long au delà de la dernière page. Je ne sait pas si Marielle Gens aurait publié ce texte il y a dix ans – elle était une des rares que j’avais oubliées de contacter ! Mais ce que je sais c’est que si nous ne l’avions pas rencontrée pour ce projet, les planches seraient encore certainement dans l’atelier d’Anne Brouillard – peut-être pas d’ailleurs, car lorsque les éditions Sarbacane son nées, Emmanuelle Beulque m’a demandé si ce texte, qu’elle avait lu sur mon site, était encore libre… Depuis vingt ans que j’écris, j’ai eu le temps de constater que ma façon de m’adresser aux enfants met mal à l’aise certains adultes. Et parfois les éditeurs jeunesse ne font jamais qu’opposer leur malaise d’adultes, voire de parents, aux auteurs.

Quels sentiments vous ont incité à ne pas lâcher prise ?

Ma certitude de ne pas m’être trompé à cet endroit. La douleur et la colère que je ressens face aux « Julie Capable » que je rencontre et qu’on laisse doublement souffrir dans le silence ou le mensonge des adultes. Et puis il y a eu Anne Brouillard qui a décidé d’illustrer ce texte alors qu’il n’avait pas d’éditeur, les lecteurs qui m’envoyaient des mails après l’avoir lu quand il était en ligne sur mon site, les enseignants qui l’ont proposé à leur élèves ou leurs étudiants à ce moment là… Tout ce soutien a été important, a mené ce texte où il se trouve aujourd’hui, entre vos mains.

Avez-vous déjà rencontré cette Julie Capable-là, précisément ?

Oui. Dans une école suisse. Mais je ne connaissais pas son histoire lors de notre rencontre. C’est après, au restau, son instit me parlait d’elle, me parlait de cette Julie incapable de réussir quoi que ce soit. Et puis, presque comme un détail, elle me précise que la mère de son élève s’est suicidée. Je lui ai demandé pourquoi elle n’avait pas commencé par me dire cela. Comment peut-on réussir un travail scolaire quand, peut-être, on pense n’avoir pas été capable de maintenir sa mère en vie ?

Et pourquoi le choix des chats comme messagers entre l’enfant et sa mère morte ?

Parce que les clichés ne me font pas peur… Et en référence aux chats du cimetière du Père Lachaise, ou il y a ce gisant fantastique, cette mère « endormie » sur le visage de laquelle se penche son enfant pour un baiser, une larme ou une question, on ne saura jamais…

De quelle façon s’est déroulée la collaboration avec Anne Brouillard ? Avez-vous travaillé ensemble ?

Anne est une très grande illustratrice. Je lui dois beaucoup. Elle avait donc décidé d’illustrer ce texte avant qu’il ait un éditeur. Elle l’a fait, à ma demande, dans un format à l’italienne – c’est comme ça que je voyais l’album. Mais Grasset n’édite pas ce format. Anne a dû tout reprendre pour un format à la française…

Je n’ai jamais vu ses images avant de les découvrir dans l’album – je refusais quand elle me proposait de me les montrer. A partir de l’instant où elle a commencé à illustrer le texte, j’ai aimé cette idée que maintenant le projet lui appartenait, que tout était là-bas, chez elle, et que je n’y avais pas accès. C’est elle ensuite qui s’est rendu chez les éditeurs avec ses planches… Marielle Gens a accepté un projet complet, texte plus illustrations, ce qui n’est pas évident pour un éditeur. L’apport de Grasset, outre l’édition en elle-même, aura été celui de la mise en page. Je la trouve remarquable. La gestion des espaces blancs et la mise en place du texte participent complètement, me semble-t-il, au propos et à l’émotion.

Le thème de la mort est récurrent dans nombre de vos ouvrages – paradoxalement destinés à de jeunes lecteurs…

Quand, dans la vie, de près et de loin, la mort épargnera les enfants, je n’en parlerai plus… Une chose me touche beaucoup, c’est d’avoir trouvé, sur quelques blogs d’ados, certains de mes textes recopiés – parfois réécrits -, ou certains de mes livres parfois mentionnés comme «livre de chevet depuis l’enfance». Les textes dont il est alors question sont ceux qui parlent de la mort et de la séparation des parents. Une ado a ainsi recopié Julie Capable… avant qu’il ne paraisse – certainement après l’avoir trouvé sur le web. Si l’on croit qu’il suffit de ne pas parler de ces questions avec les enfants pour qu’ils ne se les posent pas, on se trompe. Parler de la mort, ce n’est pas morbide. C’est aussi parler de la vie. Tout dépend de ce qu’on en dit…

Avez-vous dans vos tiroirs d’autres textes qui n’ont pas trouvé d’éditeur pour l’instant ?

Oui. Un ou deux, comme depuis le début. Mais ils paraîtront un jour. Je suis têtu.

propos recueillis par B. Longre (octobre 2005)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.