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Tranches
de vie aigres-douces
Taniguchi, artiste
talentueux, pourvu d'une sensibilité dont on a pu déjà
apprécier la finesse dans Quartier
lointain, L'homme qui marche ou encore
Le journal de mon père, s'est inspiré de récits
de l'écrivain Ryuichiro Utsumi, un compatriote,
et les a adaptés : des histoires émouvantes et légèrement
mélancoliques (un leitmotiv xhez l'artiste), sans pour autant
verser dans la tragédie ; quelques tranches de vie en apparence
banales, mais qui dévoilent habilement les failles, les chagrins
ou les petites joies des personnages.
Dans L'orme du Caucase, un retraité hésite
à faire abattre le vieil arbre qui trône dans le jardin
de la maison qu'il vient d'acheter ; certes, l'orme gêne le
voisinage mais il ne peut se résoudre à sacrifier
la paisible beauté de cet être vivant, plus âgé
encore que lui. De
même, c'est la vieillesse et le temps qui passe qui sont au
centre des préoccupations de l'auteur dans Les environs
du musée, où le désir d''indépendance
d'une veuve est mal acceptée par son fils, chez qui elle
est en visite ; son fils et sa belle-fille s'inquiètent des
promenades quotidiennes que la vieille femme s'obstine à
faire ; en réalité, elle retrouve chaque après-midi
un homme de son âge dont elle est tombée amoureuse...
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On
retrouve cette idée de liberté dans La vie
de mon frère : un retraité désœuvré
tente de convaincre son frère aîné de mener
une existence plus paisible ; ce dernier, Tetsuyoshi, a préféré
partir de chez son fils pour vivre dans un hôtel bon marché,
tout en continuant d'exercer sa profession de couvreur. Aux
yeux de sa famille, il passe pour un original qui les déshonore,
mais il jouit pourtantd'une liberté que lui envie son
cadet. Cette rencontre en annonce d'autres, au fur et à
mesure des récits : dans La petite fille à
la poupée, un homme retrouve par hasard sa fille,
aujourd'hui âgée d'une vingtaine d'années
et qu'il n'a pas vu depuis qu'elle était enfant, après
son divorce. Elle est devenue peintre et son père, qui
est graphiste, en est flatté ; et pourtant, il observe
et lui parle quelques instants mais ne dévoile pas son
identité, préférant se satisfaire de ce
petit bonheur plutôt que de troubler la tranquillité
de la jeune fille. |
D'autres retrouvailles
encore dans Le parapluie, entre un frère et une
sœur qui ne se sont pas vus depuis des années ; la jeune
femme attend la visite de ce jeune frère et c'est l'occasion
pour elle de se remémorer une enfance douloureuse, brisée
par le divorce de leurs parents, la petite fille restant vivre avec
sa mère tandis que son frère de cinq ans demeura avec
son père et sa nouvelle épouse. Le divorce et les
séparations qu'il engendre est à nouveau évoqué
dans un récit très touchant (Dans la forêt)
qui évoque les relations ambivalentes entre deux petits garçons,
deux frères qui, après le divorce de leurs parents,
ont dû quitter leur maison et s'installer avec leur mère
dans un logement social. L'appartement étant trop exigu,
ils ont dû se séparer de leur chienne. Mais quand,
un soir, ils entendent des aboiements venus de l'autre côté
de la forêt, là où se trouve leur ancienne maison,
ils sont certains que c'est leur chienne qui les appelle : un dimanche,
ils décident de partir à sa recherche et de traverser
le bois ; une aventure périlleuse pour de jeunes enfants...
Mais c'est avec bravoure et maturité que l'aîné
préserve l'innocente insouciance du plus petit.
Une autre rencontre a lieu Dans son pays natal, la dernière
nouvelle du recueil : une rencontre entre deux cultures incarnées
par une jeune Française qui tombe amoureuse d'un Japonais
et décide d'aller vivre avec lui dans un pays dont elle ne
parle pourtant pas la langue... Elle l'épouse mais se heurte
à l'hostilité de sa belle-mère, en désaccord
avec ce mariage. Ce n'est que des années plus tard que les
deux femmes deviendront des alliées : un récit qui
est certainement l'un des plus touchants de cet album, car en faisant
intervenir un personnage étranger, les auteurs admettent
la possibilité de sentiments capables de franchir les frontières.
Est-il nécessaire de tirer des morales de ces récits
? Il paraît plutôt essentiel de se laisser porter par
ces histoires hors du temps et de l'agitation moderne, en appréciant
leur graphisme épuré, à l'image de leur simplicité
de surface.
Une simplicité qui permet l'épanouissement d'une poésie
tendre et sobre.
Blandine
Longre
(août
2004)

du
même auteur : Quartier lointain
(Casterman, 2002 / 2003)
http://www.casterman.com
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