texte Alan Bennett
mise en scène Jean-Philippe Salério
création La Nième Compagnie

Théâtre de La Croix-Rousse, Lyon
du 12 au 19 décembre 2001

 

Jean-Philippe Salério a tiré des Têtes parlantes d'Alan Bennett une excellente mise en théâtre, tout en les prenant au pied de la lettre : des personnages, nous ne verrons que les visages, mais les visages animés et expressifs d'êtres qui s'épanchent tout en nous autorisant de rire de leurs faiblesses et de leur solitude. L'on devine le reste de leur corps, quasi dénudé, mais dissimulé par d'astucieux objets symboliques : une énorme théière de porcelaine pour Graham, trentenaire, mais toujours "le petit fiancé de sa maman" et un étrange confessionnal entouré de cierges pour Suzanne, qui se morfond dans l'honorabilité de sa vie étriquée de femme du pasteur.
Seuls palliatifs pour cette dernière : le sherry, puis le "lit parmi les lentilles", celui de Ramesh, l'épicier indien. Des confessions émouvantes qui n'oublient jamais d'être acerbes, pudiquement livrées ; c'est la gravité du ton qui semble l'emporter ici, en dépit de la peinture des dames patronnesses (le fan club de son époux George) ou de l'évêque en visite. Suzanne n'a décidément pas la "panoplie" religieuse de femme de pasteur anglican, mais son alcoolisme sera néanmoins d'un grand secours à son mari pour gravir les échelons de la hiérarchie épiscopale... Le visage de Claire Truche (qui partage harmonieusement avec J-P Salério la direction de la Nième Compagnie) tour à tour naïf, espiègle, inspiré ou béat, évoque à merveille la détresse d'une femme qui ressemble à s'y méprendre à une religieuse qui aurait mal tourné...

Dans Une frite dans le sucre, Graham est lui aussi victime de son déséquilibre sentimental et là encore, la pudeur est de mise. Sous la désinvolture du désopilant récit de sa triste vie, se dissimule une détresse qui surgit au coin d'une phrase ou d'un regard et qui heurte de plein fouet. De digression en digression, les points sensibles se révèlent et l'on comprend que ce n'est point tant sa mère qui a besoin de lui que le contraire. Il s'accroche à cette vieille femme qui perd un peu la tête mais qui demeure au centre de son univers confortable, telle la théière qui lui tient lieu de refuge. Mais quand sa mère s'amourache d'un ancien petit ami, son monde douillet se désintègre... Et même si la finesse du texte y est pour beaucoup, Serge Pillot joue si bien ses multiples rôles (le vieil amant, le curé ou l'animateur de sa thérapie de groupe...) que l'évocation se fait réelle.
Avec de sobres moyens, un éclairage simplifié et quelques créations plastiques originales (bref, un théâtre de cuisine), Jean-Philippe Saliero nous donne à voir et à écouter une exceptionnelle mise à nu des âmes qui oscille, telle la flamme vacillante des cierges de Suzanne, entre drame individuel et satire sociale (l'observation de la société anglaise bien-pensante est croustillante et fourmille de détails) : deux personnages perdus, tentant d'adoucir l'absurdité de leur situation par le biais de l'auto-dérision ; un rire salvateur qui les maintient à flots, évitant à ses tranches de vie cocasses de sombrer dans la tragédie.
Un seul regret peut-être, que la programmation au théâtre de la Croix-Rousse n'ait prévu que deux de ces têtes parlantes chaque soir...

B. Longre
(décembre 2001)

 

 

Unir le destin d’un plasticien et d’un comédien, leur faire produire un objet hybride, une sculpture parlante, un comédien picturalisé : voilà l’idée de ces Têtes parlantes imaginées par Jean-Philippe Salério sur des textes d’Alan Bennett. Six nouvelles, six solitudes dérisoires et immobiles et leurs petites histoires dites sur un ton incisif. De Graham qui vit avec sa vieille mère à Suzanne la dame patronnesse, de Leslie la comédienne qui ne décroche que des rôles dans le porno à Doris la vieille dame maniaque de propreté, Bennett provoque un rire grinçant entre humour désespéré et franche rigolade.

Théâtre de la Croix Rousse, Lyon 4ème
renseignements et location
04 72 07 49 50

Carte Blanche à La Nième Compagnie
Lit Nuptial
Talking Heads / Têtes Parlantes
Un Chacal, des Chamots ?
Cul Cendron

Opus 1 - Une frite dans le sucre : avec Serge Pillot - plasticien : Bernard Fontaine
Opus 2 - Un lit parmi les lentilles : avec Claire Truche - plasticien : Roger Groslon
Opus 3 - Une femme de lettres : avec Catherine Vial - plasticien : Joseph Diacoyannis
Opus 4 - La chance de sa vie : avec Jessica Pognant - plasticien : Jean-Baptiste Gaudin
Opus 5 - Continuer comme avant : avec Claire Semet - plasticien : Claude Couffin ; réalisation : Luc Laillier
Opus 6 - Un bi-choco sous le sofa : avec Françoise Monneret ; plasticiens : Angelina Herréro, Jean-Pierre Naudet


http://www.croix-rousse.com

http://www.theatredelacommune.com/francais/bennett.htm

http://www.sc.edu/uscpress/Sp99/3280.html