L’Innocence
de Tracy Chevalier

traduit de l'anglais par Marie-Odile Fortier-Masek
La Table Ronde, Quai Voltaire 2007

 

 

William Blake en actes

Depuis La Jeune Fille à la perle, on connaît Tracy Chevalier comme un bon auteur de romans historiques, c’est à dire un auteur qui écrit des vrais romans, dans lesquels les personnages se tiennent et nous attachent à leur destinée, où le décor joue un rôle, où les événements sont aussi bien le fait du hasard que de la nécessité. L’histoire, l’art et l’histoire de l’art viennent par surcroît et ajoutent de l’épaisseur et de l’intérêt.
C’est aussi le cas de L’Innocence, qui se passe à Londres en 1793. On y suit les tribulations de deux enfants arrivés ici du Dorset avec leur famille pour changer de vie, changement qui s’avèrera bien amer et les fera revenir à leur point de départ, sans doute avec de l’expérience en plus et de l’innocence en moins, si l’on pouvait simplifier les choses. Ce qui complexifie le roman sur ce point, c’est que le voisin de cette famille est William Blake, au moment où il compose et imprime lui-même les Songs of innocence & of experience. Les rencontres avec Blake sont rares, brèves pour la plupart, mais prennent de l’ampleur à la fin du roman. Elles le montrent au travail et dans la vie, indiquent sa façon de voir les choses, de travailler au delà des apparences et offrent un beau portrait d’homme libre et aspirant à la liberté et au bonheur de tous au milieu de la réprobation quasi générale. L’ombre de Blake (ou sa lumière) donne aux événements un relief particulier : sans cela ils seraient ceux d’un banal roman d’initiation imité de romans sentimentaux anglais du XVIIIe siècle ; avec elle, l’histoire se fait exemple, source de réflexion et d’interrogations auxquelles la fin n’apporte pas de réponse. Mais aussi, ce roman est baigné de poésie à travers les extraits des songs de Blake (le fameux « Tiger », connu de tous les écoliers de langue anglaise, « Burning bright », qui a donné son beau titre à l’édition originale anglaise, le poème sur Londres, lui aussi célèbre). Il donne envie de relire ou de découvrir ces merveilleux textes très simples en apparence et très riches quand on s’en approche.

Enfin, c’est aussi un document sur l’Angleterre de ce temps, sur le regard porté sur la Révolution française, sur Londres (on regrette que les éditeurs français n’aient pas suivi l’exemple des anglais qui ont joint un plan des quartiers du Londres de l’époque explorés par les enfants), les métiers (ceux du cirque, de la menuiserie, de la fabrication des boutons, l’industrie de la moutarde, etc.), la débrouille plus ou moins crapuleuse et la misère. Un beau roman aux personnages attachants et complexes, au rythme soutenu, et offrant de multiples approches, donc.

Anne-Marie Mercier-Faivre
(juin 2007)

Anne-Marie Mercier-Faivre est professeure des Universités. Elle enseigne à l'IUFM de Lyon et à l'Université Lumière-Lyon 2.

 

http://www.tchevalier.com