|
Cette histoire
relève autant du conte initiatique que de la fable philosophique.
Les épreuves de la vie de Taro sont rythmées par la
sonorité asiatique du texte, qui saisit toutes les nuances
et autres subtilités de cette culture et le récit,
dès l’introduction, s’engouffre dans un monde
empreint de poésie.
Taro Urashima, fils et petit-fils de pêcheur, se promène
sur une plage. Il se retrouve face à des enfants qui tentent
de tuer une jeune tortue, impuissant devant leur méchanceté.
Ne pouvant faire appel au « langage de la force »,
il va faire appel à celui « du cœur »
: « Ne lui faites pas de mal. Il faut respecter la vie…La
vie est sacrée. » Sans succès. Taro décide
alors d’échanger la tortue contre de précieux
coquillages. La tortue sera sauvée, mais marquée d’une
longue éraflure en forme de fleur sur son dos et le destin
de Taro sera à jamais scellé à celui de l’animal.
Sur les illustrations d’Elodie Nouhen, la mer est un véritable
arc-en-ciel pastel, délavé à souhait. Des mouettes
en papier semblent la scruter de toute leur hauteur. Finesse du
trait, des êtres comme des ombres floues, emplis de lumière
noire. Taro est un petit personnage noir et blanc, dissimulé
sous un grand chapeau, un léger trait noir dessinant un sourire
sur son visage immaculé.
|

|
Le
temps passe sur Taro qui devient un pêcheur émérite,
aimé de Mikako « qui ferait une bonne épouse
». Mais un jour de pêche, il prend la tortue
dans son filet et celle-ci lui propose : «Rends-moi
la liberté et je t’emmènerai au fond des
eaux découvrir le Royaume de la Mer…».
Taro refuse car « il est un homme de la Terre »
et lui sauve la vie une deuxième fois. La tortue est
majestueuse, sa carapace est un dédale de courbes et
de spirales dorées, ornée d’une tulipe
noire. Puis, un jour de tempête, Taro, frêle silhouette,
sombre dans la nuit profonde de la tourmente de la mer, qui
l’engloutit « comme en un rêve, il revit
une dernière fois sa mère, son père,
Mikako… ». Il se sent alors soulevé
des eaux
par la tortue qui lui rend la vie, comme l’acquittement
d’une dette, et décide « de lui montrer
le Royaume de la Mer ».
|
Alors, ils ne
font plus qu’un, l’homme se confond avec l’animal
: ils traversent un monde de poissons volants et d’oiseaux
marins, aux couleurs éblouissantes ; à travers une
immense clarté, Taro est reçu par la Princesse Otohimé,
geisha de la mer, fille du Roi des Mers.
L’amour entre eux est immédiat et infini « car
ici le Temps n’existait pas ». C’est un bonheur
«léger et profond» qui devient «
un bonheur gris » aux couleurs de la nostalgie : Taro
se languit de sa famille, mais en quittant Otohimé il sait
qu’il quitte l’éternité. Otohimé
lui offre alors un coffret qui « contient un trésor
: la chose la plus précieuse qu’un être vivant
puisse posséder. » mais il faudra surtout ne jamais
l’ouvrir…
Taro se retrouve sur les lieux de son enfance, seul face à
un monde étranger. Il ne trouvera de réponses que
face à la tombe de ses parents, dans le cimetière
du temps, qui aura laissé s’écouler des centaines
d’années en son absence. Il va errer, tel un fou, et,
dans son désespoir, ouvrir le coffret, à la recherche
du trésor. Mais il n’y trouve que «de l’eau,
qui reflète les visages de son père, grand-père…Alors
il connut sa vérité. Tous ces visages étaient
le sien». A cet instant « le souffle de sa
vie s’envola doucement », pour lui qui avait toujours
vécu entre la Terre et la Mer.
L’épilogue de l’album nous raconte « qu’au
fond du coffre…la mer se prépare à raconter
une histoire nouvelle … toujours recommencée. »
Dans cet écho infini, la dernière illustration est
semblable à la première : des enfants sur la plage,
la mer bleutée, et la tortue qui semble attendre le souffle
du destin… Au-delà du conte, c’est un récit
sur la vie et la mort, le long chemin de l’homme en quête
de sa propre vérité.
La mise en page de l’album est soignée, le texte et
les images respirent et le tout est admirablement adapté
par le talentueux Jean-Pierre Kerloc’h (qui
a d’autres livres à son actif chez le même éditeur,
notamment La flûte enchantée, illustré
par Nathalie Novi) et l’univers coloré d’Elodie
Nouhen, dont il faut rappeler le superbe Comptines et berceuses
du baobab, toujours chez Didier Jeunesse.
C.
Genin
(février 2004)
L'Editeur
Didier jeunesse a été créé
en 1988 par Michèle Moreau, dans un souci
permanent d’exigence artistique. Difficile de parler de cette
maison d’édition « qualitative », sans
parler de ses choix toujours plus innovants qui tiennent autant
du coup de cœur que d’un réel talent de recherche
créative. Cet éditeur allie avec subtilité
le « plaisir de la langue et les rencontres culturelles…
les textes traditionnels et les créateurs contemporains.»
Le catalogue regroupe à ce jour 104 titres, tant en albums,
comptines, contes, albums-cd, et autres initiations à la
langue. Des titres que M. Moreau définis comme «des
lumignons qui nous éclairent et nous mettent l’eau
à la bouche ».
La collection « Pirouette »
fête ses dix ans, et donne l’occasion à sa directrice
éditoriale de s’exprimer librement dans une «
lettre ouverte » : « Il s’agit de trouver
en chacun des livres de la collection un point de jonction entre
la mémoire collective et la mémoire individuelle,
entre l’expression la plus personnelle d’un artiste
et la lecture la plus libre offerte aux plus petits comme aux plus
grands. » Toujours selon elle, ce sont «les
livres qui donnent du talent. » Les histoires permettent
de « s’échapper de la tradition, elles sont
une ouverture vers un ailleurs. »
C. Genin (février 2004)

http://www.didierjeunesse.com/index.jsp
http://www.ricochet-jeunes.org/arcparuedit2.asp?edit=Didier+jeunesse
|