The Inner Circle
Bloomsbury, 2005

Le cercle des initiés
(Grasset, septembre 2005)

Parution en poche
Le Livre de poche, avril 2007

 

 

 

Quadrature du cercle et cercle vicieux


1939, une révolution est sur le point d’ébranler l’Amérique puritaine. John Milk, jeune étudiant candide et inexpérimenté, se laisse convaincre par une camarade entreprenante de suivre un nouveau cours qui fait fureur sur le campus d’Indiana University : celui sur le mariage du professeur Alfred C. Kinsey. En fait de conseils matrimoniaux, Prok, ainsi que le nomme son entourage, prodigue ni plus ni moins qu’un cours d’éducation sexuelle, diapositives explicites à l’appui, sous le regard médusé de centaines de jeunes âmes désespérément ignorantes en la matière. L’ignorance, voilà justement ce que Prok s’est juré de combattre en levant le voile de pudibonderie jeté sur ce qui se passe dans les chambres à coucher, avec ou sans conjoint légitime. Le scientifique qu’il est, entomologiste de renom, entend pallier les lacunes de la recherche sur tout ce qui concerne la sexualité humaine, terrain vierge pour ainsi dire ou en tout cas rarement considéré sans la gangue de la morale ou de la religion. Pour ce faire, il décide de mener à bien une enquête de terrain à l’échelle nationale afin de recueillir le témoignage de milliers d’Américains, sans distinction de sexe, classe, âge, religion – des femmes au foyer, des prostituées, des prisonniers, quiconque acceptant de répondre sur la fréquence de ses orgasmes, le nombre de ses partenaires ou ses positions favorites. L’Amérique s’en souvient encore, la parution de l’historique Kinsey Report a contribué à faire reconnaître des activités considérées alors comme honteuses, voire criminelles, en présentant des révélations choc sur la fréquence des relations homosexuelles, la quasi-universalité de la masturbation ou l’intensité du désir féminin.

Premier disciple à s’engager dans cette croisade et premier membre du « cercle », Milk raconte sa version des faits, largement dénaturée à travers le prisme de son ingénuité et de son admiration inconditionnelle pour le maître. Nous sommes à présent en 1956, Milk revient des funérailles de Prok et tente de se remémorer la période pendant laquelle il travaillait à l’Institut de recherche sur le sexe : «Aujourd’hui, avec le recul, je ne crois pas avoir jamais été « coincé » (pour employer une des expressions fétiche de Prok), mais j’admets que j’étais plutôt naïf à l’époque de notre première rencontre, pour ne pas dire désespérément terne et conformiste.» En pédagogue zélé, Prok lui apprend non seulement à avoir honte de ses inhibitions mais aussi que l’amour et le sexe peuvent aisément – et doivent – être dissociés.
Ainsi, de simples entretiens visant à recueillir des données sur les pratiques sexuelles, Prok encourage ses collaborateurs à se livrer à l’observation directe puis à des séances orgiaques, le tout au nom de la science bien sûr. Il les enjoint toutefois à se montrer discrets car il s’agit de présenter des dehors éthiquement irréprochables afin de ne pas nuire au projet (qui, avec le succès grandissant devient l’objet de toutes les attentions, en particulier celle des Parisiens), puisque c’est clairement le devoir envers la recherche qui prime sur toute autre considération. Mais Prok oublie qu’il est un être hors du commun car seules une ascèse et une autodiscipline extrêmes lui permettent d’échapper aux dangers auxquels expose inévitablement ce libertinage amoureux. John Milk l’apprendra à ses dépens qui, en voulant mettre en pratique cette vision utopique d’une vie sexuelle débarrassée de toutes complications sentimentales ou morales, mènera son jeune mariage au bord du désastre.

Comme il l’avait fait dans Riven Rock avec Cyrus McCormick, l’inventeur de la faucheuse, ou dans The Road to Wellville avec John Harvey Kellogg, le magnat des céréales, Thomas Coraghessan Boyle choisit une fois encore d’examiner la vie d’un Américain qui a marqué son époque. Malgré tout, The Inner Circle n’est pas une hagiographie. Certes, Kinsey était un éminent homme de science mais il n’était pas un saint, c’est du moins ce que démontre Boyle, se faisant ici le relais d’une controverse étayée par de nombreux documents et biographies récemment parus, dont Alfred C. Kinsey: A Public/Private Life de James H. Jones ou Kinsey : Crimes & Consequences de Judith A. Reisman (on pourra aisément se dispenser du fade Dr Kinsey, film de William Condon sorti en 2005 dans les salles françaises avec Liam Neeson dans le rôle titre).

Les remises en question sont nombreuses et variées, elles concernent aussi bien sa méthode – on lui reproche d’avoir recueilli ses statistiques auprès d’une population peu représentative, notamment des détenus et des délinquants sexuels, y compris des pédophiles – que son attitude personnelle – son homosexualité est à présent notoire, de même que ses pratiques masochistes, son penchant pour les jeunes étudiants ou sa prédilection pour la réalisation de films pornographiques mettant en scène sa femme et ses collègues masculins.
L’insipide narrateur Milk, avec son ton laconique, ses descriptions cliniques, son manque de jugement et ses défauts de mémoire, aurait pu être le parfait récipient pour le récit de Boyle en ceci qu’il permet d’affecter le même intérêt dépassionné pour le sexe que celui prôné par Kinsey lui-même. Mais il ne parvient jamais à saisir toute l’ampleur de la manipulation émotionnelle ni l’hubris du scientifique quand le lecteur voit très rapidement clair dans le jeu de Prok. Sa rétrospection monocorde, ses accents godillots entraînent des longueurs dans la narration, manquent de crédibilité. Vu par son plus fervent admirateur, le Prok présenté dans le roman reste lui aussi un personnage unidimensionnel et distant, plutôt abject dans sa mégalomanie et le contrôle despotique qu’il exerce sur son entourage.
Contre toute attente, le sexe n’est qu’un point de départ qui permet à T.C. Boyle d’examiner la nature des relations amoureuses, en particulier vis-à-vis de l’institution du mariage, et la menace que peut représenter une vision restrictive et très mécanique des relations physiques entre les individus. Figure centrale du récit, ce jeune homme déchiré entre sa dévotion pour son mentor et son amour pour sa femme fait de The Inner Circle une œuvre beaucoup moins subversive que ne le laissait augurer le thème choisi par l’auteur.

Le roman de Boyle semble ainsi hésiter entre la sphère publique et la sphère privée, le roman historique et la fiction biographique, l’aventure notoire de cette équipe de chercheurs, et les dessous imaginés de leurs relations personnelles. Ce flottement reflète bien la problématique au cœur du roman : la sexualité peut-elle être un sujet de débat public ou doit-elle rester une affaire exclusivement domestique ? Malgré ses faiblesses, The Inner Circle réussit à éclairer les limites du projet de Kinsey, qui visait à effacer la pertinence de cette distinction, ainsi que les égarements de l’homme, mû par un projet d’envergure, aveuglé par une ambition démesurée.

Frédérique Freund
(juin 2005)

Frédérique Freund est angliciste. Après s'être penchée plus particulièrement sur la civilisation et la littérature irlandaise, elle poursuit une formation en traduction éditoriale.

du même auteur : Riven Rock (Penguin, 1998)
(Edition française : Grasset, 1999 / Poche, novembre 2001)

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