Entretien avec Alain Testart, à propos de son roman
Eden Cannibale

(Actes Sud / Errance, 2004)

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De l'anthropologique au littéraire et vice-versa

Tout prédisposait Alain Testart (anthropologue, directeur de recherche au CNRS et membre du laboratoire d’anthropologie sociale, auteur de La Servitude volontaire) à composer un (premier) roman "d'anthropologie-fiction"... L'auteur raconte la genèse et l'élaboration d'Eden Cannibale, et nous parle de ses préoccupations littéraires, de ses lectures, du matriarcat, de l'aveuglement occidental, de Gulliver et de Lévi-Strauss, mais aussi du célèbre professeur Kiki-Koko...

Jusqu’à présent, vos ouvrages, spécialisés, appartenaient au domaine des sciences sociales et de l’anthropologie ; quel cheminement vous a mené jusqu’à la fiction et de quelle manière ce mode d’expression s’est-il imposé à vous ?

Je me demande si finalement, tout n’est pas parti de « Trobobar ». J’avais inventé ce mot quelques années auparavant pour y défendre des idées (tout à fait sérieuses), mais présentées sous forme d’un canular. Je l’avais signé du nom de Kiki-koko, professeur à l’université libre des Iles Trobobar. Ce vieux et modeste professeur y présentait, d’ailleurs fort respectueusement, quelques objections qu’ils disait lui-même « naïves » contre certaines théories en vogue dans nos universités. Naïvetés dont il s’excusait et qu’il imputait à son ignorance (j’avais situé les îles Trobobar quelque part dans l’Océan Indien, et peuplées de sauvages). C’était évidemment les sauvages qui critiquaient ce que les anthropologues disaient d’eux… Le procédé est connu : c’est celui des Lettres persanes. J’avais cru qu’il amuserait mes collègues. Mais cela ne les a pas amusés du tout. L’article a été refusé partout (dans des revues où j’ai l’habitude de publier) et cela m’a même valu quelques brouilles avec mes amis.

J’ai mis l’article au panier, mais le mot a continué à tourner dans ma tête. Ce qui m’amusait évidemment était que ce vieux raconte ce que l’on pouvait penser être des « bobards », l’article étant sous-titré « propos trobobarais », mais que tout était fait pour que le lecteur entende que c’était l’université française qui racontait des bobards. Et le mot me plaisait encore parce qu’il était un mélange de vrai et d’imaginaire, vu qu’il est construit comme un jeu de mot mais rime comme le nom des Nicobar, archipel tout à fait réel dans le golfe du Bengale. Et pour quelqu’un qui connaît l’anthropologie, cela évoque les îles Trobriand, sans doute les plus célèbres dans la discipline puisque tout étudiant commence par lire Malinowski à propos des îles Trobriand (l’association des mots est si forte qu’il faut maintenant que je fasse attention lorsque je fais cours pour ne pas dire « Trobobar » au lieu de « Trobriandais »…).

Bref les Trobobarais ont commencé à s’imposer à moi et j’ai commencé à imager les coutumes de ce peuple imaginaire. Dans l’article, je n’évoquai qu’une seule de leurs coutumes : la peine des incestueux, condamnés à avoir la tête écrasée sous une patte d’éléphant. C’était là une peine courante dans l’Inde d’autrefois, mais évidemment pas pour les incestueux, et pas dans des îles, qui n’ont pas d’éléphant : je crois que l’idée me séduisait en raison de l’association entre l’éléphant et Babar (et évidemment, toujours la rime avec Trobobar…).
Imaginer des coutumes, c’était très facile et je l’ai fait dans l’esprit du jeu de mot : j’ai pris des coutumes connues (et toutes réelles) mais chaque fois en forçant le trait, comme autant de caricatures de la réalité et tout autant des thèmes récurrents de la discipline : la royauté sacrée, les interdits de mariage, l’inceste, le rôle des femmes, etc.

L’ensemble est un pastiche de tout ce à quoi s’est intéressé l’anthropologie depuis qu’elle existe. C’est ainsi que j’ai construit cette société complètement invraisemblable avec des coutumes pour le mariage tellement compliquées que personne ne peut vraiment s’y retrouver, et avec, à côté, le contraire : l’amour libre.

Les indigènes, eux-mêmes, ne s’y retrouvent pas. Ils énoncent chaque fois une règle nouvelle, qui contredit la précédente… Mais à la différence de mon jeune héros, « anthropologue en herbe », comme je dis, je crois, à un moment, cela ne les gêne nullement, car il y a toujours une autre règle qui permet de faire ce que la précédente empêchait de faire. « Il y a une règle » ? ou bien : inventent- ils une nouvelle règle ? Je ne sais pas. Je crois qu’ils inventent, comme font les enfants quand ils veulent vous apprendre un jeu : ils ont toujours une règle qu’ils vous sortent au bon moment pour vous expliquer que vous n’avez pas le droit de faire ci ou ça, mais une règle dont vous n’avez pas entendu parler avant. Le naïf dans l’histoire, c’est le jeune héros qui croit dur comme fer tout ce qu’on lui dit. Et les indigènes évidemment sont des «Trobobarais» : ils racontent des histoires, ils ne font que cela… on ne peut jamais les croire, ils jouent avec les mots, la langue. C’est pourquoi Tahwiri, la principale représentante de ce peuple est la plus grande intellectuelle : elle connaît toutes les théories, est capable de les réfuter, d’en créer de nouvelles, et de vous démontrer juste après que tout n’est basé que sur quelques jeux de mots. Tout est à l’envers : les sauvages ne vivent que d’amour et de mots, et jouent avec les mots (et les idées, c’est la même chose) ; les Européens sont les vrais naïfs, ils croient ce qu’on leur raconte, ou veulent y croire…

Mais tout cela ne faisait pas un roman ?

Certes non. C’est pourquoi l’idée de ces gens aux coutumes étranges, fantasques et invraisemblables a tourné dans ma tête comme un simple jeu. Je n’avais pas l’idée de roman. Seulement l’idée d’un sorte de science-fiction, mais sans rayon vert ni X, sans astronef, sans ordinateur (ce qui est vraiment la chose qui m’ennuie le plus au monde)… Une sorte d’anthropologie fiction, car je crois que sur ce sujet les coutumes qu’ont inventées les hommes sont si variées, étranges, que la réalité dépasse la fiction. Puiser dans l’arsenal de tout ce qu’a révélé l’anthropologie depuis un peu plus d’un siècle qu’elle existe, permet de faire une science-fiction extrêmement riche… Mais, comme vous dites, cela ne faisait pas un roman. J’ai inventé les personnages avant l’histoire.

Les personnages, c’était très facile. Chacun de mes personnages est une caricature. Chacun va là-bas pour trouver son paradis. En fait, on ne s’est jamais intéressé aux sauvages que parce qu’ils étaient une sorte de paradis perdu. La vraie ethnologie commence au XVIIIe siècle, avec le mythe du bon sauvage, ce dont on ne s’est encore pas débarrassé… Donc j’avais ce monde et des Occidentaux en face, tous venus là-bas pour des mauvaises raisons. J’avais envie d’en faire quelque chose sans savoir quoi et c’est un ami qui m’a soufflé, très simplement, ce à quoi je ne pensais pas : en reprenant un motif de meurtre qui était le sujet de mon précédent bouquin (je ne vais pas dire ce que c’est pour laisser le suspens entier). Meurtre, intrigue policière ; plus une histoire d’amour. C’était un double fil qui me permettait de déployer mes personnages au milieu de l’île.

Pourquoi avez-vous situé vos îles en Indonésie ?

En fait, les Trobobar ne sont pas véritablement « en » Indonésie, ni culturellement, ni politiquement. Elles sont dans l’Océan Indien et le gouvernement indonésien a des vélléités de s’immiscer là-bas, ce qui n’est pas tout à fait la même chose.
Ces îles ne pouvaient être pour moi que dans l’Océan Indien. D’abord en raison de King Kong (pas le remake que je n’aime pas, mais le film des années trente). J’adore les premières séquences du film avec les sauvages (très sauvages, cannibalisme, sacrifice, etc.) et le mur derrière : le mur derrière lequel est le grand singe, la Nature, les « naturels » (comme on appelait autrefois ces peuples, les « peuples à l’état de nature »), dominés par l’animal, l’animalité de King Kong. C’est le film le plus ethnographique que je connaisse, le costume des gens (et le village) directement inspiré de la Mélanésie, mais l’île est située dans le sud de l’Océan Indien. Mais j’ai voulu la mettre plus haut, du côté de Sumatra, parce que le monde malais est un mélange incroyable de coutumes primitives et de civilisation indienne (de l’Inde). Exactement ce dont j’avais besoin. Et ce qui m’a confirmé dans mon choix, c’est lorsque j’ai relu Swift : le naufrage à lieu au large de Sumatra…
Le plus amusant est que j’avais situé ces îles au beau milieu de nulle part. Et puis, j’ai voulu vérifier sur un atlas plus gros et là, la réalité a dépassé la fiction : l’endroit exact où j’avais situé mes îles imaginaires était déjà occupé par des îles réelles, les îles Coco. Alors j’ai déplacé mes îles et j’ai intégré les îles Coco à mon récit en mélangeant des faits réels et des faits imaginaires dans l’histoire de la découverte des Trobobar par je ne sais plus quel marin (hollandais) du XVIIe siècle.

Quelle a été la genèse de ce travail littéraire (que l’on imagine monumental…) ? Des ouvrages spécialisés vous ont-ils directement inspiré ?

La genèse n’a pas représenté un travail monumental. Imaginer des coutumes, était très facile. Imaginer des mythes était très facile, vu que j’ai autrefois beaucoup travaillé sur ces sujets. Je les ai construits dans l’esprit que j’ai indiqué.

Par exemple, le mythe de l’arrivée des actuels habitants aux Trobobar avec l’histoire du cru et du cuit est un pastiche de beaucoup de choses : il y a une allusion directe à Lévi-Strauss (le cru et le cuit étant le thème majeur du premier volume de ses Mythologiques), l’histoire centrale est un paradoxe bien connu de la logique, et l’idée des premiers habitants (très sauvages et cannibales) qui se suicident lorsque le héros qui conduit son peuple (Moïse, évidemment) est très directement tirée du mythe d’Œdipe (avec le sphinx qui se suicide lorsque Œdipe résout la fameuse énigme). En plus, cela me plaisait puisque cela mettait le lecteur sur la piste de l’inceste, thème important du livre… Seule la forme est prétendument malaise ; en réalité, tous les ingrédients sont directement occidentaux. Un autre mythe est japonais, etc.

Tout cela était très facile ; ce qui a été difficile était de faire un choix, un tri entre tous les mythes, toutes les variantes que j’avais dans la tête.
Les personnages, les coutumes, aussi, il a fallu que je déblaye pour que tout se rassemble autour de quelques leit-motives majeurs, sans quoi le lecteur ne pouvait plus s’y retrouver. Le gros travail a été de simplification. Pour ce qui est de l’intrigue policière, avec toutes ses explications, ses motifs, etc., elle est directement empruntée à mon livre précédent (purement scientifique). Pour le roman, j’ai d’abord écrit l’histoire réelle de ce qui s’était passé, la suite des meurtres, au jour le jour, puis j’ai redéployé à l’envers en ne donnant chaque fois que quelques indications, de telle façon que le lecteur ait en fait toutes les indications, mais sans qu’il puisse vraiment trouver.
Ce qui a été long a été la mise en forme littéraire de certains passages, le prologue, les morceaux de poésie que j’insère dans les mythes et qui sont soi disant des traductions de chants trobobarais…

Du côté de la littérature, hormis Jonathan Swift, quels auteurs, classiques ou contemporains, vous ont directement influencés ?

Swift, évidemment, et tout le conte philosophique. Le héros principal, le jeune et très naïf Hans, c’est Candide ; et la vérité qu’il ressasse « tout est échange » (caricature de la thèse bien connue de Lévi-Strauss) est le pendant du « tout est pour le meilleur dans le meilleur des mondes » (caricature d’une des propositions de Leibniz). Tout cela est très directement XVIIIe siècle, y compris son côté « persan » ou bon sauvage qui montre aux doctes savants qu’ils ne racontent que des bobards.

Mais pour l’inspiration générale, c’est plutôt Le manuscrit trouvé à Saragosse, livre que j’aime énormément, à cause des emboîtements d’histoires et parce que l’on ne sait jamais où est la réalité et le rêve, où est le vrai et le faux, comme dans mes mythes, qui disent chaque fois quelque chose, jamais exactement la même chose, qui disent quelque chose de l’histoire de ce peuple, comme notre passé, toujours raconté de façon différente, inconnaissable. En fait, ce que chacun des mythes révèle, c’est le caractère de celui qui le raconte. De même les coutumes, présentées chaque fois différemment : chacun les interprète et les dit en fonction de sa personnalité, et de son intérêt. Je pense qu’en examinant attentivement la façon dont fonctionne chacun des protagonistes (indigènes bien sûr, les Occidentaux n’y comprennent rien), on pourrait deviner qui est l’auteur des crimes.

Ce qui m’intéressait, c'était de faire quelque chose de plus subtil que seulement la même histoire racontée par plusieurs personnages, comme dans La plaisanterie de Milan Kundera (que j’ai beaucoup aimé autrefois) ou dans Rashômon de Kurosawa (que je tiens pour le plus grand du cinéma, mais ce film est le seul de lui que je n’aime pas, sans doute parce que je le trouve trop simple). Pour la trame romanesque, le fil non linéaire du récit, j’ai été beaucoup influencé par le roman américain contemporain, en tout premier lieu par Les corrections de Jonathan Franzen, qui venait de sortir en français au moment où j’écrivais. L’idée de deux récits parallèles, l’un au passé, l’autre au présent, lui est directement empruntée (j’aime énormément la forme de ce livre, l’écriture, bien que le sujet, que je définirais comme « les problèmes d’ego de l’Américain moyen aujourd’hui », m’ennuie prodigieusement). Mais j’ai un peu changé par la suite, j’ai fusionné les deux lignes, pour que vers la fin, il n’y en ait plus qu’une seule, mais la fin de mon roman n’est plus centrée que sur l’intrigue policière et sa résolution. Il y aussi une analogie directe avec Le nom de la rose : et tout comme Umberto Ecco a imaginé des motifs de crimes invraisemblables dans une abbaye médiévale, j’ai imaginé des motifs pareillement invraisemblables dans une île de bons sauvages. Son motif de crime n’avait jamais été fait dans la littérature policière, et le mien non plus.

Mais il y a dans votre livre des styles très différents, et il est tout simplement inclassable. Ce n’est pas un roman policier…

Non, ce n’est certes pas un roman policier, bien qu’il y ait une intrigue policière, et bien qu’on puisse le lire comme un roman policier. Ce n’est pas un roman d’amour non plus, bien qu’il y ait une histoire d’amour (je sais des lecteurs qui l’ont aimé pour cela ; à vrai dire, j’aime assez l’histoire d’amour dans mon livre…).

Mais ce que je voulais faire, c’était un style multi-style, un genre multi-genre, où le dramatique y côtoie le comique, le poétique, le burlesque, et même les blagues gauloises, et « mauvais goût », m’a-t-on dit parfois (rarement). Parce que c’est cela la réalité. Parce que c’est la réalité du langage. Et celle des mythes, qui parlent très librement de sexe. Comme le font les Trobobarais et les Trobobaraises. J’aime bien aussi les ruptures de styles. En fait, l’intrigue, et les mythes, et les discours des personnages si différents, tout comme le héros principal, sexuellement esseulé avant d’être mystiquement amoureux, m’ont permis de raccrocher des styles différents, complètement différents, parce qu’aucun discours n’épuise la réalité, et même parce que tous les discours possibles, si l’on pouvait les écrire, ne viendraient pas à bout de la réalité…

Vous parlez beaucoup de « paradis », le paradis perdu bien sûr que l’on va chercher dans les îles sauvageonnes, le vert paradis des amours enfantines, et vous écrivez « à chacun son paradis »…

Selon ses besoins, bien sûr. Selon son fantasme. Chacun de mes personnages incarne une idée de paradis. Chacun veut trouver là-bas un paradis, paradis théorique pour Hans, paradis de l’amour passion après, paradis des sauvages aux seins nus pour le docteur alcoolique, paradis de l’innocence première des peuples sauvages pour le missionnaire, etc. Chacun construit son propre paradis, avec son discours propre, en ne prêtant que très peu d’attention à ce que dit l’autre. C’est cela qui réunit les Européens là-bas : leur commune cécité. Ils ne voient pas l’île ; ils ne comprennent rien à cette civilisation. Ils en mourront tous. Même le jeune héros (il ne meurt pas, on le sait dès le début, dès le prologue), mais à la fin (on le saura dans l’épilogue) il est plus que mort, il est mort à la réalité de l’amour, des idées et de la poésie, il gère la mort de cette civilisation où personne ne se souvient plus de rien, au milieu des hôtels quatre étoiles qui accueillent les touristes…

Hans est néerlandais, Phil britannique, l’archéologue est français, les touristes sont américains ou japonais… et nous sommes en Indonésie : l’île se présente comme un village à l’échelle du monde, dans lequel chaque personnage incarnerait quelques stéréotypes assez amusants ; comment appréhendez-vous aujourd’hui l’arrogance occidentale et notre ethnocentrisme ? Pensez-vous qu’il cède du terrain ou bien, malgré la décolonisation, qu’il est plus vivace que jamais ?

L’UNESCO aujourd’hui recense plusieurs centaines de langues, je dis bien plusieurs centaines, en voie de disparition. Le problème à l’heure de la mondialisation est que le modèle « occidental » n’est plus occidental : il est le seul pensable, le seul envisageable. Le règne du « politiquement correct » représente à l’heure actuelle un monolithisme tel qu’on n’en a jamais connu dans l’histoire. Aucune des institutions que j’imagine dans les Trobobar n’est compatible avec le « politically correct », surtout pas les institutions cachées et c’est bien pour cette raison qu’ils les cachent, tout en restant en apparence des gentils sauvages tout juste bons à distraire les éventuels touristes (découragés pendant longtemps, surtout par le manque - voulu, et organisé par Kiki-koko - de structures hôtelières, et l’antipathie notoire des indigènes, sinon leur apathie apparente, à l’égard des touristes). Mais aussitôt l’existence de ces îles révélée au public, les journalistes arrivant dans l’île, le net, les journaux, c’en est fini. Cette civilisation «sans argent», où l’on ne vivait que d’amour et d’eau fraîche, s’effondre devant les dollars et les projets immobiliers.

On trouve dans le roman de nombreuses références au matriarcat (fondement de l’organisation sociale des Trobobarais) : cette notion est-elle selon vous fantaisiste ou bien, en tant que chercheur, êtes-vous convaincu que ce modèle, en des temps reculés, fut beaucoup plus fréquent qu’on ne le croit ?

Il ne fait absolument aucun doute que le matriarcat (si l’on entend par ce terme le pouvoir aux femmes, le pendant du patriarcat) n’existe dans aucun société connue, ni en histoire ni en ethnographie. Ce que l’on trouve, ce sont des sociétés où le pouvoir des hommes (toujours présent en politique) est partiellement rééquilibré par un certain pouvoir des femmes (sur certains biens, sur la maison, etc.). C’est tout différent. Et il n’y a aucune raison (aucun indice) comme quoi il aurait pu en aller différemment autrefois (je veux dire en préhistoire). Le matriarcat est un mythe occidental fondé sur une mauvaise interprétation des mythes recueillis chez les peuples anciens ou ceux étudiés par les ethnologues. Ces mythes disent qu’à l’origine tout était à l’envers : certains pouvoirs appartenaient aux femmes. Mais ce n’est là que l’essence du mythe : certains disent qu’à l’origine, c’était le ciel qui était en bas et la terre au-dessus, ou que c’étaient les hommes qui avaient des menstruations et pas les femmes. Va-t-on croire que c’est vrai ? Le rôle du mythe est de fournir un fondement, une justification, à l’ordre présent, en imaginant une époque (totalement mythique) où tout aurait été à l’envers. Ils ne sont jamais (ou presque jamais) le témoignage d’une époque révolue. Les épopées, au contraire, conservent en les transformant certains évènement historiques, mais la structure narrative des épopées est très différente des celle des mythes.

Quant à ma société trobobaraise, elle est très peu « matriarcale ». Le fait d’ailleurs qu’on puisse le penser (croyez bien que je ne vous le reproche pas, car j’ai tout fait pour induire le lecteur en erreur : l’auteur aussi a le droit de dire des bobards) illustre bien le genre d’erreur dont procède l’idée du matriarcat. Les Trobobaraises, assurément, prennent l’initiative dans la démarche amoureuse : c’est là une coutume que l’on rencontre (chez certains peuples athapascans, dans l’Ouest du Canada), les femmes peuvent mettre le mari à la porte quand elles veulent (on rencontre cela aussi chez les Minangkabau, que je mentionne dans le livre, peuple tout à fait réel, et dont je m’inspire parfois), la valeur de la femme peut être estimée au double de celui de l’homme en cas de meurtre (chez les Iroquois), etc. Mais partout, ce sont les hommes qui détiennent le pouvoir politique, les magistratures ou les titres, et qui font la guerre. Les Trobobaraises sont très libres, et difficiles à draguer (ce dont se plaignent certains touristes), elles font tourner les hommes en bourriques et portent, si j’ose dire, « le pantalon » (et bien que les seins nus), mais le roi est un homme, ou était, direz-vous ; mais celui qui, dans les temps présents, tire toutes les ficelles est le professeur Kiki-koko, professeur magouilleur et plus dans la magouille (en fait, c’est lui qui tient l’île jusqu’à l’intervention de la police indonésienne et des journalistes, mais on ne le saura qu’à la fin) que dans le professorat. Les femmes ont un pouvoir certain à la maison, mais aussitôt sorti de la maison (de la gestion de la famille, même de ce que l’on pourrait appeler « les cordons de la bourse »), ce sont les hommes qui font tout. Quant à la condition des épouses du roi, elle n’est pas particulièrement enviable… Il est vrai qu’une femme tient un rôle important dans cette histoire, mais ce rôle n’est pas traditionnel. C’est, si l’on veut, la revanche du féminisme. Mais une revanche tardive, et exceptionnelle, compte tenu du caractère que je prête à cette femme. Un caractère exceptionnel, qui peut-être a fait demander à l'un de mes amis si j’étais amoureux de cette femme.

L’êtes-vous ?

Peut-être. En tout cas, elle le mériterait.

Envisagez-vous de renouveler cette expérience littéraire ?

Je ne sais pas. Pour le moment, je suis dans un très gros travail de rédaction (en sciences sociales) qui n’a vraiment rien à voir avec la littérature. Et ce « moment » risque de durer assez longtemps.

Ce que j’aimerais faire ensuite ne me paraît pas publiable. Quand je lis de la littérature, je ne m’intéresse qu’à la forme, généralement pas à l’histoire, et assurément pas à la psychologie des personnages. J’ai horreur des romans à thèse et de tout ce qui prétend dire ou enseigner quelque chose, critique sociale ou autre. Je porte aux nues quelqu’un comme Nabokov, tout particulièrement Lolita, parce que l’intrigue (minime d’ailleurs), tout comme les sentiments (à vrai dire assez peu, plutôt le désir brut), ne sont que le prétexte du chatoiement incroyable des mots sous la plume de l’écrivain. Mais je n’ai ni la prétention de faire aussi bien, ni le goût. Je pencherais plutôt pour une sorte d’Escher littéraire, un discours qui reviendrait incessamment sur lui-même et dont l’objet serait lui-même. Des discours parallèles, plutôt que des emboîtements, qui se répondraient les uns aux autres…

Quel sentiment retirez-vous de ce travail qui, de toute évidence, vous a plutôt amusé ?

Celui d’une totale liberté.
Lorsque j’écris un article scientifique, la forme s’impose avec les arguments. Je sais que, compte tenu de ce que l’on dit, il faut commencer de telle ou telle façon ; comment il faut justifier chaque argument, et dans quel ordre il faut les exposer. C’est presque mathématique. Mais le pire est la justification, la vérification de chaque citation, et de leur contexte pour ne pas trahir l’auteur que je cite, etc. En littérature (du moins telle que je la fais, mais je ne me sens pas un littéraire, sinon par jeu), seule l’intrigue me contraint comme le fil de trame d’une tapisserie : là-dessus, j’assemble librement des morceaux de couleur différente. Après, bien sûr, il faut nettoyer, retoucher, harmoniser, mais quand même, la liberté du créateur artistique est sans commune mesure avec celle du chercheur.

propos recueillis par B. Longre (février 2005)

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