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Midwest et France d'en bas
Fut un temps
où le pauvre savait se tenir. On lui connaissait quelque
dignité, à proportion notamment de sa faculté
à dresser des barricades ou botter l'arrière-train
des politiciens véreux qui dépassaient les bornes.
Les temps ont changé. En France par exemple, les classes
populaires (les plus modestes d'entre nous disent les jésuites
vaniteux) ont franchement basculé vers la droite depuis le
milieu des années 90. Des vieux bastions ouvriers sont tombés.
Les explications ne manquent pas sur le sujet, à commencer
par l'incurie criante des partis politiques de gauche, le délitement
de la conscience de classe, l'angoissante mondialisation, etc.
En nous proposant
la généalogie minutieuse d'un phénomène
qui a d'abord touché les Etats-Unis, Thomas Frank nous enseigne
beaucoup sur les mécanismes de l'opinion public. Il se penche
plus particulièrement sur son Kansas natal, pionnier en matière
de reconversion idéologique. L'histoire de cet état,
en guerre dès l'origine contre les états esclavagistes
voisins, recèle des « bouffées régulières
de gauchisme ». Il fut notamment le berceau du Populisme,
mouvement de fermiers radicalisés dénonçant
la libre concurrence qui les paupérisait. Leurs meneurs incitaient
à « cultiver moins de maïs et plus de colère
» ! Puis les nord-américains aiment à considérer
cette région comme un concentré des valeurs «
authentiques » des Etats-Unis, leur « France d'en-bas
» en quelque sorte. Or en quelques décennies, l'état
a vu se développer et s'étendre un conservatisme enragé
qui a rapidement essaimé à l'échelle du pays
et même au-delà.
Dans un contexte
de crise économique, l'amertume populaire s'est reportée,
sous l'influence des conservateurs locaux, sur des thèmes
d'ordre culturel : l'avortement, la théorie de l'évolution,
la liberté d'acheter des armes à feux etc. En un temps
record, le pays s'est mobilisé exclusivement sur ces questions,
établissant une typologie simpliste de la population : d'un
côté une Amérique « authentique »,
rouge, républicaine, celle du Midwest, caractérisée
par un système de valeurs immuables (simplicité, virilité,
religion, en gros). Cette brave Amérique de western serait
menacée par une « élite » bleue, libérale,
celle des côtes, arrogante, jouisseuse, dépravée.
Cette représentation est poussée très loin
par ses adeptes et Thomas Frank excelle à énumérer
les tares sociologiques prêtées aux « bleus »
: ils sont riches et snob au point d'acheter des livres (français,
même, parfois !), de préférer le café
latte au café normal, les sushis au steak, méprisent
le stock-car et écrivent dans le New York Times.
Le mythe d'une Amérique aux deux visages prend forme. Bientôt,
l'amertume, l'indignation binaire et le fond de paranoïa contenus
traditionnellement dans la rhétorique gauchiste s'inversent
: tout devient prétexte à dénoncer l'emprise
malfaisante des libéraux sur le pays.
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Pourtant,
ayant flairé l'aubaine, ce sont les républicains
qui tiennent les rênes. Et ils ne se privent pas d'appliquer
des politiques économiques qui accentuent la paupérisation
du Kansas. Dans de nombreuses villes de l'état (Emporia
Wichita, Garden City) la déréglementation vire
au désastre après les raids carnassiers de quelques
entreprises qui repartent avec la caisse sous le bras. Malgré
cela, la réaction gagne du terrain, l'activisme et
l'exaltation s'accentuent. Puis la religion s'en mêle.
On entend le président du parti républicain
d'un comté présenter ainsi son programme : «
Je suis chrétien et mon objectif premier est de
bâtir le Royaume de Dieu. ». Les libéraux
sont réputés vouloir interdire la Bible. Un
vaste mouvement de pensée conteste Vatican II, ce mai
68 en soutane. Un certain David Bawden, ayant à fond
étudié le droit canon dans sa ferme familiale,
conclut en l'illégitimité de Jean-Paul II. Ni
une ni deux, il se fait élire Pape par sa famille et
quelques proches : Michael Ier du Kansas. |
Le plus étonnant
est peut-être que les républicains au pouvoir n'entreprennent
aucune réforme culturelle d'envergure. Massivement élus
pour combattre l'avortement ou moraliser la télévision,
ils justifient leur inaction par la contagion invisible des idées
libérales ! Ils se contentent finalement de servir la soupe
à leurs amis industriels. Le peuple souffre et exige encore
moins d'impôts et de services public, moins de protection
sociale et plus d'aide aux entreprises : «Tout ce que
demande aujourd'hui le Kansas, c'est qu'on lui donne un petit coup
de main pour se clouer à [sa] croix d'or . » Bien
entendu, rien de tout cela ne serait possible sans le concours du
camp d'en face. Les Démocrates semblent avoir renoncé
à ramener les questions économiques sur le devant
de la scène, questions dans lesquelles ils puisaient pourtant
toute leur crédibilité pour parler aux perdants du
libre-marché. Ce faisant, ils finissent par ressembler à
la caricature qu'en présentent les conservateurs.
Thomas Frank
décrit cet extrémisme tragique avec tous les talents
du pamphlétaire, comme lorsqu'il raconte l'histoire de cette
petite secrétaire expliquant à son patron républicain
qu'elle ne voterait pas pour lui parce qu'il n'est pas suffisamment
anti-avortement. Il montre bien comment l'amertume, la logique du
complot, et le vote du citoyen contre ses propres intérêts
s'alimentent en cercle fermé : « La Récrimination
sans fond nous requinque. Elle n'offre pas de solution mais elle
nous rappelle simplement que nous ne pouvons jamais gagner. ».
Une préface de Serge Halimi vient établir quelques
parallèles avec la situation française. Nicolas Sarkozy
a innové en appliquant en France la recette éprouvée
du Kansas : mise en avant des thèmes culturels (avec cet
invraisemblable débat sur les valeurs de mai 68), représentation
binaire d'un pays divisé entre ses élites et les «
vrais gens » (Johnny ? Bigard ?), posture de victimisation
(voir le discours du 6 mai) et d'indignation permanente. Cette stratégie
a payé électoralement. Socialement par contre, ce
sont les pauvres qui paient. Les prochaines présidentielles
américaines nous renseigneront sur leur capacité à
réagir.
Jean-Baptiste
Monat
(février 2008)

http://atheles.org/agone/
Lire
aussi
http://www.monde-diplomatique.fr/2004/10/HALIMI/11549
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