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De l'anthropologique
au littéraire et vice-versa
Tout
prédisposait Alain Testart
(anthropologue, directeur de recherche au CNRS et membre du laboratoire
d’anthropologie sociale, auteur de La Servitude volontaire)
à
composer un (premier) roman "d'anthropologie-fiction"...
L'auteur raconte la genèse et l'élaboration d'Eden
Cannibale, et nous parle de ses préoccupations
littéraires, de ses lectures, du matriarcat, de l'aveuglement
occidental, de Gulliver et de Lévi-Strauss,
mais aussi du célèbre professeur Kiki-Koko...
Jusqu’à
présent, vos ouvrages, spécialisés, appartenaient
au domaine des sciences sociales et de l’anthropologie ; quel
cheminement vous a mené jusqu’à la fiction et
de quelle manière ce mode d’expression s’est-il
imposé à vous ?
Je me demande
si finalement, tout n’est pas parti de « Trobobar ».
J’avais inventé ce mot quelques années auparavant
pour y défendre des idées (tout à fait sérieuses),
mais présentées sous forme d’un canular. Je
l’avais signé du nom de Kiki-koko, professeur à
l’université libre des Iles Trobobar. Ce vieux et modeste
professeur y présentait, d’ailleurs fort respectueusement,
quelques objections qu’ils disait lui-même « naïves
» contre certaines théories en vogue dans nos universités.
Naïvetés dont il s’excusait et qu’il imputait
à son ignorance (j’avais situé les îles
Trobobar quelque part dans l’Océan Indien, et peuplées
de sauvages). C’était évidemment les sauvages
qui critiquaient ce que les anthropologues disaient d’eux…
Le procédé est connu : c’est celui des Lettres
persanes. J’avais cru qu’il amuserait mes collègues.
Mais cela ne les a pas amusés du tout. L’article a
été refusé partout (dans des revues où
j’ai l’habitude de publier) et cela m’a même
valu quelques brouilles avec mes amis.
J’ai mis l’article au panier, mais le mot a continué
à tourner dans ma tête. Ce qui m’amusait évidemment
était que ce vieux raconte ce que l’on pouvait penser
être des « bobards », l’article étant
sous-titré « propos trobobarais », mais
que tout était fait pour que le lecteur entende que c’était
l’université française qui racontait des bobards.
Et le mot me plaisait encore parce qu’il était un mélange
de vrai et d’imaginaire, vu qu’il est construit comme
un jeu de mot mais rime comme le nom des Nicobar, archipel tout
à fait réel dans le golfe du Bengale. Et pour quelqu’un
qui connaît l’anthropologie, cela évoque les
îles Trobriand, sans doute les plus célèbres
dans la discipline puisque tout étudiant commence par lire
Malinowski à propos des îles Trobriand (l’association
des mots est si forte qu’il faut maintenant que je fasse attention
lorsque je fais cours pour ne pas dire « Trobobar »
au lieu de « Trobriandais »…).
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Bref
les Trobobarais ont commencé à s’imposer
à moi et j’ai commencé à imager les
coutumes de ce peuple imaginaire. Dans l’article, je n’évoquai
qu’une seule de leurs coutumes : la peine des incestueux,
condamnés à avoir la tête écrasée
sous une patte d’éléphant. C’était
là une peine courante dans l’Inde d’autrefois,
mais évidemment pas pour les incestueux, et pas dans
des îles, qui n’ont pas d’éléphant
: je crois que l’idée me séduisait en raison
de l’association entre l’éléphant
et Babar (et évidemment, toujours la rime avec Trobobar…).
Imaginer
des coutumes, c’était très facile et je
l’ai fait dans l’esprit du jeu de mot : j’ai
pris des coutumes connues (et toutes réelles) mais chaque
fois en forçant le trait, comme autant de caricatures
de la réalité et tout autant des thèmes
récurrents de la discipline : la royauté sacrée,
les interdits de mariage, l’inceste, le rôle des
femmes, etc. |
L’ensemble
est un pastiche de tout ce à quoi s’est intéressé
l’anthropologie depuis qu’elle existe. C’est ainsi
que j’ai construit cette société complètement
invraisemblable avec des coutumes pour le mariage tellement compliquées
que personne ne peut vraiment s’y retrouver, et avec, à
côté, le contraire : l’amour libre.
Les indigènes,
eux-mêmes, ne s’y retrouvent pas. Ils énoncent
chaque fois une règle nouvelle, qui contredit la précédente…
Mais à la différence de mon jeune héros, «
anthropologue en herbe », comme je dis, je crois, à
un moment, cela ne les gêne nullement, car il y a toujours
une autre règle qui permet de faire ce que la précédente
empêchait de faire. « Il y a une règle »
? ou bien : inventent- ils une nouvelle règle ? Je ne sais
pas. Je crois qu’ils inventent, comme font les enfants quand
ils veulent vous apprendre un jeu : ils ont toujours une règle
qu’ils vous sortent au bon moment pour vous expliquer que
vous n’avez pas le droit de faire ci ou ça, mais une
règle dont vous n’avez pas entendu parler avant. Le
naïf dans l’histoire, c’est le jeune héros
qui croit dur comme fer tout ce qu’on lui dit. Et les indigènes
évidemment sont des «Trobobarais» :
ils racontent des histoires, ils ne font que cela… on ne peut
jamais les croire, ils jouent avec les mots, la langue. C’est
pourquoi Tahwiri, la principale représentante de ce peuple
est la plus grande intellectuelle : elle connaît toutes les
théories, est capable de les réfuter, d’en créer
de nouvelles, et de vous démontrer juste après que
tout n’est basé que sur quelques jeux de mots. Tout
est à l’envers : les sauvages ne vivent que d’amour
et de mots, et jouent avec les mots (et les idées, c’est
la même chose) ; les Européens sont les vrais naïfs,
ils croient ce qu’on leur raconte, ou veulent y croire…
Mais
tout cela ne faisait pas un roman ?
Certes non.
C’est pourquoi l’idée de ces gens aux coutumes
étranges, fantasques et invraisemblables a tourné
dans ma tête comme un simple jeu. Je n’avais pas l’idée
de roman. Seulement l’idée d’un sorte de science-fiction,
mais sans rayon vert ni X, sans astronef, sans ordinateur (ce qui
est vraiment la chose qui m’ennuie le plus au monde)…
Une sorte d’anthropologie fiction, car je crois que sur ce
sujet les coutumes qu’ont inventées les hommes sont
si variées, étranges, que la réalité
dépasse la fiction. Puiser dans l’arsenal de tout ce
qu’a révélé l’anthropologie depuis
un peu plus d’un siècle qu’elle existe, permet
de faire une science-fiction extrêmement riche… Mais,
comme vous dites, cela ne faisait pas un roman. J’ai inventé
les personnages avant l’histoire.
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Les
personnages, c’était très facile. Chacun
de mes personnages est une caricature. Chacun va là-bas
pour trouver son paradis. En fait, on ne s’est jamais
intéressé aux sauvages que parce qu’ils
étaient une sorte de paradis perdu. La vraie ethnologie
commence au XVIIIe siècle, avec le mythe du bon sauvage,
ce dont on ne s’est encore pas débarrassé…
Donc j’avais ce monde et des Occidentaux en face, tous
venus là-bas pour des mauvaises raisons. J’avais
envie d’en faire quelque chose sans savoir quoi et c’est
un ami qui m’a soufflé, très simplement,
ce à quoi je ne pensais pas : en reprenant un motif de
meurtre qui était le sujet de mon précédent
bouquin (je ne vais pas dire ce que c’est pour laisser
le suspens entier). Meurtre, intrigue policière ; plus
une histoire d’amour. C’était un double fil
qui me permettait de déployer mes personnages au milieu
de l’île. |
Pourquoi
avez-vous situé vos îles en Indonésie ?
En fait, les
Trobobar ne sont pas véritablement « en » Indonésie,
ni culturellement, ni politiquement. Elles sont dans l’Océan
Indien et le gouvernement indonésien a des vélléités
de s’immiscer là-bas, ce qui n’est pas tout à
fait la même chose.
Ces îles ne pouvaient être pour moi que dans l’Océan
Indien. D’abord en raison de King Kong (pas le remake
que je n’aime pas, mais le film des années trente).
J’adore les premières séquences du film avec
les sauvages (très sauvages, cannibalisme, sacrifice, etc.)
et le mur derrière : le mur derrière lequel est le
grand singe, la Nature, les « naturels » (comme on appelait
autrefois ces peuples, les « peuples à l’état
de nature »), dominés par l’animal, l’animalité
de King Kong. C’est le film le plus ethnographique que je
connaisse, le costume des gens (et le village) directement inspiré
de la Mélanésie, mais l’île est située
dans le sud de l’Océan Indien. Mais j’ai voulu
la mettre plus haut, du côté de Sumatra, parce que
le monde malais est un mélange incroyable de coutumes primitives
et de civilisation indienne (de l’Inde). Exactement ce dont
j’avais besoin. Et ce qui m’a confirmé dans mon
choix, c’est lorsque j’ai relu Swift : le naufrage à
lieu au large de Sumatra…
Le plus amusant est que j’avais situé ces îles
au beau milieu de nulle part. Et puis, j’ai voulu vérifier
sur un atlas plus gros et là, la réalité a
dépassé la fiction : l’endroit exact où
j’avais situé mes îles imaginaires était
déjà occupé par des îles réelles,
les îles Coco. Alors j’ai déplacé mes
îles et j’ai intégré les îles Coco
à mon récit en mélangeant des faits réels
et des faits imaginaires dans l’histoire de la découverte
des Trobobar par je ne sais plus quel marin (hollandais) du XVIIe
siècle.
Quelle
a été la genèse de ce travail littéraire
(que l’on imagine monumental…) ? Des ouvrages spécialisés
vous ont-ils directement inspiré ?
La genèse
n’a pas représenté un travail monumental. Imaginer
des coutumes, était très facile. Imaginer des mythes
était très facile, vu que j’ai autrefois beaucoup
travaillé sur ces sujets. Je les ai construits dans l’esprit
que j’ai indiqué.
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Par
exemple, le mythe de l’arrivée des actuels habitants
aux Trobobar avec l’histoire du cru et du cuit est un
pastiche de beaucoup de choses : il y a une allusion directe
à Lévi-Strauss (le cru et le cuit étant
le thème majeur du premier volume de ses Mythologiques),
l’histoire centrale est un paradoxe bien connu de la logique,
et l’idée des premiers habitants (très sauvages
et cannibales) qui se suicident lorsque le héros qui
conduit son peuple (Moïse, évidemment) est très
directement tirée du mythe d’Œdipe (avec le
sphinx qui se suicide lorsque Œdipe résout la fameuse
énigme). En plus, cela me plaisait puisque cela mettait
le lecteur sur la piste de l’inceste, thème important
du livre… Seule la forme est prétendument malaise
; en réalité, tous les ingrédients sont
directement occidentaux. Un autre mythe est japonais, etc. |
Tout cela était
très facile ; ce qui a été difficile était
de faire un choix, un tri entre tous les mythes, toutes les variantes
que j’avais dans la tête.
Les personnages, les coutumes, aussi, il a fallu que je déblaye
pour que tout se rassemble autour de quelques leit-motives majeurs,
sans quoi le lecteur ne pouvait plus s’y retrouver. Le gros
travail a été de simplification. Pour ce qui est de
l’intrigue policière, avec toutes ses explications,
ses motifs, etc., elle est directement empruntée à
mon livre précédent (purement scientifique). Pour
le roman, j’ai d’abord écrit l’histoire
réelle de ce qui s’était passé, la suite
des meurtres, au jour le jour, puis j’ai redéployé
à l’envers en ne donnant chaque fois que quelques indications,
de telle façon que le lecteur ait en fait toutes les indications,
mais sans qu’il puisse vraiment trouver.
Ce qui a été long a été la mise en forme
littéraire de certains passages, le prologue, les morceaux
de poésie que j’insère dans les mythes et qui
sont soi disant des traductions de chants trobobarais…
Du
côté de la littérature, hormis Jonathan Swift,
quels auteurs, classiques ou contemporains, vous ont directement
influencés ?
Swift, évidemment,
et tout le conte philosophique. Le héros principal, le jeune
et très naïf Hans, c’est Candide ; et la vérité
qu’il ressasse « tout est échange » (caricature
de la thèse bien connue de Lévi-Strauss) est le pendant
du « tout est pour le meilleur dans le meilleur des mondes
» (caricature d’une des propositions de Leibniz). Tout
cela est très directement XVIIIe siècle, y compris
son côté « persan » ou bon sauvage qui
montre aux doctes savants qu’ils ne racontent que des bobards.
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Mais
pour l’inspiration générale, c’est
plutôt Le manuscrit trouvé à Saragosse,
livre que j’aime énormément, à cause
des emboîtements d’histoires et parce que l’on
ne sait jamais où est la réalité et le
rêve, où est le vrai et le faux, comme dans mes
mythes, qui disent chaque fois quelque chose, jamais exactement
la même chose, qui disent quelque chose de l’histoire
de ce peuple, comme notre passé, toujours raconté
de façon différente, inconnaissable. En fait,
ce que chacun des mythes révèle, c’est le
caractère de celui qui le raconte. De même les
coutumes, présentées chaque fois différemment
: chacun les interprète et les dit en fonction de sa
personnalité, et de son intérêt. Je pense
qu’en examinant attentivement la façon dont fonctionne
chacun des protagonistes (indigènes bien sûr, les
Occidentaux n’y comprennent rien), on pourrait deviner
qui est l’auteur des crimes. |
Ce qui m’intéressait,
c'était de faire quelque chose de plus subtil que seulement
la même histoire racontée par plusieurs personnages,
comme dans La plaisanterie de Milan Kundera (que j’ai
beaucoup aimé autrefois) ou dans Rashômon
de Kurosawa (que je tiens pour le plus grand du cinéma, mais
ce film est le seul de lui que je n’aime pas, sans doute parce
que je le trouve trop simple). Pour la trame romanesque, le fil
non linéaire du récit, j’ai été
beaucoup influencé par le roman américain contemporain,
en tout premier lieu par Les corrections de Jonathan Franzen,
qui venait de sortir en français au moment où j’écrivais.
L’idée de deux récits parallèles, l’un
au passé, l’autre au présent, lui est directement
empruntée (j’aime énormément la forme
de ce livre, l’écriture, bien que le sujet, que je
définirais comme « les problèmes d’ego
de l’Américain moyen aujourd’hui », m’ennuie
prodigieusement). Mais j’ai un peu changé par la suite,
j’ai fusionné les deux lignes, pour que vers la fin,
il n’y en ait plus qu’une seule, mais la fin de mon
roman n’est plus centrée que sur l’intrigue policière
et sa résolution. Il y aussi une analogie directe avec Le
nom de la rose : et tout comme Umberto Ecco a imaginé
des motifs de crimes invraisemblables dans une abbaye médiévale,
j’ai imaginé des motifs pareillement invraisemblables
dans une île de bons sauvages. Son motif de crime n’avait
jamais été fait dans la littérature policière,
et le mien non plus.
Mais
il y a dans votre livre des styles très différents,
et il est tout simplement inclassable. Ce n’est pas un roman
policier…
Non, ce n’est
certes pas un roman policier, bien qu’il y ait une intrigue
policière, et bien qu’on puisse le lire comme un roman
policier. Ce n’est pas un roman d’amour non plus, bien
qu’il y ait une histoire d’amour (je sais des lecteurs
qui l’ont aimé pour cela ; à vrai dire, j’aime
assez l’histoire d’amour dans mon livre…).
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Mais
ce que je voulais faire, c’était un style multi-style,
un genre multi-genre, où le dramatique y côtoie
le comique, le poétique, le burlesque, et même
les blagues gauloises, et « mauvais goût »,
m’a-t-on dit parfois (rarement). Parce que c’est
cela la réalité. Parce que c’est la réalité
du langage. Et celle des mythes, qui parlent très librement
de sexe. Comme le font les Trobobarais et les Trobobaraises.
J’aime bien aussi les ruptures de styles. En fait, l’intrigue,
et les mythes, et les discours des personnages si différents,
tout comme le héros principal, sexuellement esseulé
avant d’être mystiquement amoureux, m’ont
permis de raccrocher des styles différents, complètement
différents, parce qu’aucun discours n’épuise
la réalité, et même parce que tous les discours
possibles, si l’on pouvait les écrire, ne viendraient
pas à bout de la réalité… |
Vous
parlez beaucoup de « paradis », le paradis perdu bien
sûr que l’on va chercher dans les îles sauvageonnes,
le vert paradis des amours enfantines, et vous écrivez «
à chacun son paradis »…
Selon ses besoins,
bien sûr. Selon son fantasme. Chacun de mes personnages incarne
une idée de paradis. Chacun veut trouver là-bas un
paradis, paradis théorique pour Hans, paradis de l’amour
passion après, paradis des sauvages aux seins nus pour le
docteur alcoolique, paradis de l’innocence première
des peuples sauvages pour le missionnaire, etc. Chacun construit
son propre paradis, avec son discours propre, en ne prêtant
que très peu d’attention à ce que dit l’autre.
C’est cela qui réunit les Européens là-bas
: leur commune cécité. Ils ne voient pas l’île
; ils ne comprennent rien à cette civilisation. Ils en mourront
tous. Même le jeune héros (il ne meurt pas, on le sait
dès le début, dès le prologue), mais à
la fin (on le saura dans l’épilogue) il est plus que
mort, il est mort à la réalité de l’amour,
des idées et de la poésie, il gère la mort
de cette civilisation où personne ne se souvient plus de
rien, au milieu des hôtels quatre étoiles qui accueillent
les touristes…
Hans
est néerlandais, Phil britannique, l’archéologue
est français, les touristes sont américains ou japonais…
et nous sommes en Indonésie : l’île se présente
comme un village à l’échelle du monde, dans
lequel chaque personnage incarnerait quelques stéréotypes
assez amusants ; comment appréhendez-vous aujourd’hui
l’arrogance occidentale et notre ethnocentrisme ? Pensez-vous
qu’il cède du terrain ou bien, malgré la décolonisation,
qu’il est plus vivace que jamais ?
L’UNESCO
aujourd’hui recense plusieurs centaines de langues, je dis
bien plusieurs centaines, en voie de disparition. Le problème
à l’heure de la mondialisation est que le modèle
« occidental » n’est plus occidental : il est
le seul pensable, le seul envisageable. Le règne du «
politiquement correct » représente à l’heure
actuelle un monolithisme tel qu’on n’en a jamais connu
dans l’histoire. Aucune des institutions que j’imagine
dans les Trobobar n’est compatible avec le « politically
correct », surtout pas les institutions cachées et
c’est bien pour cette raison qu’ils les cachent, tout
en restant en apparence des gentils sauvages tout juste bons à
distraire les éventuels touristes (découragés
pendant longtemps, surtout par le manque - voulu, et organisé
par Kiki-koko - de structures hôtelières, et l’antipathie
notoire des indigènes, sinon leur apathie apparente, à
l’égard des touristes). Mais aussitôt l’existence
de ces îles révélée au public, les journalistes
arrivant dans l’île, le net, les journaux, c’en
est fini. Cette civilisation «sans argent», où
l’on ne vivait que d’amour et d’eau fraîche,
s’effondre devant les dollars et les projets immobiliers.
On
trouve dans le roman de nombreuses références au matriarcat
(fondement de l’organisation sociale des Trobobarais) : cette
notion est-elle selon vous fantaisiste ou bien, en tant que chercheur,
êtes-vous convaincu que ce modèle, en des temps reculés,
fut beaucoup plus fréquent qu’on ne le croit ?
Il ne fait absolument
aucun doute que le matriarcat (si l’on entend par ce terme
le pouvoir aux femmes, le pendant du patriarcat) n’existe
dans aucun société connue, ni en histoire ni en ethnographie.
Ce que l’on trouve, ce sont des sociétés où
le pouvoir des hommes (toujours présent en politique) est
partiellement rééquilibré par un certain pouvoir
des femmes (sur certains biens, sur la maison, etc.). C’est
tout différent. Et il n’y a aucune raison (aucun indice)
comme quoi il aurait pu en aller différemment autrefois (je
veux dire en préhistoire). Le matriarcat est un mythe occidental
fondé sur une mauvaise interprétation des mythes recueillis
chez les peuples anciens ou ceux étudiés par les ethnologues.
Ces mythes disent qu’à l’origine tout était
à l’envers : certains pouvoirs appartenaient aux femmes.
Mais ce n’est là que l’essence du mythe : certains
disent qu’à l’origine, c’était le
ciel qui était en bas et la terre au-dessus, ou que c’étaient
les hommes qui avaient des menstruations et pas les femmes. Va-t-on
croire que c’est vrai ? Le rôle du mythe est de fournir
un fondement, une justification, à l’ordre présent,
en imaginant une époque (totalement mythique) où tout
aurait été à l’envers. Ils ne sont jamais
(ou presque jamais) le témoignage d’une époque
révolue. Les épopées, au contraire, conservent
en les transformant certains évènement historiques,
mais la structure narrative des épopées est très
différente des celle des mythes.
Quant à
ma société trobobaraise, elle est très peu
« matriarcale ». Le fait d’ailleurs qu’on
puisse le penser (croyez bien que je ne vous le reproche pas, car
j’ai tout fait pour induire le lecteur en erreur : l’auteur
aussi a le droit de dire des bobards) illustre bien le genre d’erreur
dont procède l’idée du matriarcat. Les Trobobaraises,
assurément, prennent l’initiative dans la démarche
amoureuse : c’est là une coutume que l’on rencontre
(chez certains peuples athapascans, dans l’Ouest du Canada),
les femmes peuvent mettre le mari à la porte quand elles
veulent (on rencontre cela aussi chez les Minangkabau, que je mentionne
dans le livre, peuple tout à fait réel, et dont je
m’inspire parfois), la valeur de la femme peut être
estimée au double de celui de l’homme en cas de meurtre
(chez les Iroquois), etc. Mais partout, ce sont les hommes qui détiennent
le pouvoir politique, les magistratures ou les titres, et qui font
la guerre. Les Trobobaraises sont très libres, et difficiles
à draguer (ce dont se plaignent certains touristes), elles
font tourner les hommes en bourriques et portent, si j’ose
dire, « le pantalon » (et bien que les seins nus), mais
le roi est un homme, ou était, direz-vous ; mais celui qui,
dans les temps présents, tire toutes les ficelles est le
professeur Kiki-koko, professeur magouilleur et plus dans la magouille
(en fait, c’est lui qui tient l’île jusqu’à
l’intervention de la police indonésienne et des journalistes,
mais on ne le saura qu’à la fin) que dans le professorat.
Les femmes ont un pouvoir certain à la maison, mais aussitôt
sorti de la maison (de la gestion de la famille, même de ce
que l’on pourrait appeler « les cordons de la bourse
»), ce sont les hommes qui font tout. Quant à la condition
des épouses du roi, elle n’est pas particulièrement
enviable… Il est vrai qu’une femme tient un rôle
important dans cette histoire, mais ce rôle n’est pas
traditionnel. C’est, si l’on veut, la revanche du féminisme.
Mais une revanche tardive, et exceptionnelle, compte tenu du caractère
que je prête à cette femme. Un caractère exceptionnel,
qui peut-être a fait demander à l'un de mes amis si
j’étais amoureux de cette femme.
L’êtes-vous
?
Peut-être.
En tout cas, elle le mériterait.
Envisagez-vous
de renouveler cette expérience littéraire ?
Je ne sais pas.
Pour le moment, je suis dans un très gros travail de rédaction
(en sciences sociales) qui n’a vraiment rien à voir
avec la littérature. Et ce « moment » risque
de durer assez longtemps.
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Ce
que j’aimerais faire ensuite ne me paraît pas publiable.
Quand je lis de la littérature, je ne m’intéresse
qu’à la forme, généralement pas à
l’histoire, et assurément pas à la psychologie
des personnages. J’ai horreur des romans à thèse
et de tout ce qui prétend dire ou enseigner quelque chose,
critique sociale ou autre. Je porte aux nues quelqu’un
comme Nabokov, tout particulièrement Lolita,
parce que l’intrigue (minime d’ailleurs), tout comme
les sentiments (à vrai dire assez peu, plutôt le
désir brut), ne sont que le prétexte du chatoiement
incroyable des mots sous la plume de l’écrivain.
Mais je n’ai ni la prétention de faire aussi bien,
ni le goût. Je pencherais plutôt pour une sorte
d’Escher littéraire, un discours qui reviendrait
incessamment sur lui-même et dont l’objet serait
lui-même. Des discours parallèles, plutôt
que des emboîtements, qui se répondraient les uns
aux autres… |
Quel
sentiment retirez-vous de ce travail qui, de toute évidence,
vous a plutôt amusé ?
Celui d’une
totale liberté.
Lorsque j’écris un article scientifique, la forme s’impose
avec les arguments. Je sais que, compte tenu de ce que l’on
dit, il faut commencer de telle ou telle façon ; comment
il faut justifier chaque argument, et dans quel ordre il faut les
exposer. C’est presque mathématique. Mais le pire est
la justification, la vérification de chaque citation, et
de leur contexte pour ne pas trahir l’auteur que je cite,
etc. En littérature (du moins telle que je la fais, mais
je ne me sens pas un littéraire, sinon par jeu), seule l’intrigue
me contraint comme le fil de trame d’une tapisserie : là-dessus,
j’assemble librement des morceaux de couleur différente.
Après, bien sûr, il faut nettoyer, retoucher, harmoniser,
mais quand même, la liberté du créateur artistique
est sans commune mesure avec celle du chercheur.
propos
recueillis par B. Longre (février 2005)

http://www.alaintestart.com/index.htm
http://www.actes-sud.fr
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