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Récit coup de poing
Durant l’automne 2005, Chris Winckler, journaliste à
La Vérité (« Seule la Vérité
est révolutionnaire »), est chargée d’écrire
une série d’articles sur Tchernobyl, « la
plus grande catastrophe technologique du vingtième siècle
». Enfermée dans son appartement parisien de la
place de la Bastille, elle est plongée depuis des jours dans
une documentation abondante. Parlant russe, elle a accès
à un plus grand nombre de sources.
Au fur et à mesure de ses investigations, elle avance dans
l’horreur et le cataclysme. Elle prend la mesure de l’inconscience,
du cynisme, du mépris, de l’irresponsabilité,
du mensonge qui règnent en maître et si elle avait
encore quelques illusions sur ceux qu’on nomme dirigeants,
responsables, politiques, elle les perd à jamais.
Elle rencontre aussi des Russes à Paris, ceux de l’association
« Les Anges de Tchernobyl », dont le but avoué
est de recueillir des fonds pour secourir les victimes. Elle se
rend aussi place des Vosges à l’exposition de Nikolaï
Bielski, artiste ukrainien engagé qui, pendant que les gens
crèvent toujours en Ukraine dans l’indifférence
quasi générale, expose dans «Radiances»
sa propre vision de l’horreur, récoltant les louanges
des milieux artistiques… Elle y rencontre un rescapé
de Pripiat, la ville la plus proche de la centrale ukrainienne,
Andréï Tcherenko, qui dénonce violemment les
agissements des Anges de Tchernobyl et de l’artiste, et qui
va lui raconter ce qu’il a vécu là-bas, quand
il était ingénieur. Il sait que, parce qu’il
ne se tait pas, sa vie est menacée. Qu’importe, il
est déjà mort de toute façon, vingt ans auparavant,
quand le réacteur a explosé, que la 4ème tranche
de la centrale a été pulvérisée, que
la région entière a été irradiée
et empoisonnée pour des siècles, quand des milliers
de gens ont été sacrifiés, quand ses enfants
sont morts dans d’atroces souffrances, quand sa femme s’est
suicidée.
Andréï transmet tout cela à Chris qui se sent
investie d’une grande responsabilité : la vérité,
tandis qu’au journal, on tronque ses articles parce que la
vérité a beau être révolutionnaire, elle
peut coûter cher …
Chantal Montellier
signe là un récit graphique d’une grande force
que l’on prend comme un coup de poing et qui empêche
de ronronner en rond. Elle énonce des faits, elle dénonce
des actes, en étayant ses propos par une très solide
documentation, avec force, violence et un humour désespéré
parfois. Son parti pris graphique est intéressant, agressif,
et certaines de ses images sont aussi dures que le lapidaire de
ses propos. Elle alterne le présent de son héroïne,
dans une ambiance d’automne mélancolique et désabusée
où les feuilles volent dans les rues de Paris, à l’évocation
brutale de la catastrophe, des jours qui ont suivi, de ses conséquences
et des souffrances des gens, avec des tonalités verdâtres,
où dominent l’irradiation, ou bien très sombres
parce qu’il n’y a plus de la mort et le désespoir.
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Le
découpage classique est fracturé parfois par
de grandes cases qui surgissent avec violence, assénant
des visions de cauchemar, et des images récurrentes
: bouches muselées, corps déformés, symboles
de l’industrie nucléaire ou du pouvoir soviétique,
viennent aussi interrompre la narration. Intéressant
aussi la manière dont Chantal Montellier dessine son
héroïne, presque toujours de face, dans une posture
d’écoute, d’attente, dont on lit sur le
visage l’incrédulité et l’accablement
qui la gagne.
Catherine
Gentile
(juin 2006)
Catherine
Gentile est documentaliste, formatrice en
littérature jeunesse, présidente de l'Association
du Festival du Livre de jeunesse et de bande dessinée
de la ville de Cherbourg-Octeville
et auteur de Bulles en stock (Bibliographie
sélective et commentée de bandes dessinées,
ed. Cedis, 1999) ; elle chronique aussi littérature
de jeunesse et bande dessinée dans la revue Inter CDI.
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