Tchernobyl mon amour
Chantal Montellier

Actes Sud BD, 2006

 

 

Récit coup de poing


Durant l’automne 2005, Chris Winckler, journaliste à La VéritéSeule la Vérité est révolutionnaire »), est chargée d’écrire une série d’articles sur Tchernobyl, « la plus grande catastrophe technologique du vingtième siècle ». Enfermée dans son appartement parisien de la place de la Bastille, elle est plongée depuis des jours dans une documentation abondante. Parlant russe, elle a accès à un plus grand nombre de sources.
Au fur et à mesure de ses investigations, elle avance dans l’horreur et le cataclysme. Elle prend la mesure de l’inconscience, du cynisme, du mépris, de l’irresponsabilité, du mensonge qui règnent en maître et si elle avait encore quelques illusions sur ceux qu’on nomme dirigeants, responsables, politiques, elle les perd à jamais.
Elle rencontre aussi des Russes à Paris, ceux de l’association « Les Anges de Tchernobyl », dont le but avoué est de recueillir des fonds pour secourir les victimes. Elle se rend aussi place des Vosges à l’exposition de Nikolaï Bielski, artiste ukrainien engagé qui, pendant que les gens crèvent toujours en Ukraine dans l’indifférence quasi générale, expose dans «Radiances» sa propre vision de l’horreur, récoltant les louanges des milieux artistiques… Elle y rencontre un rescapé de Pripiat, la ville la plus proche de la centrale ukrainienne, Andréï Tcherenko, qui dénonce violemment les agissements des Anges de Tchernobyl et de l’artiste, et qui va lui raconter ce qu’il a vécu là-bas, quand il était ingénieur. Il sait que, parce qu’il ne se tait pas, sa vie est menacée. Qu’importe, il est déjà mort de toute façon, vingt ans auparavant, quand le réacteur a explosé, que la 4ème tranche de la centrale a été pulvérisée, que la région entière a été irradiée et empoisonnée pour des siècles, quand des milliers de gens ont été sacrifiés, quand ses enfants sont morts dans d’atroces souffrances, quand sa femme s’est suicidée.
Andréï transmet tout cela à Chris qui se sent investie d’une grande responsabilité : la vérité, tandis qu’au journal, on tronque ses articles parce que la vérité a beau être révolutionnaire, elle peut coûter cher …

Chantal Montellier signe là un récit graphique d’une grande force que l’on prend comme un coup de poing et qui empêche de ronronner en rond. Elle énonce des faits, elle dénonce des actes, en étayant ses propos par une très solide documentation, avec force, violence et un humour désespéré parfois. Son parti pris graphique est intéressant, agressif, et certaines de ses images sont aussi dures que le lapidaire de ses propos. Elle alterne le présent de son héroïne, dans une ambiance d’automne mélancolique et désabusée où les feuilles volent dans les rues de Paris, à l’évocation brutale de la catastrophe, des jours qui ont suivi, de ses conséquences et des souffrances des gens, avec des tonalités verdâtres, où dominent l’irradiation, ou bien très sombres parce qu’il n’y a plus de la mort et le désespoir.

Le découpage classique est fracturé parfois par de grandes cases qui surgissent avec violence, assénant des visions de cauchemar, et des images récurrentes : bouches muselées, corps déformés, symboles de l’industrie nucléaire ou du pouvoir soviétique, viennent aussi interrompre la narration. Intéressant aussi la manière dont Chantal Montellier dessine son héroïne, presque toujours de face, dans une posture d’écoute, d’attente, dont on lit sur le visage l’incrédulité et l’accablement qui la gagne.

Catherine Gentile
(juin 2006)

Catherine Gentile est documentaliste, formatrice en littérature jeunesse, présidente de l'Association du Festival du Livre de jeunesse et de bande dessinée de la ville de Cherbourg-Octeville et auteur de Bulles en stock (Bibliographie sélective et commentée de bandes dessinées, ed. Cedis, 1999) ; elle chronique aussi littérature de jeunesse et bande dessinée dans la revue Inter CDI.

 

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