La petite mariée / Nuage et soleil
Folio, 2004

 

Parlons du temps qu’il fait.

La petite mariée et Nuage et soleil, deux petites histoires qui se font agréablement écho.

La petite mariée, c’est la naissance difficile d’un amour entre Apurbo, le savant étudiant tombé sous le charme de Mrinmayi, et cette jeune fille sauvage dont Rabindranath Tagore nous dit : «Dans le royaume des enfants elle était un fléau, comme les guerriers mahrattes dans le royaume des Moghols». Nuage et soleil raconte les péripéties de Sashibusan qui a pour seule amie la petite Giribala ; elle cherche auprès du jeune homme à apprendre la lecture mais le jeune avocat, compromis dans un procès de village, est jeté en prison cinq années ; là aussi des liens forts se construisent à travers les jeux des débuts puis les épreuves de la vie.

Ces deux histoires auraient pu s’appeler « Rires et sanglots » et « Nuage et soleil » : au nuage correspond la tristesse, le malheur, les larmes ; au soleil la joie, les rires, la vie, l’amour. La première rencontre entre Apurbo et Mrinmayi est plutôt cocasse. Il vient de s’étaler de tout son long sur l’escalier boueux près de la rivière et entend alors les rires moqueurs de la petite fille, les mêmes qui feront obstacle au baiser qu’Apurbo désire pourtant ardemment. Leur amour réciproque naîtra du passage de ces rires aux larmes de la jeune fille réticente à un mariage qu’elle craint comme une prison.

« Les rayons d’un clair de lune s’étendaient sur le lit et au milieu de la nuit Apurbo regarda Mrinmayi dans cette lumière. Et il lui semblait que quelqu’un avait endormi sa princesse avec une baguette magique en argent. Il lui suffirait de la toucher avec une baguette d’or pour la réveiller et l’épouser. La baguette d’argent c’était le rire, et la baguette d’or les larmes ». Puis le repentir de sa mauvaise conduite envers Apurbo transformera Mrinmayi : « de tendres bras [...] entourèrent son cou et deux lèvres douces comme des pétales de fleurs l’étouffèrent presque de leurs baisers mouillés de larmes.
Tout d’abord Apurbo fut grandement surpris, mais ensuite il sut que ces baisers, qui avaient autrefois été arrêtés par le rire, avaient trouvé leur chemin dans les larmes.
»

Les correspondances entre la Nature, le temps et l’histoire d’Apurbo et Mrinmayi structurent ce récit d’amour. Elle est une personne espiègle et farouche, en harmonie avec cette Nature. Rabindranath Tagore la compare à un faon ou encore à « une tornade en miniature ». Lorsqu’elle cherche à fuir ce mariage qui l’effraie, la Nature semble protéger la jeune fille. «Mrinmayi sauta dans la barque. Les nuages au ciel devenaient plus épais et la pluie se mit à tomber en cascade. La rivière grossie par ces pluies de mousson secouait fortement le bateau. Mrinmayi s’enroula dans son sari et cette jeune personne turbulente s’endormit comme un enfant très calme, choyée par la Nature, dans ce bateau qui était pour elle comme un berceau». Le coup de foudre du jeune homme est lui aussi marqué par l’empreinte complice du temps : «Apurbo la poursuivit si rapidement qu’il la retint captive par le poignet. Mrinmayi se trémoussait, s’agitait, mais ne pouvait se libérer. Un rayon de soleil tomba sur son visage espiègle à travers une brèche dans les branches au-dessus de sa tête et Apurbo regarda intensément dans ses yeux scintillants comme des étoiles, en se penchant vers elle, comme un voyageur curieux regarde dans le fond du ruisseau clair et agité, brillant de soleil».

Mais tandis qu’avec la narration de cette histoire d’amour singulière l’humain est le référent de la comparaison avec les éléments, Nuage et soleil semble plus réflexif. Le poète adopte le temps comme référent et prend aussi de la hauteur par rapport à un récit où se mêlent des conflits sociaux, des problèmes internes à la « polis ». Dès le début, le ton est donné, le décor planté : « Tandis que les deux acteurs, le soleil et le nuage, jouaient leur partie dans le ciel tout entier qui était leur scène, d’autres pièces innombrables se jouaient au-dessous dans des endroits divers du théâtre du monde», l’histoire de Sashibusan et Giribala n’en prenant pas moins un relief particulier : « Comme le jeu léger du soleil et du nuage dans le ciel était superficiel et passager, ainsi le jeu de ces deux êtres sur ce coin de terre. Mais comme le jeu du soleil et du nuage dans le ciel n’est pas vraiment sans importance et n’est pas un jeu en réalité, mais seulement en apparence, ainsi en est-il ce cette humble histoire de ces deux êtres ».

Avec ces deux brèves histoires, on ressent d’emblée et de façon très prégnante la perfection de la poésie, de l’écriture, une impression quasi dérangeante que chaque mot est — comme par enchantement — idéalement choisi, qu’il se suffit parfaitement à lui-même.

Louise Charbonnier
(janvier 2005)

Gallimard
http://www.gallimard.fr/

http://www.kirjasto.sci.fi/rtagore.htm

http://agora.qc.ca/mot.nsf/Dossiers/Rabindranath_Tagore