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Chacun
cherche son Eden
Le
paradis perdu selon Alain Testart : une
île-palimpseste.
Rares
sont les occasions de lire un roman français aussi foisonnant
: profusion des références, richesse intertextuelle,
ampleur parodique, éventail narratif, tout est là
pour éblouir un lecteur avide d’aventures humaines,
d'hypothèses policières, de romances exotiques et
de quêtes intellectuelles sous le signe de la satire ethnologique.
Le jeune Hans
Stabben, étudiant en ethnologie et narrateur enthousiaste
(dont la naïveté et les effets de plume permettent de
l'inclure dans la lignée du célèbre Lemuel
Gulliver), a rigoureusement retenu le conseil martelé par
son professeur de lettres : « Unité, unité,
unité ! Les trois grandes règles du classicisme (…)
Surtout la première ! Unité de lieu, n’oubliez
jamais l’unité de lieu ! » ; c’est
ainsi que l’action se déroule exclusivement sur la
Grande île des Trobobar, quelque part en Indonésie,
un lieu encore peu fréquenté où Hans est parti
«étudier les mœurs et coutumes de ses populations
restées en dehors de la civilisation.» —
à la grande stupéfaction de sa mère, femme
de bon sens, qui s’exclame : « Alors à quoi
ça sert d’aller si loin, voir ces gens, s’ils
sont comme nous ? ». En arrivant sur l’île,
Hans et Phileas Drog (universitaire polyglotte, conteur invétéré,
qui compte s'ateler à l'étude des mythes et légendes
Trobobarais, à leur reconstruction et à leurs variantes)
apprennent que le missionnaire de service a été poignardé
et que la police indonésienne enquête. Ce meurtre (acte
contre-nature aux Trobobar) bouscule le gentil équilibre
social de l’île (qui se fonde sur un matriarcat ancestral
très vraisemblable – on se réfèrera au
roman Elles de D. Haziot) et les
autochtones, habituellement si pacifiques, sont soupçonnés.
Alain Testart, spécialiste en anthropologie sociale, met
sa science au service de la création littéraire :
remontant aux sources de la littérature occidentale et de
l’humain, il propose un roman de la genèse –
le paradis des Trobobar faisant office d'un microcosme sociétal
presque vierge, et qui n'a pas encore subi des assauts trop violents
de la supposée "civilisation" ; c'est dans ce cadre
exotique que notre jeune ethnologue effectue ses recherches ; mais
bientôt, il fait partie de la population, après avoir
été adopté par Kiki-koko, professeur et traducteur,
ceci lui ôtant cependant la possibilité de se poser
en témoin neutre et en narrateur fiable…
L'un des dispositifs narratifs employés par l'auteur est
celui du renversement du point de vue, certes peu novateur, mais
toujours aussi efficace que chez Voltaire, Montesquieu ou Swift.
On se réjouit d'y voir les occidentaux tournés en
ridicule par ceux qu'ils considèrent comme de (bons) sauvages
et des larbins (ces derniers traitent par exemple les Occidentaux
de "porteurs" - toujours avec un téléphone,
un ordinateur ou un livre sous le bras - qui sont considérés
comme esclaves d'un absurde matérialisme), mais l'écrivain
égratigne aussi au passage la complexité du système
trobobarais, qui présente lui aussi nombre d'incohérences
prêtant à rire.
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Revenons
au jeune Hans, plus prompt à étudier l’anatomie
d’une jeune Trobobaraise qu’il élève,
lors d’accès de lyrisme amoureux aussi ridicules
qu’amusants, au rang de déesse, que les fonctionnements
sociaux et familiaux abscons de cette civilisation… Tahwiri
(la belle qui rend Hans si fiévreux) est Koko (ouf !)
car si elle avait été Kiki, Hans n’aurait
pu la convoiter sans enfreindre l'universel tabou de l’inceste,
qui sévit exagéremment sur la grande île
; elle est de surcroît princesse, indépendante,
instruite et a fréquenté l'occident ; le jeune
homme renonce alors à ses louables objectifs : «
J’abandonnai aux poubelles de l’histoire la
grande mission dont je m’étais autrefois cru investi,
j’oubliai cette grande loi universelle qui faisait que
les hommes, toujours, devaient échanger entre eux, pour
ne plus échanger qu’avec le seul objet de ma flamme.
(…) Cette philosophie portait un nom : c’était
le tahwirisme.» et le soupirant de se mourir (puis
de se nourrir) d’amour, tandis qu’autour de lui,
d'autres meurent aussi, de tout autre manière... |
Légendes,
exotisme réel ou de pacotille, suspense policier, enquêtes
parallèles, sympathiques "primitifs" (on préférera
« peuple premier » en ethnologiquement correct),
savoureux passages où le burlesque prend le pas sur la satire
: ce savant panachage permet à l’auteur de composer
un roman cosmopolite et protéiforme – mixe de divers
folklores et sociétés… Les descriptions des
Trobobarais accumulent des caractéristiques empruntées
à divers peuples (bien réels ceux-là !) et
à différentes civilisations (la nôtre, mais
aussi l’Inde, l’Afrique, l’Indonésie, les
Amérindiens etc.) – de telle sorte que leur organisation
sociale demeure énigmatique en dépit de tout ce qu’on
en apprend au fil des découvertes de Hans ou de Phileas Drog.
Ajoutez à cela quelques touristes égarés sur
la plage, un médecin porté sur la bouteille (le docteur
Bottiglione…), un aristocrate arrogant (archéologue
sans scrupules en quête d'un improbable trésor), un
Robinson communiste qui a trouvé là le paradis sur
terre dans les bras de sa compagne indigène, d’invisibles
cannibales (des gnomes prétendument cachés sur les
îles du nord…), quelques veuves cloîtrées
dans un sanctuaire, une population indigène pas si primitive
que certains esprits ethnocentriques le prétendent, très
accueillante, et qui a pour les échanges monétaire
une aversion innée, et surtout, une île concrète
et métaphorique qui n'a rien d'édenique où
fleure bon la décadence.
Alain Testart réussit là un tour de force littéraire
qui mérite toute notre attention – les récits
adjacents, les digressions et les histoires à tiroirs se
superposent, temps mythique et ère moderne se confondent
et se nourrisent l'un l'autre, l'instabilité omniprésente
des personnages (pour la plupart fonctionnels et n'obéissant
que très rarement aux lois élémentaires du
roman psychologisant) brouille les pistes narratives, et l'abondance
des registres porte le lecteur aux nues ; pour l'exemple, on se
reportera à l'admirable Prologue, composé
par un choeur de pleureuses qui, avec force lamentations, se souvient
du paradis perdu ("Longtemps, nos îles furent des
îles de félicité et ne le furent que de n'être
pas connues des hommes avides") et évoque le sort
qui attend "ce Hollandais au coeur pur", tandis
qu'une Cassandre Trobobaraise prédit l'intolérable
avenir de l'archipel ("la mer écume de dollars /
roule les cans de Coca"). Ailleurs, les souffrances du
jeune Hans, qui oscille entre deux pôles comportementaux (solitude
ou échange ? That is the question.) prennent le
pas sur les récits insérés de son compagnon
Phil. Chacun cherche donc son Eden, le roman pouvant se lire comme
un ensemble disparate de quêtes individuelles combinées
(autant qu'il y a de personnages), tandis que la destinée
manifeste de l'île se joue sous nos yeux : des événements
qui vont s'accélarant et contrent les désirs individuels
de chaque protagoniste, montrant ainsi combien les tentatives d'un
être ou d'un peuple d'échapper au règne du collectif
et de l'Histoire sont vaines ; John Donne qui, comme Alain Testart,
use de la métaphore îlienne, le disait en son temps
: " Nul homme n'est une île, complète en soi
; tout homme est un morceau de continent, une partie du tout."
(Meditation XVII).
La féconde
inventivité d'Alain Testart confère à Eden
Cannibale une allure anglo-saxonne bienvenue (on repense
entre autres aux Passagers
anglais de Matthew Kneale ou encore à Confessing
a murder de Nicholas Drayson), parmi une production
francophone bien tristounette. Les influences abondent, les détournements
aussi : Shakespeare (et sa Tempête),
Jonathan Swift (et les déboires
de sa création hybride, Gulliver, parangon de la naïveté,
dans de lointaines contrées imaginaires…), Robinson
et Vendredi (incarnés par des personnages en chair et en
os – si l’on peut dire - dans le roman), Freud, bien
sûr, Lévi-Strauss (rebaptisé ici Véry-Strauss…)
et le concept de l’échange, utopies et dystopies, mythes
fondateurs, légendes guerrières, épopées
et tutti quanti. En érudit qui se respecte, Alain Testard
use de ses références (littéraires, anthropologiques,
sociologiques etc.) avec circonspection, en les dissimulant pourtant
à peine – une manière de lancer, à nous
autres lecteurs, chacun sur notre petite île personnelle,
combien il se joue des conventions et s’amuse à les
détourner – et déroge à toutes les normes
de bienséance autoriale en intervenant sporadiquement sous
la forme de… l’auteur du roman, tout simplement ; des
apparitions facétieuses qui irritent passablement le narrateur
(«Je te dis que tu n’as rien à faire là
! Et derrière un cocotier, en plus ! un auteur sérieux
! Qui intervient parmi ses personnages ! Ta présence ici
est TOTALEMENT déplacée : tu dois te tenir sagement
derrière la page, et en retrait !») ; le burlesque
de ces saynètes est l’illustration parfaite, parmi
tant d'autres, des intentions subversives de l’écrivain
et de son profond désir de remettre en question préjugés
littéraires, structurels et sociaux, dictés par notre
insupportable ethnocentrisme.
Blandine
Longre
(décembre 2004)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.

Entretien
avec l'auteur
http://www.alaintestart.com/index.htm
http://www.actes-sud.fr
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