Cahier de taches
de Claire Faÿ

Paris Musées, 2005
A partir de 6 ans

 

 

La tache originelle...

Il existe des cahiers du jour ou de grammaire, des cahiers de brouillons, de liaison ou d’évaluation, que les enfants ne connaissent que trop bien… On doit désormais à Claire Faÿ l’invention du Cahier de taches, un support diabolique qui devrait inspirer les écoliers dont les cahiers sont invariablement qualifiés de torchons, l’ouvrage étant justement dédié « à tous les cahiers qui ont été injustement traités de porcherie »… Le ton est donné, et le lecteur prend conscience qu’il s’engage dans une voie dangereusement subversive en ouvrant ce livre hors normes et, il faut le dire, profondément réjouissant : un catalogue de taches et autres bavures accompagnées de quelques légendes ludiques et inspirées.

Passer du stylo bille au stylo plume n’est pas une mince affaire (les effaceurs eux aussi ont leurs limites…) et quand un cahier se recouvre de taches, rien de mieux qu’une bonne punition bien classique (qui, comme chacun sait, est d’une redoutable efficacité…) : donner « des lignes » à faire, une façon de guérir l’écolier récalcitrant ou maladroit ; mais après quelques « je ne ferai plus de taches » laborieusement copiés sur papier seyes, Claire Faÿ (ou l’écolière qu’elle incarne malicieusement…), sur un coup de tête, transforme son « Cahier d’écriture » en « Cahier de taches ».

Quelques giclures basiques pour débuter (« jolie tache », « tache cubiste »), suivies d’éclaboussures plus élaborées (« tache maniérée », « tache de myope ») qui atteignent plus loin des sommets de sophistication (« tache de psychiatre », « taches de collectionneur méticuleux » - ces derniers spécimens étant répertoriées et numérotées avec un soin très paradoxal !…). L’humour omniprésent sait se faire noir (voire rouge… ainsi les «taches que ferait la maîtresse… » ) ou critique (« tache de pétrolier ») et l’on s’arrêtera plus particulièrement sur les « taches des tropiques » (de jolis moustiques à l’air bien agressif) où l’inventivité bat son plein…

Cette énumération impertinente, en laissant l’imaginaire prendre le dessus et s’emparer d’un comportement désordonné (que d’aucuns réprouveraient pour son caractère futile), permet de prendre conscience que derrière le geste consistant à éclabousser un cahier peut se dissimuler un mode d’expression artistique authentique (à l’image de l’Action Painting d’un Pollock). Tout comme l’élève se détourne de l’inepte punition en début d’ouvrage, ce cahier dédramatise la « tache » et le geste est enfin libéré de tout jugement moral (la tache n’étant plus « sale » par essence) ; en conséquence, l’initiation peut commencer, et le lecteur se voit invité à participer ponctuellement à l'oeuvre, quand l’auteure propose une « tache à remplir »… ou encore un espace vierge face à une tache solitaire qui supplie : « S’il te plaît, dessine moi des copains… ». Une incitation à la désobéissance esthétique. Osera ou n’osera pas ?...

B. Longre
(décembre 2005)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

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