Le Souffle de L'Harmattan
(Éditions Les Allusifs)

 

Déjà remarqué avec Du Mercure sous la langue, Sylvain Trudel, après avoir relaté les derniers jours d'un adolescent de 17 ans atteint d'un cancer avec force sensibilité, refait parler la poudre avec la ré-édition du Souffle de l'Harmattan.

"Il se promenait la tête pleine de paysages brûlés et d'ombres humaines, et on se demandait où il allait charger de tant de désastres."

Orphelin, fils de chienne, bâtard, Hugues Paradis, enfant trouvé sur le bord d'une route trouve refuge chez Claude et Céline ainsi que dans les poésies de Gustave Désuet ; jusqu'au jour où il rencontre de son alter ego, Habéké Axoum, Africain à la peau noire comme l'ébène, au cœur tombé dans la brousse, aux jambes de basketteurs. Chacun tente de faire face à sa famille adoptive et rêve de terres natales loin de la ville de Montréal. Diablement lucide sur l'ère adulte, les deux enfants s'époumonent dans les jeux et se cassent les dents sur la cruauté de leurs camarades, l'hypocrisie des adultes, l'incompréhension d'être au monde en tant qu'éternel étranger. Ils vivent en autarcie et composent un étrange binôme aux yeux des autres et à ceux tout particulier d'Odile Francœur, la petite nouvelle qui trouve grâce à leurs yeux. Plus âgée, elle déclenche les premiers émois dans les cœurs solitaires mais ne peut se résoudre à la folie mystique, pleine de désert, de grand-père et de potions magiques d'Hugues et d'Habéké.
Avides de symboles et d'actes glorieux, ils se barbouillent bientôt de terre et de sang pour célébrer leur union fraternelle. Désespérés par les forces de l'Accident qui laisse crever de faim la grande et belle et lointaine Afrique, ils se construisent un monde de sensations dans lequel s'expriment rêves et pulsions, au risque de se briser les os contre le monde tiède des adultes qui tolèrent mal tant de liberté. Entre Montréal et l'Afrique il n'y a qu'un tunnel à creuser, pensent-ils. Sauver le monde, guérir les pires maladies, tout cela ne fait pas peur à nos deux têtes brûlées. Ceci étant, si leur solide amitié leur permet l'un à l'autre d'affronter le quotidien pas toujours rigolo de l'école et de sa dangereuse normalité, elle ne leur épargne pas quelques accidents et même la maison de redressement pour Habéké.
Comme c'était déjà le cas dans Du Mercure sous la langue, l'auteur montréalais dépèce la race humaine et dissèque la psychologie des monstres. Ces personnages, d'une sensibilité hors du commun et adeptes de bons mots, sont la quintessence de l'innocence et du sentimentalisme enfantin. La tête dans le guidon, Sylvain Trudel concocte ainsi un roman qui se pare d'une jeunesse violente et révoltée : celle des insoumis. Sa plume fougueuse s'offusque de nos petites lâchetés et dénonce l'hypocrisie des âmes bien pensantes de l'Accident tout entier comme il se plaît à l'écrire. Trudel lâche une bombe aux déflagrations dévastatrices réhabilitant tout de go cette vertu qu'est l'inconséquence.
On ne peut du reste que féliciter la maison d'édition montréalaise Les Allusifs de s'être penchée sur cet auteur passionnant dont on attend beaucoup dans un futur proche. Spécialisé dans la parution de " romans courts ", l'éditeur fait preuve d'un goût certain non seulement dans ses choix éditoriaux mais aussi dans le design, le format, le papier adopté pour ses publications ; en témoigne la couverture personnelle et inventive du Souffle de l'Harmattan, qui fait de ce livre non seulement une oeuvre aux qualités indéniables, mais aussi un bel objet que l'on range avec plaisir dans la bibliothèque de son cœur.

Philippe Beer-Gabel
(novembre 2002)

http://www.livresplus.com/data/cr0310.html

http://www.librairiepantoute.com/magazine/rencontres/trudel.asp

http://felix.cyberscol.qc.ca/LQ/auteurT/trudel_s/sylvain.html