Passeport à l’iranienne
Nahal Tajadod

Jean-Claude Lattès, 2007

 

 

Epopée bureaucratique

Samedi, dimanche, lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi, samedi, dimanche, lundi : dix jours seulement pour obtenir le renouvellement de son passeport à Téhéran. Tel est l’exploit que doit accomplir la narratrice, née à Téhéran qu’elle connaît donc très bien, où elle a de la famille et de nombreux amis. Elle vit désormais à Paris, mariée à un écrivain et scénariste célèbre, et elle doit rentrer au plus vite avec sa fille, Kiara, âgée de trois ans. Elle raconte au jour le jour ses aventures épiques, complexes et parfois dangereuses qui devront au bout du compte lui procurer le précieux document. Elle entraîne les lecteurs dans son sillage, aux prises avec les dédales de l’administration iranienne et des lois islamiques, dont la logique échappe bien souvent !

Nahal Tajadod est née en Iran. Elle descend d’une famille liée à l’histoire de son pays. Elle vient vivre à Paris en 1977, étudie le chinois et travaille sur les relations entre l’Iran et la Chine. Elle a publié en 2005 Roumi le brûlé, une biographie romancée du grand poète persan.

La première épreuve consiste à se faire faire des photos d’identité. Pour cela elle se rend chez deux photographes de son quartier, spécialistes du portrait islamique. « Pas de cheveux apparents sous le foulard, pas de maquillage visible, pas de sourire. Il faut, en somme, offrir le portrait d’une femme qui regarde directement l’objectif de l’appareil mais qui n’a pas, dans le quotidien de sa vie, l’autorisation de fixer les yeux de son interlocuteur lorsque celui-ci est un homme. » Elle doit donc devenir une vraie femme islamique pour quelques instants, cachant sous ses vêtements austères le contour de son corps bien sûr, ses cheveux aussi, considérés comme un attribut érotique très fort, et tout ce qui pourrait attirer le regard des hommes.
« L’apparence de la femme islamique a été soigneusement étudiée. Elle a un sens : le voile qui recouvre sa tête représente le sang des martyrs versé au cours de la guerre Iran-Irak – plus d’un million de morts du côté iranien -, et les boutons de son col, qui serrent son gosier et l’étouffent un peu, sont une allusion à l’honneur sain et sauf de son époux ou de son frère, pour la bonne raison que ces boutons empêchent d’apercevoir sa chair de femme. » Pour échapper ensuite à la deuxième épreuve qui consiste à faire la queue une bonne quinzaine d’heures à la porte du bureau des passeports, la narratrice utilise les services d’un médecin légiste, ami des deux photographes, qui connaît des gens hauts placés dans l’administration. Elle découvre, abasourdie, que le dit médecin légiste se livre à un lucratif trafic d’organes et que, malheureusement pour elle, son influence n’est pas aussi importante qu’il le prétend !

C’est donc un parcours coloré et très vivant dans la mégalopole qu’est devenue Téhéran que nous raconte Nahal Tajadod, et ses rencontres avec ses habitants qui se débrouillent comme ils peuvent pour vivre, survivre, contourner les rigueurs des préceptes des mollahs et pour se procurer toutes sortes de marchandises occidentales soigneusement prohibées. Elle pimente son récit d’une solide dose d’humour, sous laquelle perce parfois l’exaspération, et sait faire montre de patience, en respectant certains règles non écrites qui régissent les relations entre les gens, notamment « târof » iranien, qui consiste à refuser dans un premier temps par politesse les choses que l’on désire le plus, et qui donne lieu à de longs moments de palabres.

Dans le sillage de l’auteure, on rencontre toutes sortes de personnages insolites, souvent très attachants, les gens de sa famille tout d’abord, notamment sa tante, une femme adorable et bavarde toute dévouée à son mari invalide et aux domestiques qu’elle emploie ; son amie et confidente Narguess, qui connaît le tout Téhéran et qui peut se procurer n’importe quoi, toujours pendue à son téléphone portable ; et puis ceux qu’elle rencontre au cours de ses pérégrinations : un chauffeur de taxi qui lui met un CD de Peter Gabriel durant sa course à travers la ville ; un autre qui peste parce que l’Iran n’a pas encore la bombe atomique, alors que l’Inde et le Pakistan la possèdent ; une femme maquerelle qui fait le siège du bureau des Passeports pour pouvoir envoyer des filles à Doubaï ; une vieille femme qui veut amadouer un policier intraitable en jetant sur son bureau une poule vivante ; le concierge de l’immeuble qui veut à tout prix rencontrer des Suédois pour obtenir des nouvelles de son fils, parti en Suède depuis des années ; un installateur de télévision qui cache la parabole qu’il installe chez elle dans une marmite destinée aux offrandes religieuses ; un marionnettiste très célèbre appartenant à une grande lignée d’artistes persans…
On sent dans le récit de Nahal Tajadod tout l’amour qu’elle éprouve pour son pays meurtri, qui nous permet aussi d’approcher l’Iran d’une manière très concrète et de nous éloigner un peu des clichés habituels que véhicule l’Occident.

Catherine Gentile
(octobre 2007)

Catherine Gentile est documentaliste, formatrice en littérature jeunesse, présidente de l'Association du Festival du Livre de jeunesse et de bande dessinée de la ville de Cherbourg-Octeville et auteur de Bulles en stock (Bibliographie sélective et commentée de bandes dessinées, ed. Cedis, 1999) ; elle a aussi chroniqué littérature de jeunesse et bande dessinée dans la revue Inter CDI pendant plus de quinze ans.

 

www.editions-jclattes.fr

 

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Coville, Thierry. – Iran, la révolution invisible. – La Découverte, 2007

Djavann, Chahdortt. – Bas les voiles ! . – Gallimard, 2003 (Hors série connaissances)

Djavann, Chahdortt. – Autoportrait de l’autre. – Sabine Wepieser, 2004

Ebadi, Shirin. – Iranienne et libre. – La Découverte

Hedayat, Sadeq. – Trois gouttes de sang. – Phébus

Tajadod, Nahal. – Passeport à l’iranienne. – Jean-Claude Lattès, 2007