Les deux vies de Taro
d’après un conte populaire du Japon
Didier Jeunesse, 2003

 

Cette histoire relève autant du conte initiatique que de la fable philosophique. Les épreuves de la vie de Taro sont rythmées par la sonorité asiatique du texte, qui saisit toutes les nuances et autres subtilités de cette culture et le récit, dès l’introduction, s’engouffre dans un monde empreint de poésie.

Taro Urashima, fils et petit-fils de pêcheur, se promène sur une plage. Il se retrouve face à des enfants qui tentent de tuer une jeune tortue, impuissant devant leur méchanceté. Ne pouvant faire appel au « langage de la force », il va faire appel à celui « du cœur » : « Ne lui faites pas de mal. Il faut respecter la vie…La vie est sacrée. » Sans succès. Taro décide alors d’échanger la tortue contre de précieux coquillages. La tortue sera sauvée, mais marquée d’une longue éraflure en forme de fleur sur son dos et le destin de Taro sera à jamais scellé à celui de l’animal.

Sur les illustrations d’Elodie Nouhen, la mer est un véritable arc-en-ciel pastel, délavé à souhait. Des mouettes en papier semblent la scruter de toute leur hauteur. Finesse du trait, des êtres comme des ombres floues, emplis de lumière noire. Taro est un petit personnage noir et blanc, dissimulé sous un grand chapeau, un léger trait noir dessinant un sourire sur son visage immaculé.

Le temps passe sur Taro qui devient un pêcheur émérite, aimé de Mikako « qui ferait une bonne épouse ». Mais un jour de pêche, il prend la tortue dans son filet et celle-ci lui propose : «Rends-moi la liberté et je t’emmènerai au fond des eaux découvrir le Royaume de la Mer…». Taro refuse car « il est un homme de la Terre » et lui sauve la vie une deuxième fois. La tortue est majestueuse, sa carapace est un dédale de courbes et de spirales dorées, ornée d’une tulipe noire. Puis, un jour de tempête, Taro, frêle silhouette, sombre dans la nuit profonde de la tourmente de la mer, qui l’engloutit « comme en un rêve, il revit une dernière fois sa mère, son père, Mikako… ». Il se sent alors soulevé des eaux par la tortue qui lui rend la vie, comme l’acquittement d’une dette, et décide « de lui montrer le Royaume de la Mer ».

Alors, ils ne font plus qu’un, l’homme se confond avec l’animal : ils traversent un monde de poissons volants et d’oiseaux marins, aux couleurs éblouissantes ; à travers une immense clarté, Taro est reçu par la Princesse Otohimé, geisha de la mer, fille du Roi des Mers.
L’amour entre eux est immédiat et infini « car ici le Temps n’existait pas ». C’est un bonheur «léger et profond» qui devient « un bonheur gris » aux couleurs de la nostalgie : Taro se languit de sa famille, mais en quittant Otohimé il sait qu’il quitte l’éternité. Otohimé lui offre alors un coffret qui « contient un trésor : la chose la plus précieuse qu’un être vivant puisse posséder. » mais il faudra surtout ne jamais l’ouvrir…
Taro se retrouve sur les lieux de son enfance, seul face à un monde étranger. Il ne trouvera de réponses que face à la tombe de ses parents, dans le cimetière du temps, qui aura laissé s’écouler des centaines d’années en son absence. Il va errer, tel un fou, et, dans son désespoir, ouvrir le coffret, à la recherche du trésor. Mais il n’y trouve que «de l’eau, qui reflète les visages de son père, grand-père…Alors il connut sa vérité. Tous ces visages étaient le sien». A cet instant « le souffle de sa vie s’envola doucement », pour lui qui avait toujours vécu entre la Terre et la Mer.

L’épilogue de l’album nous raconte « qu’au fond du coffre…la mer se prépare à raconter une histoire nouvelle … toujours recommencée. » Dans cet écho infini, la dernière illustration est semblable à la première : des enfants sur la plage, la mer bleutée, et la tortue qui semble attendre le souffle du destin… Au-delà du conte, c’est un récit sur la vie et la mort, le long chemin de l’homme en quête de sa propre vérité.
La mise en page de l’album est soignée, le texte et les images respirent et le tout est admirablement adapté par le talentueux Jean-Pierre Kerloc’h (qui a d’autres livres à son actif chez le même éditeur, notamment La flûte enchantée, illustré par Nathalie Novi) et l’univers coloré d’Elodie Nouhen, dont il faut rappeler le superbe Comptines et berceuses du baobab, toujours chez Didier Jeunesse.

C. Genin
(février 2004)

 

L'Editeur
Didier jeunesse
a été créé en 1988 par Michèle Moreau, dans un souci permanent d’exigence artistique. Difficile de parler de cette maison d’édition « qualitative », sans parler de ses choix toujours plus innovants qui tiennent autant du coup de cœur que d’un réel talent de recherche créative. Cet éditeur allie avec subtilité le « plaisir de la langue et les rencontres culturelles… les textes traditionnels et les créateurs contemporains.» Le catalogue regroupe à ce jour 104 titres, tant en albums, comptines, contes, albums-cd, et autres initiations à la langue. Des titres que M. Moreau définis comme «des lumignons qui nous éclairent et nous mettent l’eau à la bouche ».
La collection « Pirouette » fête ses dix ans, et donne l’occasion à sa directrice éditoriale de s’exprimer librement dans une « lettre ouverte » : « Il s’agit de trouver en chacun des livres de la collection un point de jonction entre la mémoire collective et la mémoire individuelle, entre l’expression la plus personnelle d’un artiste et la lecture la plus libre offerte aux plus petits comme aux plus grands. » Toujours selon elle, ce sont «les livres qui donnent du talent. » Les histoires permettent de « s’échapper de la tradition, elles sont une ouverture vers un ailleurs. »
C. Genin (février 2004)

 

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