Eros Médina
Lansman Editeur, 2006

 

 

 

Les silences se transmettent, la parole aussi.

Le personnage : un femme seule, en séjour à Marrakech. Elle s’adresse à un inconnu muet, resté dans l’ombre, un homme qui l’a suivie dans la médina et dont elle tâche de deviner l’identité ; peu à peu, il symbolisera pour elle le masculin et les terreurs qui étreignent les hommes face à la « menace » féminine. Alexina en sait beaucoup sur les hommes ; elle est actrice et, comble de l’ironie, son ami l’a quittée à cause d’une didascalie, dans un scénario qu’elle a accepté, faute de mieux (c’est le « premier premier rôle » qu’on lui offre) mais aussi parce que le réalisateur du film qui s’intitule Eros Médina, « est connu. Et sérieux. »
Alexina se confie à l’inconnu, lui raconte ce qu’elle ressent face à ceux qui jugent sans savoir, qui cherchent à culpabiliser la femme qu’elle est. Elle s’en prend aux hommes, non sans raison, et ne se contente pas d’accuser les hommes de ce pays étranger, qui voilent leurs femmes ; à travers ces derniers, elle les attaque tous, par le biais de quelques belles tirades limpides, remettant en cause la guerre qu’ils ont inventée contre les femmes :

« Depuis le commencement du monde,
Vous avez peur de nous.
Ce qui fait peur, on le cache, on le séquestre.
Chacune d’entre nous porte en elle
Le voile tissé par vos angoisses.
(…)
Notre jouissance risque de troubler l’ordre du monde.
Notre liberté menace la vôtre.
»

Et bientôt, les confidences d’Alexina réveillent une autre femme qui vit en elle, par l’esprit, depuis sa naissance : sa grand-mère qui porte le même prénom qu’elle. Alexina l’ancienne prend alors le devant de la scène pour enfin laisser s’échapper une histoire gardée honteusement secrète et qui étouffe les deux Alexina ; l'histoire du « champ des trois pendus » — ce champ où sa petite-fille dit se rendre chaque année, au mois de juin, sans savoir ce qui l’attire dans ce lieu. En se libérant de ce souvenir obsédant, une histoire violente, celle d’hommes devenus des monstres, et celle d'une plaie impossible à refermer, elle libère simultanément l’autre Alexina, qui abritait l’esprit tourmenté de cette aïeule inconnue. C’est ainsi que certains passages du monologue d’Alexina la jeune s’éclairent et font sens.
La pièce met à jour des émotions fines, que nous transmet une voix théâtrale qui se refuse au silence (« mot de genre masculin évidemment. »), qui défie le mutisme masculin et qui tranche dans le vif, sans tabou, avec une authenticité désarmante et une insolence réjouissante. On retrouve ici la subversion salvatrice qui imprégnait les propos de la George Sand de Thierry Debroux – une autre femme à qui le dramaturge donnait déjà une voix dédoublée (la jeune George et la vieille Sand) ; il a construit ici un nouveau dialogue transgénérationnel dans lequel deux femmes en une témoignent et s’expriment ouvertement, sans craindre d’être jugées ou méprisées pour ce qu’elles ont subi ou choisi d’être.

Blandine Longre
(novembre 2006)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

 

Création le 20 septembre 2006 au Théâtre de la Balsamine, Bruxelles. Mise en scène de Julie Annen, avec Anouchka Vingtier.
http://www.balsamine.be/

http://www.lansman.org/

Du même auteur
Le Jour de la colère, Lansman, 2006
Le Chevalier d’Eon, Lansman, 2006
Sand la scandaleuse, Lansman, 2004