Du 21 au 29 mars 2001
au Théâtre de la Croix Rousse, Lyon 4°
renseignements et location : 04 72 07 49 50

de William Shakespeare
mise en scène Charlie Brozzoni


avec Franck Biasini, Renaud Charles, Guillaume Ede, Laurent Halgand, Christian Lucas, Marc Planceon, Sylvain Stawski, Richard Tisserant, Dominique Vallon, Anny Vogel...


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"Après plusieurs années d'exil sur une île inconnue, Prospero, magicien influent, aidé de sa fille Miranda, décide de se venger des hommes qui l'ont dépossédé du duché de Milan. Avec l'aide d'Ariel, esprit de l'air à son service depuis qu'il l'a délivré du pin sylvestre où une sorcière l'avait enfermé, Prospero provoque une tempête sur l'océan. Elle fait s’échouer un navire dans lequel ont pris place ses ennemis : Alonzo, roi de Naples, Sébastien, le frère d'Alonzo, Antonio, son propre frère usurpateur. Les passagers échouent, en groupes séparés, sur divers coins de l’île. Chacun suit alors sa route au cœur de ce théâtre onirique qu’inlassablement Prospero et Ariel tissent et animent."

La Tempête, "comédie tragique" selon Charlie Brozzoni, trouve aussi sa place parmi les "romances" de Shakespeare et occupe, de toute évidence, une position curieuse dans l'oeuvre du dramaturge, en partie par le fait que Shakespeare composait là une de ses dernières pièces (une sorte de testament littéraire) et abandonnait ainsi l'art poétique : pareillement, Prospero renonce à ses pouvoirs de magicien et se résigne à accepter son humanité. L'analogie entre Shakespeare et sa création, un prince dépossédé de sa couronne, ne s'arrête pas là car Prospero ne cesse de se substituer au metteur en scène et, en véritable démiurge, retors et astucieux, est capable d'attirer ses ennemis sur son île afin de mieux leur pardonner : son frère Antonio, l'usurpateur, la Reine de Naples (qui est un roi chez Shakespeare) et sa suite. A force de magie, d'hallucinations visuelles et sonores, il parvient à les soumettre à sa volonté et à nous livrer un dénouement ambigu, entre féroce pardon et sombre résignation.
Quant à la romance, les attentes du spectateur sont comblées : Miranda (Judith Chemla), la fille de Prospero, naïve à souhait, n'a de cesse que de s'extasier devant "la beauté de l'humanité" et tombe dans les bras du premier garçon venu (fort heureusement prince de son état !), elle qui n'a jamais connu que deux hommes, son père et Caliban, mi-bête mi-homme, seul autochtone sur l'île où elle vit depuis l'enfance...
L'île, protagoniste à part entière, est un espace sauvage et surnaturel, peuplé d'esprits au service de Prospero (saluons la prestation de Sylvain Stawski, un Ariel plein de grâce et d'humour) ; un lieu clos qui libère les passions et les vices de ceux qui s'y sont échoués, entièrement sous le contrôle du magicien. Charlie Brozzoni a fait le choix téméraire de donner le rôle à une femme, Dominique Vallon, et cette idée ne fera peut-être pas l'unanimité ; mais la comédienne dégage ici un tel concentré de force maîtrisée et d'émotion, qu'il est difficile ne ne pas être sensible à cette performance énigmatique, aux multiples facettes. C'est par le biais de ce personnage que peut se développer le thème essentiel de l'illusion théâtrale, qui, comme la magie, a ses limites : en dépit de ses pouvoirs, Prospero ne parvient pas à transformer le coeur humain ou à "civiliser" le grimaçant Caliban (Richard Tisserant), dont la laideur physique, selon Prospero, ne fait qu'illustrer la noirceur d'âme, une impartialité qui paraîtra cruelle et non fondée au spectateur du XXIème siècle : Shakespeare a-t-il voulu dénoncer cette "éducation" forcée de l'homme "primitif" (théorie bien hasardeuse et plutôt anachronique) ou était-il uniquement désireux d'évoquer la colonisation , un phénomène en plein essor au début du XVIIème siècle ?
Quelle que soit la réponse, si tant est qu'on puisse la connaître un jour, la pièce permet néanmoins de s'interroger : Caliban est-il réellement une créature plus dégénérée que Sébastien, qui complote contre sa soeur la reine, ou que Stéphano et Trinculo, une paire d'ivrognes clownesques qui rêvent de s'emparer de l'île ? Le poète ne cesse de jouer sur le caractère illusoire des apparences et Caliban a beau être vêtu de quelques haillons, il n'en demeure pas moins le légitime propriétaire de l'île, ce territoire qu'il aime et connaît par coeur, et dont Prospero l'a spolié, tout en le réduisant en esclavage.
La portée philosophique de la pièce ne peut être niée mais loin de Shakespeare ou de Charlie Brozzoni l'idée d'en faire un long et fastidieux discours. La musique, les effets spéciaux (quoique démesurés), la farce, l'ironie... contribuent au mélange des registres cher à Shakespeare (seule entorse à la règle, le respect des trois sacro-saintes unités). Le spectacle comprend un nombre inhabituel de chansons, de danses et d'intermèdes musicaux, et la tempête, au tout début de la pièce, est aussi une fracassante symphonie (sur une musique d' Etienne Perruchon) dans laquelle se noient les voix des protagonistes.
Pourtant, en dépit d'un décor ingénieux, un luxe d'effets visuels et sonores, et un jeu le plus souvent honnête, la mise en scène comporte des longueurs et l'agencement des scènes semble parfois décousu : la faute en revient peut-être aux transitions, parfois maladroites et sans élan, et à certains effets trop appuyés (la farce n'est pas toujours drôle, les scènes entre Miranda et son amant ou entre la reine et son conseiller manquent d'entrain) et l'on navigue entre un académisme un peu pompeux et quelques trouvailles heureuses. Néanmoins, malgré son caractère quelque peu inégal, le spectacle ne manque pas de charme et la profondeur des thèmes abordés ainsi que la vivacité du jeu pondèrent les imperfections citées.

Blandine Longre
(mars 2001)

Le théâtre de la Croix-Rousse
http://www.croix-rousse.com/

http://www.croix-rousse.com/pages/tempete.php3#txt1

Prospero's book, film de Peter Greenaway inspiré de la pièce
http://members.optusnet.com.au/~zaphod/Prospero.html

Le texte en ligne
http://www.cwrl.utexas.edu/~benjamin/316kfall/316ktexts/tempest.html

Guide et notes sur la pièce
http://www.allshakespeare.com/plays/tempest/tn.shtml