Tara Duncan 5, le continent interdit
Sophie Audouin-Mamikonian

Flammarion, 2007

 

 

La cinquième aventure de Tara Duncan se déroule à bride abattue, d’un continent à l’autre et l’héroïne doit, encore une fois, sauver le monde, toujours avec l’aide de ses amis (elfe, nain, humains, etc.).
On retrouve dans cette série tous les éléments qui ont marqué la fantaisy depuis Harry Potter et, plus largement, la littérature populaire de série pour les jeunes : sorts, pouvoirs extraordinaires d’un héros d’exception ; quête des parents et d’une origine cachée, recherche d’objets maléfiques ; enquête menée par un groupe de copains, jeunes et fidèles jusqu’à la mort, et tellement plus malins que les adultes ; histoires d’amour (chastes, la « morale » est bien sauvée ici en apparence) et d’amitié, présence d’un animal (les « Familiers » sont une version assez plate et anecdotique des daemons de Pullman), etc.
Peu de descriptions (on dit que les ados détestent), d’où un univers beaucoup moins soigné et précis que dans le premier volume (l’auteur s’est-elle lassée, va-t-elle vers plus de facilité, ou bien cela résulte-t-il d’une impossibilité de sa part après un certain nombre de volumes ?) ; peu de dialogues, une psychologie très sommaire, des personnages faire-valoir. On est dans la fantasy prise dans le rayon des gadgets et des accessoires. La veine mythique (l’héroïne ne s’appelle pas Tara pour rien et de nombreux noms et mots sont imités du gaëlique ; Duncan est le nom du roi assassiné par Macbeth) tout comme la veine Lewis-Carrollienne, perceptibles dans le premier volume qui mêlait absurde et gravité (belle idée de l’ancêtre transformé en chien stupide) se sont émoussés. Elles ont laissé place ici à de nombreux traits de dérision plus directe et nettement moins sophistiquée. Les jeux de mots et plaisanteries (pas toujours très raffinées) et les clins d’œil au lecteur donnent à ce livre le mérite de ne pas se prendre au sérieux et le rapprochent de son lecteur : les jeunes héros y parlent d’ailleurs souvent son langage. Cela plaira sans doute aux ados – quoique cela reste à vérifier. Le lecteur adulte, lui, peut en être passablement agacé et se dire à quoi bon aller sur un autre monde et inventer d’autres univers, si c’est pour que les personnages y parlent un langage aussi pauvre ? Mais en contrepartie, un peu d’humour dans ce genre qui a parfois tendance à se prendre trop au sérieux est salutaire.
Il y a de l’action, des rebondissements permanents tout au long du livre et quelques belles idées à partir de la deuxième moitié. Dans la première moitié, Tara a perdu ses pouvoirs. Ce pourrait être une situation intéressante : comment faire sans ? Mais en fait elle en a un peu, et puis elle les retrouve – ce qui permet au passage de récupérer les amis dispersés et d’assister à l’horrible supplice subi par Robin. Soit. Les choses deviennent plus intéressantes au moment où la fine équipe parvient à entrer dans le continent interdit et à s’y faire très vite capturer : moins d’action (forcément), davantage d’invention. Ce n’est plus cette fois directement l’odieux Magister que Tara combat, mais à travers lui la terrible reine rouge (encore Carroll, sans doute) des dragons fous. En effet, ce continent mystérieux dont l’accès est interdit et fermé par une barrière invisible contrôlée par les dragons (alliés habituellement aux humains, bien sûr, pour ceux qui n’auraient pas mis le pied dans l’univers de L’AutreMonde), est leur gigantesque asile de fous.

Des humains y sont mis en esclavage (Gulliver, la planète des singes…) et subissent des modifications génétiques qui les transforment en loup-garous à volonté. La peinture de cet univers donne au livre un intérêt qui lui manquait quelque peu jusque là et les événements qui s’y déroulent déclinent diverses formes d’asservissement et de perversion intéressante (belles scènes de jeux du cirque). La stratégie qui se dévoile alors, tant du côté de la reine que du côté de Magister (qui, comme les Olrik ou Rastapopoulos des anciennes BD, est toujours derrière tout ce qui se trame de « Mal ») replace l’action dans l’ensemble de la série et lui donne davantage de relief.

Anne-Marie Mercier-Faivre
(novembre 2007)

Anne-Marie Mercier-Faivre est professeure des Universités. Elle enseigne à l'IUFM de Lyon et à l'Université Lumière-Lyon 2.

 

Simultanément, ont paru les deux premiers volumes en format poche, Les Sortceliers et Le livre interdit.

http://www.taraduncan.com/