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L’écriture
fait vivre
Dans C’est
quoi mort ? (d'Olivier de Solminihac) les premiers questionnements
d’un enfant face à l’inéluctable disparition
de tout être vivant sont abordés prudemment, par le
biais d’un humour tendre et décalé. On retrouve
cette démarche dans la tragi-comédie de la dramaturge
néerlandaise Suzanne Van Lohuizen (Les
trois petits vieux qui ne voulaient pas mourir) : elle
aussi montre que l’on peut multiplier les interrogations et
les errements de la pensée sans nécessairement pouvoir
apporter de réponse unanimement tranchée - la mort
échappe à l’entendement du vivant.
Thierry Lenain,
par le biais d’un beau poème accompagné des
photographies en noir et blanc de Patricia Baud,
s’attaque au sujet sous un autre angle ; avec délicatesse,
certes, mais en s’attardant spécifiquement sur la peine
éprouvée par celui qui reste, quand meurt quelqu’un
que l’on aime, affirmant le refus d’accepter, de se
plier à l’oubli ; c’est donc la survivance au-delà
de la mort qui est le pivot de l’ouvrage, d'abord par le biais
du souvenir, mais aussi et surtout par le biais de l’écriture
qui, comme les clichés noir et blanc de Patricia Baud, permet
de garder une trace, un signe du passage sur terre de celui que
l’on a perdu, et de continuer à le faire vivre, de
lui parler, en refusant de superposer à la mort physique
une seconde mort, symbolique.
Le poème
de Thierry Lenain, dont la gravité de ton est néanmoins
atténuée par l’impression de lire une parole
presque enfantine, demeure d’une extrême simplicité,
tout en prenant des allures de litanie minimaliste (la répétition,
en fin de chaque strophe, d’une phrase refrain, celle du titre
de l’album) : les vers se déroulent à la façon
d’une prière désacralisée, incantation
expurgée de toute référence religieuse, hormis
une allusion à un au-delà possible : « On
me dit que ton âme / Est désormais étoile /
étoile parmi les étoiles. » (une image
qui emprunte cependant plus au scientifique et à l’imaginaire
qu’au théologique – fort heureusement). La mort
est ici associée à l’absence et à la
perte, mais ce sont les autres qui le prétendent, et le narrateur
anonyme, asexué, sans âge déterminé,
père, mère, ami(e) ou enfant, convaincu d’avoir
raison, affirme sans relâche « Tu existes encore
» ; tout en se remémorant les petits gestes d’amour
qu‘il ou elle échangeait avec le (la) disparu(e) (le
souffle des baisers, la chaleur des bras, les regards ou les mots)
il/elle détache simultanément la notion de manque
de son contexte purement matériel et les derniers vers («
Je t’aime. / Et je te l’écrirai encore. / Et
je te le dirai encore.») énoncent le pouvoir réparateur
du verbe, corporalité textuelle qui se substitue à
la présence corporelle et permet de pallier le manque éprouvé
: le signifiant (l’enveloppe corporelle) a disparu, mais le
signifié, l’essence du (de la) disparu(e), demeure
indélébile en adoptant un autre signifiant, verbal,
et en s’inscrivant au cœur du langage poétique
– et du langage tout court.
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Tu
existes encore explore le processus du deuil
et du chagrin en l’associant continuellement à
la fonction mémorielle et à l’importance
de la parole – à sa fonction réparatrice
et au pouvoir poétique – mais aussi à
l’importance de tout discours expressif.
C’est ainsi que les photographies, en regard du texte,
ne sont pas toujours en symbiose avec le poème mais
l’autonomie relative de chaque versant de l’album
(verbal et visuel) multiplie les lectures possibles et les
effets de sens : selon le choix de lecture, la contemplation
des clichés sera intensifiée par les mots ou
bien le poème éclairera les images. |
Les légers
décalages entre les mots et les photographies insistent,
en filigrane, sur la diversité des langages dont on exploitera
les potentialités pour raconter sa peine et redonner vie
à l’être disparu. Le travail de Patricia Baud
se compose d’évocations muettes (verbalement) formant
un album de photos mélancolique, sans légendes imposées,
une façon de permettre à chaque lecteur d’y
inscrire ses propres émotions : quelques silhouettes qui
s’éloignent, des paysages vides, deux mains qui s’enlacent
ou encore ce banc solitaire, qu’aucune présence humaine
ne trouble – une autre manière de témoigner,
de transcender la disparition en la mettant métaphoriquement
en images, entre flous et vacillements, renforçant la formulation
de l’absence.
En des temps
où la résurgence d’une religiosité superficielle
(dont les dérives possibles requièrent toutefois une
certaine vigilance), capable, on l’a vu, de saturer l’espace
médiatique (et politique) et de normaliser des discours rétrogrades,
il est vital de saluer des ouvrages dans lesquels le lecteur ne
trouve aucune référence explicite aux fables qu’imposent
les religions (fantasmes de paradis éternels, constructions
de croyances magiques qui exploitent la crédulité,
les chagrins et les faiblesses des êtres– enfants comme
adultes -, des mythes dont la fonction rassurante dispense de toute
référence au réel et de tout recours à
l’intelligence humaine). L’auteur ne raconte pas d’histoires
à dormir debout, refuse de tromper l’enfant lecteur
et de l’infantiliser (précisément !) préférant
lui indiquer d’autres pistes possibles, certes plus ardues
mais aussi plus courageuses : non pas celles du néant et
du vide (ce n’est pas parce que les dieux s’effondrent
qu’il ne reste plus rien) mais celles de l’amour, du
langage, de l’art et de la raison combinés ; une démarche
grâce à laquelle chacun peut affirmer la prééminence
de la vie, tout en affrontant l’évidence matérialiste
de la mort ; et ce travail s’inscrit parfaitement dans l’oeuvre
féconde d’un écrivain pour qui le « dire
» et le « vivre » sont inextricablement liés.
Blandine
Longre
(avril 2005)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.

du
même auteur :
C’est
une histoire d’amour
ill. Irène Schoch
(Albin Michel jeunesse, 2004)
Bouboule rêve (Nathan,
2003)
H.B. (Sarbacane, 2003)
Je me marierai avec Anna (Nathan,
2004)
http://sitedethierrylenain.hautetfort.com/
http://patricia.baud.free.fr/
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