Théâtre des Ateliers, Lyon
création 2004

une pièce de Bertolt Brecht
Mise en scène et scénographie
Gilles Chavassieux

 

Théâtre Les Ateliers
5, rue du petit david
69002 Lyon
réservations 04 78 37 46 30

saison 2005-2006

15-20 novembre 2005
9-17 mai 2006

Entre 1931 et 1936, en collaboration avec les meilleurs, Brecht écrit les différentes versions de Têtes rondes et têtes pointues. Hanns Eisler propose à Bertolt Brecht d’en faire une opérette. Le texte ne fut pas édité dans l’Allemagne du début du nazisme. Première mise en scène à Copenhague en 1936 : un accueil enthousiaste. La censure hollandaise interdit le spectacle quelques
jours plus tard.

Textes et poèmes Bertolt Brecht
Musique des chansons Hanns Eisler
Texte français Bernard Lortholary
Assistante à la mise en scène Laure Giappiconi
Avec : Jean Marc Bailleux, Denis Brandon, Sara Fernandez, Gilles Feuvrier, Eve Guerrier, Catherine Hargreaves, Morjane Kjack Faraoun, Gilles Chabrier, Philippe Mangenot, Alain Sergent
Au piano Sylvain Freyermuth
Préparation vocale Françoise Biscara
Lumière Gilles Chavassieux

Production Théâtre les Ateliers

L'Arche est éditeur et agent théâtral du texte

 


"Le sort t'en veut, la chose est nette."
(La ballade du bouton qu'on jette en l'air)


Mettre en scène et jouer Brecht aujourd'hui : gageure que Gilles Chavassieux et la troupe des Ateliers remportent avec aisance, talent et entrain.

Si l'on en croit Bernard Dort, le théâtre brechtien "ne cesse de confronter le général et le particulier", commentaire qui s'applique à merveille à Têtes Rondes et Têtes Pointues : à partir des destins croisés de quelques personnages clés, le prolifique dramaturge concocte une allégorie satirique universelle, où s'affrontent le riche et le pauvre, le bourgeois et l'ouvrier, le propriétaire terrien et le paysan... éternel leitmotiv marxiste de son oeuvre. L'action se situe dans un pays imaginaire, véritable dystopie, appelé "Yahoo" — hommage non déguisé à Jonathan Swift, qui surnomme ainsi les créatures bestiales, instinctives, version dégénérée de l'humain au pays des admirables mais très despotiques Houyhnhnms (les chevaux pensants), dans le Livre IV des Voyages de Gulliver...
Ce n'est donc pas un hasard si à Yahoo, la dégénérescence politique et l'oppression économique règnent et régissent les rapports de classe, la surabondance affame le peuple et divise la société. Parallèlement, le pays est peuplé de Tchouques (les têtes rondes, au "sang pur") et de Tchiches (les têtes pointues, "apatrides"), deux communautés ethniques qui cohabitent plus ou moins sereinement. Mais la révolte gronde et les petites gens réclament de quoi survivre, tout simplement. Le vice-roi (Jean-Marc Bailleux) est alors habilement manipulé par Missena, diabolique conseillère politique dont le cynisme est admirablement rendu par le jeu glaçant et pervers de Catherine Hargreaves, marionnettiste en chef de la mascarade politique qui va suivre ; elle convainc le monarque de pacotille de céder provisoirement la place à Angelo Ibérine, un politicien populiste, beau parleur, sur lequel elle compte pour enfin détourner la lutte prolétarienne de ses véritables revendications. Le petit dictateur, incarné par Gilles Chabrier, mise sur le racisme latent d'une population aux abois pour que s'insinue chez les têtes rondes la haine des têtes pointues et pour déclencher une violente croisade identitaire et nationaliste... Les Tchouques, subjugués par Ibérine, s'en prennent alors aux Tchiches (dont certains, mais pas tous, sont très riches), délaissant le vrai combat et recentrant leurs énergies sur une lutte simpliste qui se fonde, comme de bien entendu, sur des critères anatomiques de surface.
Le processus xénophobe est subtilement reconstruit par Brecht, mais ce n'est pas tant le racisme qu'il met en cause ici (quoiqu'il le dénonce fermement, en le dévoilant souvent par le biais de l'humour dans toute sa splendide absurdité) ; c'est plutôt le cynisme des plus riches, pour qui tout se monnaie, la liberté comme l'amour, prêts à tout pour conserver leurs privilèges et leurs biens.

Au vu de la thématique politique et du matériau historique exploité par Brecht (la crise économique, la montée du nazisme et de l'antisémitisme allemand des années 1930), d'aucuns pourraient s'attendre à assister à un spectacle austère, où domineraient la grisaille d'un univers tristement représenté et le monolithisme de la rhétorique communiste...

Spectateurs à venir soyez rassurés : d'une part parce que le théâtre brechtien, profondément didactique et populaire, vise à toucher le plus grand nombre, en particulier par le biais de procédés artistiques réjouissants tels que l'opérette où la chanson de rue (tous les airs de Hanns Eisler sont ici interprétés avec spontanéité) ; d'autre part parce que la mise en scène du directeur du théâtre des Ateliers, savoureuse, nous transporte dans un grand défilé carnavalesque, mouvementé, entre théâtre et chansonnette, entre humour et pathos : le dynamisme des déplacements scéniques, en harmonie avec les constants revirements de situation, les multiples changements de costumes et de rôles, (une vingtaine pour une petite dizaine d'acteurs) vont de pair avec l'énergie contagieuse des comédiens qui déploient sans relâche leur enthousiasme artistique et leur bonheur de jouer.
On retrouve ainsi quelques-uns des ingrédients qui caractérisent les mises en théâtre efficaces de Chavassieux (Boucherie de l'espérance - en collaboration avec Philippe Mangenot, qui alterne ici les rôles - Monsieur Paul, Si l'été revenait, 9 mm, pour ne citer que celles-ci) : jeux de miroir, exploitation sans faille d'un espace scénique pourtant réduit (empiétant sur l'espace du public), ingéniosité et flexibilité d'un décor pourtant sobre... Certaines scènes se transforment en une joyeuse débandade virevoltante et, tout en restant fidèle à la lettre brechtienne et aux traits saillants du théâtre de l'épique (simples pancartes indiquant les changements de décor - "bordel", "justice", "un village" etc.- peu de fioritures, adresses au public, prologue explicatif...), la plupart des procédés employés mettent en relief la cocasserie parfois cruelle des échanges et l'ironie abrupte mais délectable des situations.

L'auteur pose un regard implacable, désenchanté, sur l'espèce humaine : qu'ils soient exploités (comme le paysan Callas, dindon de la farce, joué par Gilles Feuvrier) ou exploitants (Guzman, propriétaire, joué par Denis Brandon, ou Madame Cornamontis, tenancière du bordel, une femme avisée et rusée brillamment interprétée par Eve Guerrier, dont on ne se lasse pas d'entendre les chants) tous se trouvent ridiculisés, humiliés à un moment ou à un autre, et leurs triomphes faciles annoncent les chutes à venir. En quoi consiste leur ubris ? leur crédulité et/ou leur avidité... même si, un peu malgré nous, l'on admire surtout la rouerie des puissants, grands vainqueurs de l'affaire, lors d'un dénouement qui nous renvoie (presque) à la case départ.
La proximité avec le public (le devant de l'espace scénique se situant au même niveau que les premiers rangs) est à souligner, atténuant parfois la très brechtienne "distanciation", seule capable d'instiller chez le spectateur "pensant" un recul intellectuel susceptible de favoriser l'émergence d'une prise de position ; et cependant, l'atmosphère "café-théâtre" qui se dégage de la mise en scène ajoute à la spontanéité volontairement populaire (et non populiste ! ) de l'ensemble. Un parti pris qui se défend tant est grand le plaisir de s'immerger dans l'enchaînement des séquences, dans une pensée en mouvement qui ne connaît aucun temps mort, et d'observer tout à loisir le jeu et la vitalité erratique des comédiens.

Il reste que le "happy ending"(tout relatif) voulu par l'auteur pose une contradiction : en proposant un dénouement lors duquel l'humiliation des opprimés vire au pathétique et la victoire "bourgeoise" confère à l’œuvre un impitoyable cynisme (certes réjouissant...), on est envahi par un sentiment d'immuable fatalité qui s'accorde peu avec les visées du théâtre de l'épique ; à savoir, "modeler " le monde et changer la donne socio-politique grâce... au théâtre. Et La Grande Question demeure en suspens : la nature humaine est-elle véritablement transformable, réformable, capable d'évolution ? N'y a-t-il rien de nouveau sous le soleil ? Au-delà de la dénonciation virulente d'une société figée (et de ses représentants, le gouvernement, l'église, les marchands et une justice aux bottes d'un tyran), la pièce apporte-t-elle des remèdes à la déshumanisation de l'humanité ? Si on se fie naïvement au final de Têtes Rondes et Têtes Pointues, la réponse est objectivement non. Cependant, les personnages demeurent des personnages, l'intrigue reste fictive et le spectateur n'est pas dupe : il comprend comment l'auteur, pour mieux dévoiler les processus de manipulation politique et/ou sociale, se voit contraint de schématiser, d'épurer les données (sans pour autant en perdre la substantifique moelle) dans le but d'en dénoncer les mécanismes et les engrenages : c'est un public participant, pensant et non passif qu'attendent Brecht et Chavassieux, capable, sans pour autant être un spécialiste du théâtre brechtien, d'appréhender des questions complexes et de les voir sous un jour nouveau, tout en savourant cette comédie humaine entraînante, qui mérite son sous-titre de "conte horrifique"... Pour reprendre les mots de Roland Barthes, commentant Brecht : "Les maux des hommes sont entre les mains des hommes eux-mêmes."

Que dire d'autre de l’œuvre brechtienne qui n'a pas déjà été dit, écrit, commenté, une oeuvre exemplaire, désormais au rang des classiques, au même titre que celle d'un Shakespeare ou d'un Tchekhov... ? Tout simplement que l'osmose est ici parfaite, que la mise en scène épouse les courbes dramaturgiques et les revirements didactiques du texte et prouve, s'il en est encore besoin, combien le théâtre expérimental, à la fois réaliste et conceptuel du dramaturge allemand n'a pas pris une ride : tout réside dans la manière de l'amener au plus grand nombre, sans qu'il soit nécessaire de disposer d'un immense plateau, de moyens techniques encombrants ou d'une pléthore de comédiens...

Blandine Longre
(octobre 2004)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

Théâtre Les Ateliers
http://www.theatrelesateliers-lyon.com

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