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Les
silences se transmettent, la parole aussi.
Le personnage
: un femme seule, en séjour à Marrakech. Elle s’adresse
à un inconnu muet, resté dans l’ombre, un homme
qui l’a suivie dans la médina et dont elle tâche
de deviner l’identité ; peu à peu, il symbolisera
pour elle le masculin et les terreurs qui étreignent les
hommes face à la « menace » féminine.
Alexina en sait beaucoup sur les hommes ; elle est actrice et, comble
de l’ironie, son ami l’a quittée à cause
d’une didascalie, dans un scénario qu’elle a
accepté, faute de mieux (c’est le « premier
premier rôle » qu’on lui offre) mais aussi
parce que le réalisateur du film qui s’intitule
Eros Médina, « est connu. Et sérieux.
»
Alexina se confie à l’inconnu, lui raconte ce qu’elle
ressent face à ceux qui jugent sans savoir, qui cherchent
à culpabiliser la femme qu’elle est. Elle s’en
prend aux hommes, non sans raison, et ne se contente pas d’accuser
les hommes de ce pays étranger, qui voilent leurs femmes
; à travers ces derniers, elle les attaque tous, par le biais
de quelques belles tirades limpides, remettant en cause la guerre
qu’ils ont inventée contre les femmes :
«
Depuis le commencement du monde,
Vous avez peur de nous.
Ce qui fait peur, on le cache, on le séquestre.
Chacune d’entre nous porte en elle
Le voile tissé par vos angoisses.
(…)
Notre jouissance risque de troubler l’ordre du monde.
Notre liberté menace la vôtre. »
Et bientôt,
les confidences d’Alexina réveillent une autre femme
qui vit en elle, par l’esprit, depuis sa naissance : sa grand-mère
qui porte le même prénom qu’elle. Alexina l’ancienne
prend alors le devant de la scène pour enfin laisser s’échapper
une histoire gardée honteusement secrète et qui étouffe
les deux Alexina ; l'histoire du « champ des trois pendus
» — ce champ où sa petite-fille dit se rendre
chaque année, au mois de juin, sans savoir ce qui l’attire
dans ce lieu. En se libérant de ce souvenir obsédant,
une histoire violente, celle d’hommes devenus des monstres,
et celle d'une plaie impossible à refermer, elle libère
simultanément l’autre Alexina, qui abritait l’esprit
tourmenté de cette aïeule inconnue. C’est ainsi
que certains passages du monologue d’Alexina la jeune s’éclairent
et font sens.
La pièce met à jour des émotions fines, que
nous transmet une voix théâtrale qui se refuse au silence
(« mot de genre masculin évidemment. »),
qui défie le mutisme masculin et qui tranche dans le vif,
sans tabou, avec une authenticité désarmante et une
insolence réjouissante. On retrouve ici la subversion salvatrice
qui imprégnait les propos de la George
Sand de Thierry Debroux – une autre femme à qui
le dramaturge donnait déjà une voix dédoublée
(la jeune George et la vieille Sand) ; il a construit ici un nouveau
dialogue transgénérationnel dans lequel deux femmes
en une témoignent et s’expriment ouvertement, sans
craindre d’être jugées ou méprisées
pour ce qu’elles ont subi ou choisi d’être.
Blandine
Longre
(novembre 2006)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.

Création
le 20 septembre 2006 au Théâtre de la Balsamine, Bruxelles.
Mise en scène de Julie Annen, avec Anouchka Vingtier.
http://www.balsamine.be/
http://www.lansman.org/
Du même
auteur
Le Jour de la colère, Lansman,
2006
Le Chevalier d’Eon, Lansman, 2006
Sand la scandaleuse,
Lansman, 2004
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