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Quadrature
du cercle et cercle vicieux
1939, une révolution est sur le point d’ébranler
l’Amérique puritaine. John Milk, jeune étudiant
candide et inexpérimenté, se laisse convaincre par
une camarade entreprenante de suivre un nouveau cours qui fait fureur
sur le campus d’Indiana University : celui sur le mariage
du professeur Alfred C. Kinsey. En fait de conseils matrimoniaux,
Prok, ainsi que le nomme son entourage, prodigue ni plus ni moins
qu’un cours d’éducation sexuelle, diapositives
explicites à l’appui, sous le regard médusé
de centaines de jeunes âmes désespérément
ignorantes en la matière. L’ignorance, voilà
justement ce que Prok s’est juré de combattre en levant
le voile de pudibonderie jeté sur ce qui se passe dans les
chambres à coucher, avec ou sans conjoint légitime.
Le scientifique qu’il est, entomologiste de renom, entend
pallier les lacunes de la recherche sur tout ce qui concerne la
sexualité humaine, terrain vierge pour ainsi dire ou en tout
cas rarement considéré sans la gangue de la morale
ou de la religion. Pour ce faire, il décide de mener à
bien une enquête de terrain à l’échelle
nationale afin de recueillir le témoignage de milliers d’Américains,
sans distinction de sexe, classe, âge, religion – des
femmes au foyer, des prostituées, des prisonniers, quiconque
acceptant de répondre sur la fréquence de ses orgasmes,
le nombre de ses partenaires ou ses positions favorites. L’Amérique
s’en souvient encore, la parution de l’historique Kinsey
Report a contribué à faire reconnaître
des activités considérées alors comme honteuses,
voire criminelles, en présentant des révélations
choc sur la fréquence des relations homosexuelles, la quasi-universalité
de la masturbation ou l’intensité du désir féminin.
Premier disciple à s’engager dans cette croisade et
premier membre du « cercle », Milk raconte sa version
des faits, largement dénaturée à travers le
prisme de son ingénuité et de son admiration inconditionnelle
pour le maître. Nous sommes à présent en 1956,
Milk revient des funérailles de Prok et tente de se remémorer
la période pendant laquelle il travaillait à l’Institut
de recherche sur le sexe : «Aujourd’hui, avec le
recul, je ne crois pas avoir jamais été « coincé
» (pour employer une des expressions fétiche de Prok),
mais j’admets que j’étais plutôt naïf
à l’époque de notre première rencontre,
pour ne pas dire désespérément terne et conformiste.»
En pédagogue zélé, Prok lui apprend non seulement
à avoir honte de ses inhibitions mais aussi que l’amour
et le sexe peuvent aisément – et doivent – être
dissociés.
Ainsi, de simples entretiens visant à recueillir des données
sur les pratiques sexuelles, Prok encourage ses collaborateurs à
se livrer à l’observation directe puis à des
séances orgiaques, le tout au nom de la science bien sûr.
Il les enjoint toutefois à se montrer discrets car il s’agit
de présenter des dehors éthiquement irréprochables
afin de ne pas nuire au projet (qui, avec le succès grandissant
devient l’objet de toutes les attentions, en particulier celle
des Parisiens), puisque c’est clairement le devoir envers
la recherche qui prime sur toute autre considération. Mais
Prok oublie qu’il est un être hors du commun car seules
une ascèse et une autodiscipline extrêmes lui permettent
d’échapper aux dangers auxquels expose inévitablement
ce libertinage amoureux. John Milk l’apprendra à ses
dépens qui, en voulant mettre en pratique cette vision utopique
d’une vie sexuelle débarrassée de toutes complications
sentimentales ou morales, mènera son jeune mariage au bord
du désastre.
| Comme
il l’avait fait dans Riven
Rock avec Cyrus McCormick, l’inventeur
de la faucheuse, ou dans The Road to Wellville
avec John Harvey Kellogg, le magnat des céréales,
Thomas Coraghessan Boyle choisit une fois encore d’examiner
la vie d’un Américain qui a marqué son époque.
Malgré tout, The Inner Circle
n’est pas une hagiographie. Certes, Kinsey était
un éminent homme de science mais il n’était
pas un saint, c’est du moins ce que démontre Boyle,
se faisant ici le relais d’une controverse étayée
par de nombreux documents et biographies récemment parus,
dont Alfred C. Kinsey: A Public/Private Life
de James H. Jones ou Kinsey : Crimes & Consequences
de Judith A. Reisman (on pourra aisément se dispenser
du fade Dr Kinsey, film de William
Condon sorti en 2005 dans les salles françaises avec
Liam Neeson dans le rôle titre). |
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Les remises
en question sont nombreuses et variées, elles concernent
aussi bien sa méthode – on lui reproche d’avoir
recueilli ses statistiques auprès d’une population
peu représentative, notamment des détenus et des délinquants
sexuels, y compris des pédophiles – que son attitude
personnelle – son homosexualité est à présent
notoire, de même que ses pratiques masochistes, son penchant
pour les jeunes étudiants ou sa prédilection pour
la réalisation de films pornographiques mettant en scène
sa femme et ses collègues masculins.
L’insipide narrateur Milk, avec son ton laconique, ses descriptions
cliniques, son manque de jugement et ses défauts de mémoire,
aurait pu être le parfait récipient pour le récit
de Boyle en ceci qu’il permet d’affecter le même
intérêt dépassionné pour le sexe que
celui prôné par Kinsey lui-même. Mais il ne parvient
jamais à saisir toute l’ampleur de la manipulation
émotionnelle ni l’hubris du scientifique quand le lecteur
voit très rapidement clair dans le jeu de Prok. Sa rétrospection
monocorde, ses accents godillots entraînent des longueurs
dans la narration, manquent de crédibilité. Vu par
son plus fervent admirateur, le Prok présenté dans
le roman reste lui aussi un personnage unidimensionnel et distant,
plutôt abject dans sa mégalomanie et le contrôle
despotique qu’il exerce sur son entourage.
Contre toute attente, le sexe n’est qu’un point de départ
qui permet à T.C. Boyle d’examiner la nature des relations
amoureuses, en particulier vis-à-vis de l’institution
du mariage, et la menace que peut représenter une vision
restrictive et très mécanique des relations physiques
entre les individus. Figure centrale du récit, ce jeune homme
déchiré entre sa dévotion pour son mentor et
son amour pour sa femme fait de The Inner Circle
une œuvre beaucoup moins subversive que ne le laissait augurer
le thème choisi par l’auteur.
Le roman de Boyle semble ainsi hésiter entre la sphère
publique et la sphère privée, le roman historique
et la fiction biographique, l’aventure notoire de cette équipe
de chercheurs, et les dessous imaginés de leurs relations
personnelles. Ce flottement reflète bien la problématique
au cœur du roman : la sexualité peut-elle être
un sujet de débat public ou doit-elle rester une affaire
exclusivement domestique ? Malgré ses faiblesses, The
Inner Circle réussit à éclairer
les limites du projet de Kinsey, qui visait à effacer la
pertinence de cette distinction, ainsi que les égarements
de l’homme, mû par un projet d’envergure, aveuglé
par une ambition démesurée.
Frédérique
Freund
(juin 2005)
Frédérique
Freund est
angliciste. Après s'être penchée plus particulièrement
sur la civilisation et la littérature irlandaise, elle poursuit
une formation en traduction éditoriale.

du
même auteur : Riven Rock
(Penguin,
1998)
(Edition française : Grasset, 1999 / Poche, novembre
2001)
Pages
dédiées à l'auteur
http://www.english.schule.de/boyle/boyleaut.htm
http://www.tcboyle.net
Site
officiel
http://www.tcboyle.com
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