Le professeur Froeppel
L'imaginaire, Gallimard, 2003

 

Né il y aura cent ans le 1er novembre prochain, mort en 1995, Jean Tardieu est un auteur aux multiples talents et aux multiples facettes. Homme de radio (à la Libération, après sa participation à la vie littéraire de la Résistance, il eut des responsabilités importantes à la Radiodiffusion française), poète lyrique (Le fleuve caché, La part de l’ombre…), il est surtout connu (pas assez) pour son théâtre, composé de ces irrésistibles petites comédies que l’on trouve par exemple dans Théâtre de chambre ou Poèmes à jouer.

La publication du Professeur Froeppel dans la collection « L’imaginaire » est une heureuse initiative des éditions Gallimard. Elle contribuera sans doute à faire mieux connaître ce personnage étrange, sorte de double de l’auteur tout droit sorti de son imagination mais tout à fait représentatif de la diversité de son écriture. Comme ailleurs dans l’œuvre de Tardieu, tout repose ici sur le langage et ses articulations. Langage des mots en premier lieu, que ce soit les « infra-langages » dont le Professeur Froeppel s’est fait une spécialité (témoin l’«ébauche de dictionnaire » dont il est l’auteur, Les mots sauvages de la langue française, ainsi que les «Dernières notes du journal intime»), une «langue nouvelle, bizarre et totalement incompréhensible» qui va l’inciter à composer le «Dictionnaire de la Signification universelle», ou encore l’exploration du langage des végétaux qui va provoquer sa mort.

Langage des mots encore, assorti de ses ambiguïtés, de ses impuissances et de ses blancs, dans la Comédie du langage, où on lit et relit avec délectation les courtes pièces que sont les inénarrables Un mot pour un autre et Les mots inutiles, l’émouvant Finissez vos phrases ! et l’énigmatique De quoi s’agit-il ?. Au-delà et par le truchement des mots, nous ne sommes jamais loin de la musique chère à Tardieu, et des poèmes comme « Les Zii », « Pan ! Pan ! » ou « Le tombeau du professeur » jouent sur les sonorités au moins autant que sur le sémantisme du langage verbal. Langage des chiffres dans les Œuvres pédagogiques, où les biographies de quelques hommes célèbres sont « mises en vers et en chiffres » et où le génial professeur n’hésite pas à poser quelques « petits problèmes » cruciaux comme « Quel est le plus long chemin d’un point à un autre ? ». Langage des formes enfin, formes minimales et d’un esthétisme parfaitement épuré dans L’œuvre plastique du professeur Froeppel qui offre « Dix variations sur une ligne ».

L’unité de l’ouvrage, sous l’apparent éclectisme du volume, est celle qui est inhérente à l’homme et à l’expression de ses préoccupations, expression qui passe toujours par un système de signes reposant sur les mots, les sons, les silences, les formes, les gestes, et qui est le fondement de tout langage artistique. On a donc affaire à un livre fort sérieux, à une œuvre d’art, mais le sérieux et l’art se déchiffrent ici avec le sourire, voire les éclats de rire, bref avec le plaisir qui pousserait le commentateur à tout citer, ce qu’évidemment il se gardera de faire ici, se bornant à reproduire l’ultime phrase du Professeur Froeppel : « Tout commentaire est inutile ».

Jean-Pierre Longre
(août 2003)

Jean-Pierre Longre, enseignant en littérature du XXème siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une thèse sur Raymond Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains contemporains et sur la comparaison des langages littéraire et musical. Il a participé à l'édition des romans de Queneau dans la "Pléiade", et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie, Belgique, Québec).

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http://www.orage-lagune-express.com/jt.htm

http://www.koikadit.net/JTardieu/jtardieu.html

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