L'Orme du Caucase
d'après l'oeuvre de Ryuichiro Utsumi
traduit du japonais par Marie-Françoise Monthiers et Frédéric Boilet
(Casterman, 2004)

 

Tranches de vie aigres-douces

Taniguchi, artiste talentueux, pourvu d'une sensibilité dont on a pu déjà apprécier la finesse dans Quartier lointain, L'homme qui marche ou encore Le journal de mon père, s'est inspiré de récits de l'écrivain Ryuichiro Utsumi, un compatriote, et les a adaptés : des histoires émouvantes et légèrement mélancoliques (un leitmotiv xhez l'artiste), sans pour autant verser dans la tragédie ; quelques tranches de vie en apparence banales, mais qui dévoilent habilement les failles, les chagrins ou les petites joies des personnages.

Dans L'orme du Caucase, un retraité hésite à faire abattre le vieil arbre qui trône dans le jardin de la maison qu'il vient d'acheter ; certes, l'orme gêne le voisinage mais il ne peut se résoudre à sacrifier la paisible beauté de cet être vivant, plus âgé encore que lui. D
e même, c'est la vieillesse et le temps qui passe qui sont au centre des préoccupations de l'auteur dans Les environs du musée, où le désir d''indépendance d'une veuve est mal acceptée par son fils, chez qui elle est en visite ; son fils et sa belle-fille s'inquiètent des promenades quotidiennes que la vieille femme s'obstine à faire ; en réalité, elle retrouve chaque après-midi un homme de son âge dont elle est tombée amoureuse...

On retrouve cette idée de liberté dans La vie de mon frère : un retraité désœuvré tente de convaincre son frère aîné de mener une existence plus paisible ; ce dernier, Tetsuyoshi, a préféré partir de chez son fils pour vivre dans un hôtel bon marché, tout en continuant d'exercer sa profession de couvreur. Aux yeux de sa famille, il passe pour un original qui les déshonore, mais il jouit pourtantd'une liberté que lui envie son cadet. Cette rencontre en annonce d'autres, au fur et à mesure des récits : dans La petite fille à la poupée, un homme retrouve par hasard sa fille, aujourd'hui âgée d'une vingtaine d'années et qu'il n'a pas vu depuis qu'elle était enfant, après son divorce. Elle est devenue peintre et son père, qui est graphiste, en est flatté ; et pourtant, il observe et lui parle quelques instants mais ne dévoile pas son identité, préférant se satisfaire de ce petit bonheur plutôt que de troubler la tranquillité de la jeune fille.

D'autres retrouvailles encore dans Le parapluie, entre un frère et une sœur qui ne se sont pas vus depuis des années ; la jeune femme attend la visite de ce jeune frère et c'est l'occasion pour elle de se remémorer une enfance douloureuse, brisée par le divorce de leurs parents, la petite fille restant vivre avec sa mère tandis que son frère de cinq ans demeura avec son père et sa nouvelle épouse. Le divorce et les séparations qu'il engendre est à nouveau évoqué dans un récit très touchant (Dans la forêt) qui évoque les relations ambivalentes entre deux petits garçons, deux frères qui, après le divorce de leurs parents, ont dû quitter leur maison et s'installer avec leur mère dans un logement social. L'appartement étant trop exigu, ils ont dû se séparer de leur chienne. Mais quand, un soir, ils entendent des aboiements venus de l'autre côté de la forêt, là où se trouve leur ancienne maison, ils sont certains que c'est leur chienne qui les appelle : un dimanche, ils décident de partir à sa recherche et de traverser le bois ; une aventure périlleuse pour de jeunes enfants... Mais c'est avec bravoure et maturité que l'aîné préserve l'innocente insouciance du plus petit.

Une autre rencontre a lieu Dans son pays natal, la dernière nouvelle du recueil : une rencontre entre deux cultures incarnées par une jeune Française qui tombe amoureuse d'un Japonais et décide d'aller vivre avec lui dans un pays dont elle ne parle pourtant pas la langue... Elle l'épouse mais se heurte à l'hostilité de sa belle-mère, en désaccord avec ce mariage. Ce n'est que des années plus tard que les deux femmes deviendront des alliées : un récit qui est certainement l'un des plus touchants de cet album, car en faisant intervenir un personnage étranger, les auteurs admettent la possibilité de sentiments capables de franchir les frontières.
Est-il nécessaire de tirer des morales de ces récits ? Il paraît plutôt essentiel de se laisser porter par ces histoires hors du temps et de l'agitation moderne, en appréciant leur graphisme épuré, à l'image de leur simplicité de surface.
Une simplicité qui permet l'épanouissement d'une poésie tendre et sobre.

Blandine Longre
(août 2004)

du même auteur : Quartier lointain (Casterman, 2002 / 2003)

http://www.casterman.com