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Quand le « vieux temps
» n’était pas si « bon » que l’on
croit…
Un ouvrage profondément
engagé, humaniste, à l’image de son auteur.
Quand Thierry
Lenain s’empare d’un thème (que ce soit la mort,
dans Tu existes encore, la séparation dans C’est
une histoire d’amour, ou encore une prise d’otage
dans H.B.) il le fait généralement sans détours,
avec une franchise peu commune, en ayant toujours conscience de
s'adresser à des citoyens en devenir ; et ceci est encore
plus évident dans ce dernier album, la littérature
étant véritablement au service des idées qu’il
entend transmettre et partager avec les enfants. Certains mettront
probablement en cause le militantisme explicite de cet ouvrage,
diront que l’auteur et l’illustrateur imposent des valeurs
discutables à la jeunesse… Répondons d’emblée
que les idées développées ici ne souffrent
ni le débat ni la neutralité et que les progrès
sociaux, juridiques et civiques exposés par Thierry Lenain
(comme le droit à l’avortement ou l’abolition
de la peine de mort) ne peuvent être remis en question. Dans
le même temps, si l’auteur ne cache pas ses partis pris,
l’ouvrage soulève aussi nombre d’interrogations,
des amorces de discussion bénéfiques aux jeunes lecteurs,
qui auront envie d’en savoir davantage et trouveront bien
d’autres exemples encore à ajouter à ceux de
l'auteur.
La sobriété
du texte est trompeuse, de même que l’apparente naïveté
des illustrations d’Olivier Balez, à l’inimitable
graphisme, en totale harmonie avec les rappels historiques exposés
par Thierry Lenain ; ainsi, la clarté narrative, sans fioritures,
à l’image des illustrations (aplats de couleurs choisies
avec soin, personnages esquissés, souvent anonymes, pouvant
ainsi représenter toute une population) permet l’exposition
de constats à partir d'exemples tirés de la propre
histoire familiale de l'écrivain : le bilan réjouissant
de quelques progrès accomplis (pour la plupart durant la
deuxième moitié du XXe siècle) se construit
peu à peu, l’écrivain ne cessant d’effectuer
des comparaisons temporelles, établissant un va et vient
entre notre présent et un passé proche – et
le leitmotiv concluant chaque exemple (« Ce n’était
pas ailleurs, il y a des siècles. C’était en
France, il n’y a pas si longtemps… ») est
là pour rappeler qu'en France, la démocratisation
et l'humanisation de la sphère publique et de la sphère
intime sont des processus récents, que nos parents ou grands-parents
ont connu cette ère où les libertés dont nous
jouissons naturellement n’allaient pas de soi : quand les
femmes étaient considérées comme des citoyennes
de seconde zone à qui l’on refusait le droit de vote
(représentées avec une croix obturant leur bouche),
quand la mixité scolaire n’existait pas, quand les
écoliers subissaient des humiliations publiques ou que les
maîtres les punissaient en abusant de leur autorité
(où l’on voit l’ombre menaçante d’un
instituteur, posée sur un tableau noir, observant un enfant
«au coin», aux doigts et aux oreilles rougis…),
ou encore quand l'état appliquait la loi du talion…
Tout du long, l’accent est mis sur les droits de l’enfant,
et les droits en général, mais ce sont les inégalités
entre les genres qui composent la majorité des exemples :
quand les femmes étaient sous la tutelle de leur époux
ou mouraient à la suite d’avortements clandestins.
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La
violence qui émane de plusieurs de ces exemples (violence,
ne nous y trompons pas, qui n’est pas du fait de l’auteur,
mais bien de celui de l’Histoire) n'a pas pour but de
choquer gratuitement, mais est censée réveiller
le lecteur, un peu selon la démarche brechtienne ;
elle transparaît surtout dans les illustrations, des
tableaux figés et muets qui frappent intelligemment
les esprits : c’est ainsi que l’on observe la
silhouette d’une femme à l’attitude soumise,
priant la tête couverte (l’allusion au «
voile » est explicite, de même que la mainmise
de la religion en général sur les individus),
une petite mariée de plastique s’affaissant sur
un pièce montée (la place des femmes dans la
sphère privée…), une autre femme de profil
peinte en rouge et noir, agenouillée, dont le cou est
prêt à être tranché (une avorteuse),
ou bien l’alignement des machines à tuer de Monsieur
Guillotin… |
Tout ce bel
« ordre » (ce « bon vieux temps » révolu)
est subverti par une illustration composée d’une palissade
sur laquelle ont été inscrits des graffiti incarnant
la « lutte » et l’énumération des
retours sur le passé s’achève sur une concession
: « Bien sûr, depuis longtemps, dans cette France-là,
il existe aussi des libertés » - pour dire que
la sombre peinture qui vient d’être faite doit être
nuancée, sans toutefois oublier qu’il y a encore nombre
de combats à remporter « pour changer ce qui reste
à changer.» Une façon d’affirmer
que notre époque, en dépit des paillettes avec lesquelles
on tente de nous aveugler, n’est pas nécessairement
idyllique.
La construction
de l’album met en place un beau relais entre les générations,
crée des liens entre les combats et rend à l’histoire,
en tant que discipline, sa fonction première, celle d’éclairer
le présent. Ouvrage exemplaire, que les enfants lisent avec
plaisir et étonnement, Il n'y a pas si longtemps...
s’inscrit dans une démarche éducative
(au sens large du terme) de longue haleine, et redonne un sens aux
mots «politique» (bien qu’on ne le trouve pas
dans le texte) et «engagement» ; l’auteur a le
mérite de s'adresser à ses lecteurs sans jamais s'écarter
du principe de réalité, les confrontant à la
noirceur du monde mais aussi à la lente marche de l'évolution...
plaidant, implicitement, pour une littérature jeunesse engagée
et clairvoyante qui, sans nier l’aspect artistique (au contraire,
la littérature crée des affinités durables
- mieux que n'importe quel documentaire) se défend de n’être
que pur divertissement.
Blandine
Longre
(septembre 2005)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.

http://www.editions-sarbacane.com/
du
même auteur :
Tu existes encore (photographies
de Patricia Baud) Syros, 2005
C’est
une histoire d’amour
ill. Irène Schoch
(Albin Michel jeunesse, 2004)
Il Faudra ill. Olivier Tallec (Sarbacane,
2004)
Bouboule rêve (Nathan,
2003)
H.B. (Sarbacane, 2003)
Je me marierai avec Anna (Nathan,
2004)
http://lesdents.nerim.net/
http://sitedethierrylenain.hautetfort.com/
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