Du Tatouage chez les prostituées
Drs Le Blond & Lucas

Éditions À Rebours, 2008

 

 

 

P(our) L(a) V(ie)

Les Éditions À Rebours accueillent au sein de leur très raffinée série « Format 11x16 » une nouvelle curiosité. S’inscrivant dans la tradition médicolégale et hygiéniste du XIXe siècle chère à Michel Foucault, le traité Du Tatouage chez les prostituées se veut le répertoire exemplatif d’une pratique qui, à l’époque, était cataloguée comme l’apanage des marginaux de la société.
Certes, on est loin de la recherche esthétique du Modigliani picoté sur le dos de Jean Gabin et dont Louis de Funès se voulait l’acquéreur trépignant, ou encore de ces « hommes-lézards » que l’on exhibe régulièrement, en période creuse, dans certaines émissions de très mauvais goût. Il n’empêche que les motifs reproduits ici touchent par leur naïveté et le sentiment qu’ils sont censés transmettre à qui les découvre : la tristesse d’être séparé de l’amant, le serment d’une fidélité éternelle, l’inextinguible soif d’amour.
Pour les deux nobles esprits qui se plurent à compiler cette vaste iconographie épidermique et à gloser sa symbolique parfois obscure, l’objectif n’était pas d’aboutir à un livre d’art, mais bien d’édifier les individus quant à la connotation immorale dont les flétrissaient ces encrages fantaisistes. Voilà pourquoi, en plus d’en opérer un recensement – de leur propre aveu très partiel puisqu’en sont délibérément écartés les tatouages trop triviaux, du style « J’aime la bite» –, les cousins en blouse blanche de Bouvard et Pécuchet prodiguent quelques conseils pratiques permettant d’effacer les traits réputés indélébiles.

Mais plus encore que sur la prose de ces scientistes acharnés, l’on s’attardera sur la savoureuse lettre liminaire de la détenue sollicitée par leurs soins pour expliquer sa technique de travail à l’aiguille. Elle y détaille, sans orthographe aucune mais avec une précision d’artisane, l’opération minutieuse du « tatouyage » et, dévouée jusqu’au bout à servir la Faculté, elle conclut : « Monsieur en cas qu’il y ait quelquechose que vous ne compreniez pas je suis entièrement à votre disposition. »

Cœurs brisés ou percés, déclarations enflammées, profils du bien-aimé dont on peut modifier la moue selon un subtil pincement, bouquets de pensées, de couteaux ou de foudres, tels sont les appels cutanés qui traversent cet élégant petit volume et lui donnent au passage des allures de transposition pleine-peau de La complainte des filles de joie de Brassens. On en viendrait à rêver à la goualante que Piaf, au lieu de s’attarder au bras droit de son légionnaire, aurait pu composer à propos de ce constat laconique, découvert sur le cuir d’une grue embarquée au poste : « Pas de chance »…

Frédéric Saenen
(avril 2008)

Frédéric Saenen, licencié en philologie romane, professeur de français-langue étrangère, auteur et poète, collabore à de nombreuses revues de poésie ou de critique littéraire, en Belgique et en France et participe régulièrement à des lectures publiques. Depuis mai 2003, avec Frédéric Dufoing, il anime Jibrile, revue de critique littéraire et politique.

http://www.lekti-ecriture.com/editeurs/-A-Rebours-.html