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Douée
pour la vie ?
Les
livres se suivent et ne se ressemblent pas... quoique... Après
la parution récente de Il
n'y a pas si longtemps, qui plonge dans l'histoire collective
des progrès civiques et sociaux, Julie capable traite
d'une autre marche, d'un parcours plus intime, en donnant à
voir un monde souvent occulté, celui des enfants qui souffrent
en silence, tant et si bien qu'ils en deviennent des "incapables".
Julie est de ceux-là, "incapable" en tout, en particulier
à l'école. La maîtresse a beau la supplier ou
la gronder, les autres élèves peuvent se moquer d'elle
à l'envi, en faire leur souffre-douleur favori, Julie n'avance
pas, au contraire, sa paralysie est totale : maladroite ou muette,
éternelle perdante, inadaptée aux exigences scolaires
et à la vie en collectivité, elle rate tout (lecture,
coloriages ou jeux) et n'a qu'une explication à fournir en
retour de son inaptitude chronique : "je ne suis pas capable".
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Comme
à son habitude, l'auteur ne se contente pas d'émettre
un constat, et ne nous propose pas de résolution miraculeuse
ou hâtive, mais fouille avec délicatesse l'histoire
de Julie, remontant à la source de ses failles involontaires
et de son chagrin inexprimé, inexprimable. Pour la
maîtresse, Julie n'a pas le goût de l'effort et
le comportement de l'enfant semble inexplicable. Mais le lecteur
en apprend peu à peu davantage, le jour où Julie
se rend sur la "tombe muette" de sa mère...
Ainsi, Julie souffrirait de l'absence de cette dernière
? Pas seulement : la petite porte en elle un autre fardeau,
en restant persuadée que si sa mère a souhaité
mourir c'est qu'elle n'aimait pas vraiment son enfant et,
dans le même temps, Julie pense être responsable
du suicide de sa mère. Ce sont les chats du cimetière,
en contact avec les morts, qui remplissent ici le rôle
des adultes défaillants et viennent au secours de l'enfant. |
Ce
récit d'une enfance prématurément figée
est là pour prouver, de manière générale,
que la vie n'a certes rien d'un conte de fée, mais qu'un
enfant peut garder espoir et apprendre à vivre malgré
tout. Mais en dépit de son contenu explicitement "éducatif",
Julie Capable reste aussi une touchante histoire, racontée
avec simplicité et sur un ton toujours juste, qu'accompagnent
les illustrations d'Anne Brouillard,
aux couleurs intenses et aux traits denses - entre fusain, aquarelle
et pastels. Le travail de l'illustratrice oscille ici entre deux
constructions, en harmonie avec les deux pôles de la trame
narrative, de l'oppression à la légèreté
: la pesanteur des dessins pleine page renforce les sensations d'angoisse
et le sentiment de menace latente associés au mal-être
de l'enfant (quand, par exemple, elle pénètre dans
le cimetière désert, ou que les ombres des autres
enfants semblent prêtes à s'abattre sur elle) ; tandis
que les petites vignettes, s'étalant sur plusieurs pages
comme une bande dessinée sans paroles, forment une intéressante
cinématique qui met en valeur l'idée de mouvement,
cette fois associée à la métamorphose de Julie.
L'immobilisme psychique lié au suicide maternel (encore un
tabou brisé par Thierry Lenain) se voit résorbé
par le biais du dialogue restructurant et de l'écoute mutuelle
(l'irremplaçable fonction du verbe réparateur), et
tout en sachant que la tristesse de Julie perdurera, l'image que
l'on conserve en mémoire est celle d'une enfant souriante,
bien décidée à se montrer "capable",
assurément douée pour la vie.
Blandine
Longre
(octobre 2005)
du
même auteur (entre autres)
Il n'y a pas si longtemps
(ill. Olivier balez) Sarbacane, 2005
Tu existes encore
(photographies de P.Baud) Syros, 2005
C’est une histoire
d’amour
ill. I. Schoch
(A. Michel jeunesse, 2004)
Il Faudra
ill. O. Tallec (Sarbacane, 2004)
Bouboule rêve
(Nathan, 2003)
H.B.
ill. S. Dutertre (Sarbacane, 2003)
Je me marierai avec Anna
(Nathan, 2004)
Le
blog de l'auteur
Grasset
jeunesse
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Entretien
avec... Thierry Lenain
Thierry
Lenain a écrit Julie Capable il y a
dix ans. Faute de trouver un éditeur pour ce
texte, il l'avait mis en ligne sur son site (tout comme
le texte inédit Zazie
et les femmes nues, publié artisanalement
par l'école de St Sulpice des Rivoires) afin
de le faire partager malgré tout. Ce texte voit
enfin le jour sur le papier et en librairie, accompagné
des illustrations d'Anne Brouillard. Nous en avons profité
pour poser quelques questions à l'écrivain,
qui reste convaincu que "parler de la mort,
ce n’est pas morbide. C’est aussi parler
de la vie.", ainsi qu'il l'avait déjà
montré dans Tu
existes encore.
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D’abord,
pourquoi ce texte vous tenait-il tant à cœur ?
Quand
j’ai fini d’écrire ce texte, il y avait sur
le papier exactement ce que je voulais dire aux enfants, comme
j’avais envie de le dire. C’est un résultat
assez rare pour que je refuse ensuite de changer la moindre
virgule et que je me batte pour voir le texte édité
tel quel. Et puis la séparation est un des thèmes
fondamentaux qui s’est imposé à mon projet
d’auteur. Ou plutôt la question du deuil comme une
énergie de vie. Or face au suicide, cette question est
particulièrement délicate, car la souffrance résonne
alors dans la vertigineuse culpabilité de celui qui reste
et l’insondable mystère de celui qui est parti.
Etre parvenu à écrire à cet endroit était
donc pour moi très important du point de vue du travail
que je me suis donné. Par ailleurs – et je ne crois
pas au hasard – quatre mois après avoir écrit
ce texte il m’est revenu d’accompagner trois enfants
dont le père venait de mettre, très violemment,
fin à ses jours. C’est une des choses les plus
difficiles que j’ai faite dans mon existence. Si je n’avais
pas écrit ce texte, je n’aurais jamais su trouver
les mots de vie que j’ai essayé de prononcer dans
leur effroyable nuit. Quatre mois après avoir écrit
ce texte, j’ai été le chat.
Comment
expliquez-vous l’intervalle de dix ans entre sa création
et sa publication ?
Il
y a dix ans, quand je l’ai écrit, le suicide était
encore un sujet tabou. Mais ce n’est pas la seule raison.
Dans ce texte, on ne supportait pas l’absence des adultes
–notamment du père- autour de la fillette, on ne
supportait pas que la chatte l’allaite pour la ramener
à la vie, on ne supportait pas qu’on ne sache finalement
rien de la mère, que le chemin de la guérison,
même s’il était résolument emprunté
par la fillette, soit encore bien long au delà de la
dernière page. Je ne sait pas si Marielle Gens aurait
publié ce texte il y a dix ans – elle était
une des rares que j’avais oubliées de contacter
! Mais ce que je sais c’est que si nous ne l’avions
pas rencontrée pour ce projet, les planches seraient
encore certainement dans l’atelier d’Anne Brouillard
– peut-être pas d’ailleurs, car lorsque les
éditions Sarbacane son nées, Emmanuelle Beulque
m’a demandé si ce texte, qu’elle avait lu
sur mon site, était encore libre… Depuis vingt
ans que j’écris, j’ai eu le temps de constater
que ma façon de m’adresser aux enfants met mal
à l’aise certains adultes. Et parfois les éditeurs
jeunesse ne font jamais qu’opposer leur malaise d’adultes,
voire de parents, aux auteurs.
Quels
sentiments vous ont incité à ne pas lâcher
prise ?
Ma certitude de ne pas m’être trompé à
cet endroit. La douleur et la colère que je ressens face
aux « Julie Capable » que je rencontre et qu’on
laisse doublement souffrir dans le silence ou le mensonge des
adultes. Et puis il y a eu Anne Brouillard qui a décidé
d’illustrer ce texte alors qu’il n’avait pas
d’éditeur, les lecteurs qui m’envoyaient
des mails après l’avoir lu quand il était
en ligne sur mon site, les enseignants qui l’ont proposé
à leur élèves ou leurs étudiants
à ce moment là… Tout ce soutien a été
important, a mené ce texte où il se trouve aujourd’hui,
entre vos mains.
Avez-vous
déjà rencontré cette Julie Capable-là,
précisément ?
Oui.
Dans une école suisse. Mais je ne connaissais pas son
histoire lors de notre rencontre. C’est après,
au restau, son instit me parlait d’elle, me parlait de
cette Julie incapable de réussir quoi que ce soit. Et
puis, presque comme un détail, elle me précise
que la mère de son élève s’est suicidée.
Je lui ai demandé pourquoi elle n’avait pas commencé
par me dire cela. Comment peut-on réussir un travail
scolaire quand, peut-être, on pense n’avoir pas
été capable de maintenir sa mère en vie
?
Et
pourquoi le choix des chats comme messagers entre l’enfant
et sa mère morte ?
Parce que les clichés ne me font pas peur… Et en
référence aux chats du cimetière du Père
Lachaise, ou il y a ce gisant fantastique, cette mère
« endormie » sur le visage de laquelle se penche
son enfant pour un baiser, une larme ou une question, on ne
saura jamais…
De
quelle façon s’est déroulée la collaboration
avec Anne Brouillard ? Avez-vous travaillé ensemble ?
Anne est une très grande illustratrice. Je lui dois beaucoup.
Elle avait donc décidé d’illustrer ce texte
avant qu’il ait un éditeur. Elle l’a fait,
à ma demande, dans un format à l’italienne
– c’est comme ça que je voyais l’album.
Mais Grasset n’édite pas ce format. Anne a dû
tout reprendre pour un format à la française…
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Je
n’ai jamais vu ses images avant de les découvrir
dans l’album – je refusais quand elle me proposait
de me les montrer. A partir de l’instant où
elle a commencé à illustrer le texte, j’ai
aimé cette idée que maintenant le projet
lui appartenait, que tout était là-bas,
chez elle, et que je n’y avais pas accès.
C’est elle ensuite qui s’est rendu chez les
éditeurs avec ses planches… Marielle Gens
a accepté un projet complet, texte plus illustrations,
ce qui n’est pas évident pour un éditeur.
L’apport de Grasset, outre l’édition
en elle-même, aura été celui de la
mise en page. Je la trouve remarquable. La gestion des
espaces blancs et la mise en place du texte participent
complètement, me semble-t-il, au propos et à
l’émotion. |
Le
thème de la mort est récurrent dans nombre de
vos ouvrages – paradoxalement destinés à
de jeunes lecteurs…
Quand, dans la vie, de près et de loin, la mort épargnera
les enfants, je n’en parlerai plus… Une chose me
touche beaucoup, c’est d’avoir trouvé, sur
quelques blogs d’ados, certains de mes textes recopiés
– parfois réécrits -, ou certains de mes
livres parfois mentionnés comme «livre de chevet
depuis l’enfance». Les textes dont il est alors
question sont ceux qui parlent de la mort et de la séparation
des parents. Une ado a ainsi recopié Julie Capable…
avant qu’il ne paraisse – certainement après
l’avoir trouvé sur le web. Si l’on croit
qu’il suffit de ne pas parler de ces questions avec les
enfants pour qu’ils ne se les posent pas, on se trompe.
Parler de la mort, ce n’est pas morbide. C’est aussi
parler de la vie. Tout dépend de ce qu’on en dit…
Avez-vous
dans vos tiroirs d’autres textes qui n’ont pas trouvé
d’éditeur pour l’instant ?
Oui. Un ou deux, comme depuis le début. Mais ils paraîtront
un jour. Je suis têtu.
propos
recueillis par B. Longre (octobre 2005)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.
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