L'ongle rose
Verdier, mars 2002

 

L'amant de la narratrice l'a quittée : un long hiver s'installe, dans son corps, son coeur, et dans un Paris imbibé d'une douloureuse grisaille urbaine. Seul un ongle peint en rose, posé sur son bureau, est là pour lui rappeler qu'un jour, autrefois, elle a aimé quelqu'un ; un objet familier et insolite, une particule anecdotique d'elle-même, à la fois morceau d'elle et hors d'elle, qui est né de sa chair sans plus lui appartenir vraiment, comme un observateur détaché et silencieux, témoin et témoignage de l'amour perdu.
Ce roman émouvant est une sinueuse chronique, le récit d'un vide et d'une perte, la pause presque voulue d'un hiver en creux ; l'hiver, comme la métaphore d'une hibernation imposée par les circonstances, un repli nécessaire et une retraite forcée. Elle le nomme "l'hiver de mes fureurs abstraites", bercé par la lecture du livre salvateur, Conversation en Sicile de Vittorini auquel elle s'identifie parfois et dont les mots la pénètrent ("livre magnifique qui portait tout le désespoir du monde"). Et c'est encore un auteur rencontré un peu par hasard, Serbe celui-là, qui sauve peu à peu son "âme trouée de cet hiver là", une âme qui se livre sans pudeur à une non-espérance
irrémédiable et qui gagne peu à peu la terre entière, un sentiment exacerbé par les nouvelles du monde (le sort des femmes afghanes, par exemple), par les gens croisés dans de sinistres banlieues, ou par de terribles rencontres avec son ancienne prof de philosophie, une vieille femme desséchée, qui est pour elle un double fascinant et repoussant. Et pourtant, loin de se morfondre dans sa douleur, la narratrice accepte ce dépouillement temporaire, ne cédant pas au désespoir, paraissant plutôt comme engourdie par la souffrance.
En un tissu narratif continu, sans ruptures ni chapitres, ce roman s'apparente en cela au rêve : "Il n'y a pas de défilement temporel dans le rêve, pas de déroulement logique, une concomitance absolue des images, par la folie des associations"... Un roman qui fonctionne comme un immense collage textuel formant un bloc, où trois dimensions temporelles s'entrechoquent, où tout est livré en vrac, où l'on passe d'un personnage à l'autre sans transition, sans prévenir, et où la (re)construction ne peut être que partielle et pourtant pleine de suspense. Car tout en se laissant bercer par la fluidité de cet unique paragraphe, et malmener par les sauts dans le temps, on guette, entre deux digressions ou deux rencontres, des signes de "guérison", on interprète les gestes et les pensées, dans l'attente de l'infime fragment de kératine d'où renaîtra peut-être l'espoir.

B.Longre
(mars 2002)

du même auteur
Regarde-moi / Verticales, 2005

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