Pourquoi les pauvres votent à droite ?
Comment les conservateurs ont gagné le coeur des Etats-Unis
Thomas Frank

préface de Serge Halimi
traduit de l'anglais par Frédéric Cotton
éditions Agone, Contre-feux, 2008

 

 

 


Midwest et France d'en bas

Fut un temps où le pauvre savait se tenir. On lui connaissait quelque dignité, à proportion notamment de sa faculté à dresser des barricades ou botter l'arrière-train des politiciens véreux qui dépassaient les bornes. Les temps ont changé. En France par exemple, les classes populaires (les plus modestes d'entre nous disent les jésuites vaniteux) ont franchement basculé vers la droite depuis le milieu des années 90. Des vieux bastions ouvriers sont tombés. Les explications ne manquent pas sur le sujet, à commencer par l'incurie criante des partis politiques de gauche, le délitement de la conscience de classe, l'angoissante mondialisation, etc.

En nous proposant la généalogie minutieuse d'un phénomène qui a d'abord touché les Etats-Unis, Thomas Frank nous enseigne beaucoup sur les mécanismes de l'opinion public. Il se penche plus particulièrement sur son Kansas natal, pionnier en matière de reconversion idéologique. L'histoire de cet état, en guerre dès l'origine contre les états esclavagistes voisins, recèle des « bouffées régulières de gauchisme ». Il fut notamment le berceau du Populisme, mouvement de fermiers radicalisés dénonçant la libre concurrence qui les paupérisait. Leurs meneurs incitaient à « cultiver moins de maïs et plus de colère » ! Puis les nord-américains aiment à considérer cette région comme un concentré des valeurs « authentiques » des Etats-Unis, leur « France d'en-bas » en quelque sorte. Or en quelques décennies, l'état a vu se développer et s'étendre un conservatisme enragé qui a rapidement essaimé à l'échelle du pays et même au-delà.

Dans un contexte de crise économique, l'amertume populaire s'est reportée, sous l'influence des conservateurs locaux, sur des thèmes d'ordre culturel : l'avortement, la théorie de l'évolution, la liberté d'acheter des armes à feux etc. En un temps record, le pays s'est mobilisé exclusivement sur ces questions, établissant une typologie simpliste de la population : d'un côté une Amérique « authentique », rouge, républicaine, celle du Midwest, caractérisée par un système de valeurs immuables (simplicité, virilité, religion, en gros). Cette brave Amérique de western serait menacée par une « élite » bleue, libérale, celle des côtes, arrogante, jouisseuse, dépravée. Cette représentation est poussée très loin par ses adeptes et Thomas Frank excelle à énumérer les tares sociologiques prêtées aux « bleus » : ils sont riches et snob au point d'acheter des livres (français, même, parfois !), de préférer le café latte au café normal, les sushis au steak, méprisent le stock-car et écrivent dans le New York Times.
Le mythe d'une Amérique aux deux visages prend forme. Bientôt, l'amertume, l'indignation binaire et le fond de paranoïa contenus traditionnellement dans la rhétorique gauchiste s'inversent : tout devient prétexte à dénoncer l'emprise malfaisante des libéraux sur le pays.

Pourtant, ayant flairé l'aubaine, ce sont les républicains qui tiennent les rênes. Et ils ne se privent pas d'appliquer des politiques économiques qui accentuent la paupérisation du Kansas. Dans de nombreuses villes de l'état (Emporia Wichita, Garden City) la déréglementation vire au désastre après les raids carnassiers de quelques entreprises qui repartent avec la caisse sous le bras. Malgré cela, la réaction gagne du terrain, l'activisme et l'exaltation s'accentuent. Puis la religion s'en mêle. On entend le président du parti républicain d'un comté présenter ainsi son programme : « Je suis chrétien et mon objectif premier est de bâtir le Royaume de Dieu. ». Les libéraux sont réputés vouloir interdire la Bible. Un vaste mouvement de pensée conteste Vatican II, ce mai 68 en soutane. Un certain David Bawden, ayant à fond étudié le droit canon dans sa ferme familiale, conclut en l'illégitimité de Jean-Paul II. Ni une ni deux, il se fait élire Pape par sa famille et quelques proches : Michael Ier du Kansas.

Le plus étonnant est peut-être que les républicains au pouvoir n'entreprennent aucune réforme culturelle d'envergure. Massivement élus pour combattre l'avortement ou moraliser la télévision, ils justifient leur inaction par la contagion invisible des idées libérales ! Ils se contentent finalement de servir la soupe à leurs amis industriels. Le peuple souffre et exige encore moins d'impôts et de services public, moins de protection sociale et plus d'aide aux entreprises : «Tout ce que demande aujourd'hui le Kansas, c'est qu'on lui donne un petit coup de main pour se clouer à [sa] croix d'or . » Bien entendu, rien de tout cela ne serait possible sans le concours du camp d'en face. Les Démocrates semblent avoir renoncé à ramener les questions économiques sur le devant de la scène, questions dans lesquelles ils puisaient pourtant toute leur crédibilité pour parler aux perdants du libre-marché. Ce faisant, ils finissent par ressembler à la caricature qu'en présentent les conservateurs.

Thomas Frank décrit cet extrémisme tragique avec tous les talents du pamphlétaire, comme lorsqu'il raconte l'histoire de cette petite secrétaire expliquant à son patron républicain qu'elle ne voterait pas pour lui parce qu'il n'est pas suffisamment anti-avortement. Il montre bien comment l'amertume, la logique du complot, et le vote du citoyen contre ses propres intérêts s'alimentent en cercle fermé : « La Récrimination sans fond nous requinque. Elle n'offre pas de solution mais elle nous rappelle simplement que nous ne pouvons jamais gagner. ». Une préface de Serge Halimi vient établir quelques parallèles avec la situation française. Nicolas Sarkozy a innové en appliquant en France la recette éprouvée du Kansas : mise en avant des thèmes culturels (avec cet invraisemblable débat sur les valeurs de mai 68), représentation binaire d'un pays divisé entre ses élites et les « vrais gens » (Johnny ? Bigard ?), posture de victimisation (voir le discours du 6 mai) et d'indignation permanente. Cette stratégie a payé électoralement. Socialement par contre, ce sont les pauvres qui paient. Les prochaines présidentielles américaines nous renseigneront sur leur capacité à réagir.

Jean-Baptiste Monat
(février 2008)

 

http://atheles.org/agone/

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http://www.monde-diplomatique.fr/2004/10/HALIMI/11549