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Dialogues
Un génocide
ne doit pas être confondu «avec un conflit aussi
barbare soit-il» explique Souâd Belhaddad
car c’est en «détourner» le sens
et «relativiser». En effet, un génocide
a pour seul objectif d’exterminer la totalité des êtres
dont on a «décrété qu’ils n’auraient
jamais du naître». Un génocide, c’est
la haine manipulée par l’idéologie et l’inhumanité.
Et à quelque époque qu’il se déroule,
il recèle toujours les mêmes schémas : la négation
de l’Autre, sa déshumanisation, afin de rendre plus
facile son extermination. Qu’on lise les propos d’Ester
Mujawajo ou ceux de Primo Lévi, on retrouve la présence
des mêmes champs lexicaux, des mêmes thèmes.
Quarante ans après la Shoah, en 1994, alors qu’on croyait
un nouveau génocide impossible, un million de Tutsis sont
massacrés dans d’horribles conditions par les Hutus,
«dans un silence assourdissant et une indifférence
totale». Esther Mujawayo, sociologue
et psychothérapeute, rescapée avec ses trois petites
filles (alors que son mari, sa famille et sa belle famille sont
massacrés) témoigne avec sobriété des
horreurs indicibles, inimaginables, incroyables qu’elle et
son peuple ont vécus. Souâd Belhaddad,
journaliste, l’écoute et prend des notes. De cet échange
naîtra un ouvrage objectif et émouvant : Survivantes.
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Avec
recul, nuance, sans parti pris, Esther dit les horreurs vécues
par les Tutsis. Elles expriment ce que les victimes ne peuvent
plus dire ou n’osent pas dire de peur de gêner
l’interlocuteur : « je pouvais dire pourquoi
on s’est tu après le génocide : on sentait
qu’on dérangeait ». Elle témoigne
pour que l’humanité n’oublie pas, ne recommence
pas et aussi pour faire comprendre : « On a cru
et conclu à une affaire d’Africains. Aujourd’hui,
cependant j’ai la chance de vous parler et vous expliquer
que non, ce n’était pas une tuerie intertribale
mais une opération d’extermination, décidée
par mon propre gouvernement et très organisée.
Soutenue par la France, observée dans l’indifférence
par le reste du monde ».
A ce moment là, l’Occident et la France, cachée
derrière son image de pays des droits de l’homme,
empreint de la philosophie des Lumières, n’ont
pas bougé, immobilisés par un mépris
et un racisme latents. |
Mais Esther
n’accuse pas. Elle se contente de constater et de dire. Pourtant
son ouvrage sollicite l’émotion, la réflexion
et la conscience du lecteur.
Thérapeute, Esther se bat pour aider les rescapées
(des veuves essentiellement) à ne pas rester engluées
dans leur insupportable malheur. Elle milite pour obtenir des aides,
redonner le sourire et la parole aux victimes «car les
témoins ne parlent pas, les victimes sont suspectées
et les coupables protégés. » Les victimes
doivent survivre. Leur survie et leur vie constituent un enjeu :
lutter contre l’instinct de mort des agresseurs, leur résister,
leur prouver qu’ils ont perdu.
Et devant les horreurs inadmissibles, inacceptables, la confiance
en l’autre et l’espoir dominent. Esther Mujawayo ne
gémit pas sur son sort et celui des siens, elle lutte, parfois
avec humour, le cœur rempli d’amour : «Ce que
j’essaie de ne jamais développer chez mes filles»
dit elle, «c’est la haine».
Annie
Forest-Abou Mansour
(février 2005)

Lire
aussi : Moisson de Crânes
de A. Waberi
http://www.aube.lu/
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