Il n'y a pas si longtemps...
Sarbacane, 2005
dès 6 ans

 

Quand le « vieux temps » n’était pas si « bon » que l’on croit…

Un ouvrage profondément engagé, humaniste, à l’image de son auteur.

Quand Thierry Lenain s’empare d’un thème (que ce soit la mort, dans Tu existes encore, la séparation dans C’est une histoire d’amour, ou encore une prise d’otage dans H.B.) il le fait généralement sans détours, avec une franchise peu commune, en ayant toujours conscience de s'adresser à des citoyens en devenir ; et ceci est encore plus évident dans ce dernier album, la littérature étant véritablement au service des idées qu’il entend transmettre et partager avec les enfants. Certains mettront probablement en cause le militantisme explicite de cet ouvrage, diront que l’auteur et l’illustrateur imposent des valeurs discutables à la jeunesse… Répondons d’emblée que les idées développées ici ne souffrent ni le débat ni la neutralité et que les progrès sociaux, juridiques et civiques exposés par Thierry Lenain (comme le droit à l’avortement ou l’abolition de la peine de mort) ne peuvent être remis en question. Dans le même temps, si l’auteur ne cache pas ses partis pris, l’ouvrage soulève aussi nombre d’interrogations, des amorces de discussion bénéfiques aux jeunes lecteurs, qui auront envie d’en savoir davantage et trouveront bien d’autres exemples encore à ajouter à ceux de l'auteur.

La sobriété du texte est trompeuse, de même que l’apparente naïveté des illustrations d’Olivier Balez, à l’inimitable graphisme, en totale harmonie avec les rappels historiques exposés par Thierry Lenain ; ainsi, la clarté narrative, sans fioritures, à l’image des illustrations (aplats de couleurs choisies avec soin, personnages esquissés, souvent anonymes, pouvant ainsi représenter toute une population) permet l’exposition de constats à partir d'exemples tirés de la propre histoire familiale de l'écrivain : le bilan réjouissant de quelques progrès accomplis (pour la plupart durant la deuxième moitié du XXe siècle) se construit peu à peu, l’écrivain ne cessant d’effectuer des comparaisons temporelles, établissant un va et vient entre notre présent et un passé proche – et le leitmotiv concluant chaque exemple (« Ce n’était pas ailleurs, il y a des siècles. C’était en France, il n’y a pas si longtemps… ») est là pour rappeler qu'en France, la démocratisation et l'humanisation de la sphère publique et de la sphère intime sont des processus récents, que nos parents ou grands-parents ont connu cette ère où les libertés dont nous jouissons naturellement n’allaient pas de soi : quand les femmes étaient considérées comme des citoyennes de seconde zone à qui l’on refusait le droit de vote (représentées avec une croix obturant leur bouche), quand la mixité scolaire n’existait pas, quand les écoliers subissaient des humiliations publiques ou que les maîtres les punissaient en abusant de leur autorité (où l’on voit l’ombre menaçante d’un instituteur, posée sur un tableau noir, observant un enfant «au coin», aux doigts et aux oreilles rougis…), ou encore quand l'état appliquait la loi du talion… Tout du long, l’accent est mis sur les droits de l’enfant, et les droits en général, mais ce sont les inégalités entre les genres qui composent la majorité des exemples : quand les femmes étaient sous la tutelle de leur époux ou mouraient à la suite d’avortements clandestins.

La violence qui émane de plusieurs de ces exemples (violence, ne nous y trompons pas, qui n’est pas du fait de l’auteur, mais bien de celui de l’Histoire) n'a pas pour but de choquer gratuitement, mais est censée réveiller le lecteur, un peu selon la démarche brechtienne ; elle transparaît surtout dans les illustrations, des tableaux figés et muets qui frappent intelligemment les esprits : c’est ainsi que l’on observe la silhouette d’une femme à l’attitude soumise, priant la tête couverte (l’allusion au « voile » est explicite, de même que la mainmise de la religion en général sur les individus), une petite mariée de plastique s’affaissant sur un pièce montée (la place des femmes dans la sphère privée…), une autre femme de profil peinte en rouge et noir, agenouillée, dont le cou est prêt à être tranché (une avorteuse), ou bien l’alignement des machines à tuer de Monsieur Guillotin…

Tout ce bel « ordre » (ce « bon vieux temps » révolu) est subverti par une illustration composée d’une palissade sur laquelle ont été inscrits des graffiti incarnant la « lutte » et l’énumération des retours sur le passé s’achève sur une concession : « Bien sûr, depuis longtemps, dans cette France-là, il existe aussi des libertés » - pour dire que la sombre peinture qui vient d’être faite doit être nuancée, sans toutefois oublier qu’il y a encore nombre de combats à remporter « pour changer ce qui reste à changer.» Une façon d’affirmer que notre époque, en dépit des paillettes avec lesquelles on tente de nous aveugler, n’est pas nécessairement idyllique.

La construction de l’album met en place un beau relais entre les générations, crée des liens entre les combats et rend à l’histoire, en tant que discipline, sa fonction première, celle d’éclairer le présent. Ouvrage exemplaire, que les enfants lisent avec plaisir et étonnement, Il n'y a pas si longtemps... s’inscrit dans une démarche éducative (au sens large du terme) de longue haleine, et redonne un sens aux mots «politique» (bien qu’on ne le trouve pas dans le texte) et «engagement» ; l’auteur a le mérite de s'adresser à ses lecteurs sans jamais s'écarter du principe de réalité, les confrontant à la noirceur du monde mais aussi à la lente marche de l'évolution... plaidant, implicitement, pour une littérature jeunesse engagée et clairvoyante qui, sans nier l’aspect artistique (au contraire, la littérature crée des affinités durables - mieux que n'importe quel documentaire) se défend de n’être que pur divertissement.

Blandine Longre
(septembre 2005)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

http://www.editions-sarbacane.com/

du même auteur :
Tu existes encore (photographies de Patricia Baud) Syros, 2005
C’est une histoire d’amour ill. Irène Schoch (Albin Michel jeunesse, 2004)
Il Faudra ill. Olivier Tallec (Sarbacane, 2004)
Bouboule rêve (Nathan, 2003)
H.B. (Sarbacane, 2003)
Je me marierai avec Anna (Nathan, 2004)

http://lesdents.nerim.net/

http://sitedethierrylenain.hautetfort.com/