Eden Cannibale

(Actes Sud / Errance, 2004)

 

Chacun cherche son Eden

Le paradis perdu selon Alain Testart : une île-palimpseste.

Rares sont les occasions de lire un roman français aussi foisonnant : profusion des références, richesse intertextuelle, ampleur parodique, éventail narratif, tout est là pour éblouir un lecteur avide d’aventures humaines, d'hypothèses policières, de romances exotiques et de quêtes intellectuelles sous le signe de la satire ethnologique.

Le jeune Hans Stabben, étudiant en ethnologie et narrateur enthousiaste (dont la naïveté et les effets de plume permettent de l'inclure dans la lignée du célèbre Lemuel Gulliver), a rigoureusement retenu le conseil martelé par son professeur de lettres : « Unité, unité, unité ! Les trois grandes règles du classicisme (…) Surtout la première ! Unité de lieu, n’oubliez jamais l’unité de lieu ! » ; c’est ainsi que l’action se déroule exclusivement sur la Grande île des Trobobar, quelque part en Indonésie, un lieu encore peu fréquenté où Hans est parti «étudier les mœurs et coutumes de ses populations restées en dehors de la civilisation.» — à la grande stupéfaction de sa mère, femme de bon sens, qui s’exclame : « Alors à quoi ça sert d’aller si loin, voir ces gens, s’ils sont comme nous ? ». En arrivant sur l’île, Hans et Phileas Drog (universitaire polyglotte, conteur invétéré, qui compte s'ateler à l'étude des mythes et légendes Trobobarais, à leur reconstruction et à leurs variantes) apprennent que le missionnaire de service a été poignardé et que la police indonésienne enquête. Ce meurtre (acte contre-nature aux Trobobar) bouscule le gentil équilibre social de l’île (qui se fonde sur un matriarcat ancestral très vraisemblable – on se réfèrera au roman Elles de D. Haziot) et les autochtones, habituellement si pacifiques, sont soupçonnés.

Alain Testart, spécialiste en anthropologie sociale, met sa science au service de la création littéraire : remontant aux sources de la littérature occidentale et de l’humain, il propose un roman de la genèse – le paradis des Trobobar faisant office d'un microcosme sociétal presque vierge, et qui n'a pas encore subi des assauts trop violents de la supposée "civilisation" ; c'est dans ce cadre exotique que notre jeune ethnologue effectue ses recherches ; mais bientôt, il fait partie de la population, après avoir été adopté par Kiki-koko, professeur et traducteur, ceci lui ôtant cependant la possibilité de se poser en témoin neutre et en narrateur fiable…
L'un des dispositifs narratifs employés par l'auteur est celui du renversement du point de vue, certes peu novateur, mais toujours aussi efficace que chez Voltaire, Montesquieu ou Swift. On se réjouit d'y voir les occidentaux tournés en ridicule par ceux qu'ils considèrent comme de (bons) sauvages et des larbins (ces derniers traitent par exemple les Occidentaux de "porteurs" - toujours avec un téléphone, un ordinateur ou un livre sous le bras - qui sont considérés comme esclaves d'un absurde matérialisme), mais l'écrivain égratigne aussi au passage la complexité du système trobobarais, qui présente lui aussi nombre d'incohérences prêtant à rire.

Revenons au jeune Hans, plus prompt à étudier l’anatomie d’une jeune Trobobaraise qu’il élève, lors d’accès de lyrisme amoureux aussi ridicules qu’amusants, au rang de déesse, que les fonctionnements sociaux et familiaux abscons de cette civilisation… Tahwiri (la belle qui rend Hans si fiévreux) est Koko (ouf !) car si elle avait été Kiki, Hans n’aurait pu la convoiter sans enfreindre l'universel tabou de l’inceste, qui sévit exagéremment sur la grande île ; elle est de surcroît princesse, indépendante, instruite et a fréquenté l'occident ; le jeune homme renonce alors à ses louables objectifs : « J’abandonnai aux poubelles de l’histoire la grande mission dont je m’étais autrefois cru investi, j’oubliai cette grande loi universelle qui faisait que les hommes, toujours, devaient échanger entre eux, pour ne plus échanger qu’avec le seul objet de ma flamme. (…) Cette philosophie portait un nom : c’était le tahwirisme.» et le soupirant de se mourir (puis de se nourrir) d’amour, tandis qu’autour de lui, d'autres meurent aussi, de tout autre manière...

Légendes, exotisme réel ou de pacotille, suspense policier, enquêtes parallèles, sympathiques "primitifs" (on préférera « peuple premier » en ethnologiquement correct), savoureux passages où le burlesque prend le pas sur la satire : ce savant panachage permet à l’auteur de composer un roman cosmopolite et protéiforme – mixe de divers folklores et sociétés… Les descriptions des Trobobarais accumulent des caractéristiques empruntées à divers peuples (bien réels ceux-là !) et à différentes civilisations (la nôtre, mais aussi l’Inde, l’Afrique, l’Indonésie, les Amérindiens etc.) – de telle sorte que leur organisation sociale demeure énigmatique en dépit de tout ce qu’on en apprend au fil des découvertes de Hans ou de Phileas Drog. Ajoutez à cela quelques touristes égarés sur la plage, un médecin porté sur la bouteille (le docteur Bottiglione…), un aristocrate arrogant (archéologue sans scrupules en quête d'un improbable trésor), un Robinson communiste qui a trouvé là le paradis sur terre dans les bras de sa compagne indigène, d’invisibles cannibales (des gnomes prétendument cachés sur les îles du nord…), quelques veuves cloîtrées dans un sanctuaire, une population indigène pas si primitive que certains esprits ethnocentriques le prétendent, très accueillante, et qui a pour les échanges monétaire une aversion innée, et surtout, une île concrète et métaphorique qui n'a rien d'édenique où fleure bon la décadence.

Alain Testart réussit là un tour de force littéraire qui mérite toute notre attention – les récits adjacents, les digressions et les histoires à tiroirs se superposent, temps mythique et ère moderne se confondent et se nourrisent l'un l'autre, l'instabilité omniprésente des personnages (pour la plupart fonctionnels et n'obéissant que très rarement aux lois élémentaires du roman psychologisant) brouille les pistes narratives, et l'abondance des registres porte le lecteur aux nues ; pour l'exemple, on se reportera à l'admirable Prologue, composé par un choeur de pleureuses qui, avec force lamentations, se souvient du paradis perdu ("Longtemps, nos îles furent des îles de félicité et ne le furent que de n'être pas connues des hommes avides") et évoque le sort qui attend "ce Hollandais au coeur pur", tandis qu'une Cassandre Trobobaraise prédit l'intolérable avenir de l'archipel ("la mer écume de dollars / roule les cans de Coca"). Ailleurs, les souffrances du jeune Hans, qui oscille entre deux pôles comportementaux (solitude ou échange ? That is the question.) prennent le pas sur les récits insérés de son compagnon Phil. Chacun cherche donc son Eden, le roman pouvant se lire comme un ensemble disparate de quêtes individuelles combinées (autant qu'il y a de personnages), tandis que la destinée manifeste de l'île se joue sous nos yeux : des événements qui vont s'accélarant et contrent les désirs individuels de chaque protagoniste, montrant ainsi combien les tentatives d'un être ou d'un peuple d'échapper au règne du collectif et de l'Histoire sont vaines ; John Donne qui, comme Alain Testart, use de la métaphore îlienne, le disait en son temps : " Nul homme n'est une île, complète en soi ; tout homme est un morceau de continent, une partie du tout." (Meditation XVII).

La féconde inventivité d'Alain Testart confère à Eden Cannibale une allure anglo-saxonne bienvenue (on repense entre autres aux Passagers anglais de Matthew Kneale ou encore à Confessing a murder de Nicholas Drayson), parmi une production francophone bien tristounette. Les influences abondent, les détournements aussi : Shakespeare (et sa Tempête), Jonathan Swift (et les déboires de sa création hybride, Gulliver, parangon de la naïveté, dans de lointaines contrées imaginaires…), Robinson et Vendredi (incarnés par des personnages en chair et en os – si l’on peut dire - dans le roman), Freud, bien sûr, Lévi-Strauss (rebaptisé ici Véry-Strauss…) et le concept de l’échange, utopies et dystopies, mythes fondateurs, légendes guerrières, épopées et tutti quanti. En érudit qui se respecte, Alain Testard use de ses références (littéraires, anthropologiques, sociologiques etc.) avec circonspection, en les dissimulant pourtant à peine – une manière de lancer, à nous autres lecteurs, chacun sur notre petite île personnelle, combien il se joue des conventions et s’amuse à les détourner – et déroge à toutes les normes de bienséance autoriale en intervenant sporadiquement sous la forme de… l’auteur du roman, tout simplement ; des apparitions facétieuses qui irritent passablement le narrateur («Je te dis que tu n’as rien à faire là ! Et derrière un cocotier, en plus ! un auteur sérieux ! Qui intervient parmi ses personnages ! Ta présence ici est TOTALEMENT déplacée : tu dois te tenir sagement derrière la page, et en retrait !») ; le burlesque de ces saynètes est l’illustration parfaite, parmi tant d'autres, des intentions subversives de l’écrivain et de son profond désir de remettre en question préjugés littéraires, structurels et sociaux, dictés par notre insupportable ethnocentrisme.

Blandine Longre
(décembre 2004)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

Entretien avec l'auteur

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