P(our)
L(a) V(ie)
Les Éditions
À Rebours accueillent au sein de leur très raffinée
série « Format 11x16 » une nouvelle curiosité.
S’inscrivant dans la tradition médicolégale
et hygiéniste du XIXe siècle chère à
Michel Foucault, le traité Du Tatouage chez les
prostituées se veut le répertoire exemplatif
d’une pratique qui, à l’époque, était
cataloguée comme l’apanage des marginaux de la société.
Certes, on est loin de la recherche esthétique du Modigliani
picoté sur le dos de Jean Gabin et dont Louis de Funès
se voulait l’acquéreur trépignant, ou encore
de ces « hommes-lézards » que l’on exhibe
régulièrement, en période creuse, dans certaines
émissions de très mauvais goût. Il n’empêche
que les motifs reproduits ici touchent par leur naïveté
et le sentiment qu’ils sont censés transmettre à
qui les découvre : la tristesse d’être séparé
de l’amant, le serment d’une fidélité
éternelle, l’inextinguible soif d’amour.
Pour les deux nobles esprits qui se plurent à compiler cette
vaste iconographie épidermique et à gloser sa symbolique
parfois obscure, l’objectif n’était pas d’aboutir
à un livre d’art, mais bien d’édifier
les individus quant à la connotation immorale dont les flétrissaient
ces encrages fantaisistes. Voilà pourquoi, en plus d’en
opérer un recensement – de leur propre aveu très
partiel puisqu’en sont délibérément écartés
les tatouages trop triviaux, du style « J’aime la
bite» –, les cousins en blouse blanche de Bouvard
et Pécuchet prodiguent quelques conseils pratiques permettant
d’effacer les traits réputés indélébiles.
Mais plus encore
que sur la prose de ces scientistes acharnés, l’on
s’attardera sur la savoureuse lettre liminaire de la détenue
sollicitée par leurs soins pour expliquer sa technique de
travail à l’aiguille. Elle y détaille, sans
orthographe aucune mais avec une précision d’artisane,
l’opération minutieuse du « tatouyage
» et, dévouée jusqu’au bout à servir
la Faculté, elle conclut : « Monsieur en cas qu’il
y ait quelquechose que vous ne compreniez pas je suis entièrement
à votre disposition. »
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Cœurs
brisés ou percés, déclarations enflammées,
profils du bien-aimé dont on peut modifier la moue
selon un subtil pincement, bouquets de pensées, de
couteaux ou de foudres, tels sont les appels cutanés
qui traversent cet élégant petit volume et
lui donnent au passage des allures de transposition pleine-peau
de La complainte des filles de joie de Brassens.
On en viendrait à rêver à la goualante
que Piaf, au lieu de s’attarder au bras droit de son
légionnaire, aurait pu composer à propos de
ce constat laconique, découvert sur le cuir d’une
grue embarquée au poste : « Pas de chance
»…
Frédéric
Saenen
(avril 2008)
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Frédéric
Saenen, licencié
en philologie romane, professeur de français-langue étrangère,
auteur et poète, collabore à de nombreuses revues
de poésie ou de critique littéraire, en Belgique et
en France et participe régulièrement à des
lectures publiques. Depuis mai 2003, avec Frédéric
Dufoing, il anime Jibrile, revue de critique
littéraire et politique.

http://www.lekti-ecriture.com/editeurs/-A-Rebours-.html
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