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Une grande histoire belge ou l’intervieweur interviewé
Un jour, Christian
Bussy proposa à Jean-François Revel de publier, dans
sa collection « Liberté», un « texte
fabuleux » de Paul Nougé sur la musique, La
Conférence de Charleroi. Refus de Revel, surtout «
en raison du peu de notoriété de l’auteur…
». Jugement de Bussy : «C’est le côté
raciste des Français à l’égard des Belges
». En effet, qui en France connaît vraiment Paul
Nougé, Camille Goemans, Marcel Lecomte, E.L.T. Mesens, André
Souris, Louis Scutenaire, Irène Hamoir, Marcel Mariën
? On sait à la rigueur que René Magritte était
un peintre belge…
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L’auteur,
qui fit connaissance avec le surréalisme de Belgique
dans les années soixante en préparant des émissions
radiophoniques à son sujet, contribue à réhabiliter
ces hommes (et ces quelques femmes) qui ont marqué
profondément l’art (pictural et musical) et la
littérature, selon des moyens et des options très
distincts de ceux des surréalistes de France. Paul
Nougé, le chef de file bruxellois, avait une conception
plus expérimentale, plus radicale, moins « automatique
» de la pratique poétique qu’André
Breton ; moins exhibitionniste aussi, beaucoup moins, puisque
à aucun moment il n’a eu le souci de la publication
ou du prosélytisme, et que c’est grâce
à Marcel Mariën et à son obstination qu’a
été rassemblée son œuvre capitale.
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Journaliste,
Christian Bussy a consacré beaucoup de temps à dialoguer
avec certains représentants du surréalisme et du post-surréalisme
de Belgique. Ici, répondant aux questions de Thérèse
Marlier (l’intervieweur interviewé, en quelque sorte),
il relate des souvenirs, des entretiens, des anecdotes («
ce sont les anecdotes qui font la vie ») ; mais loin
de prendre les faits par le petit bout de la lorgnette, il campe
l’atmosphère, la vie, la mort, les querelles, les amours,
les excès, les timidités, les complicités de
ce groupe à géométrie variable né dans
les années vingt et prolongeant son influence jusqu’à
nos jours. Il ne s’agit pas pour lui de «raconter
l’histoire du surréalisme », mais de le
restituer dans son existence concrète, dans son « action
directe sur la vie » : « Le surréalisme, ce n’est
pas se fixer ni avoir une vie sédentaire de notaire, il faut
avoir une vie qui vous bouscule, qui vous pousse ».
Le personnage
principal du livre est sans conteste Marcel Mariën, surréaliste
tardif (né en 1920) mais éminent, grand vulgarisateur
des œuvres de Nougé et du mouvement bruxellois, grand
écrivain lui-même ; plusieurs couches de discours donnent
ainsi une profondeur à l’ensemble : les acteurs du
surréalisme, Mariën, Bussy, son interlocutrice, le lecteur…
Un jeu complexe de questions et réponses, de «
petits faits vrais » (sous-titre de l’ouvrage)
et de témoignages forment un tout dont on a plaisir à
sonder l’épaisseur, tout en suivant le fil de la conversation.
Outre les figures imposantes déjà citées, on
croise des silhouettes plus marginales, ou dont la notoriété
n’est pas uniquement liée au mouvement central : les
peintres Delvaux ou Alechinsky, Paul Magritte (le frère),
Christian Dotremont, Tom Gutt, André Blavier, Gérard
Van Bruaene, des « thésistes » (joli nom donné
à ces jeunes femmes avides de contacts avec les objets de
leurs recherches universitaires), et même Cioran, en un surprenant
et intéressant parallèle avec Mariën. On peut
regretter l’absence des surréalistes du Hainaut, injustement
sous-estimés – les écrits d’Achille Chavée
et de Fernand Dumont sont pourtant loin d’être méprisables.
Mais le parti pris est aussi une attitude surréaliste ; et
Christian Bussy avoue sincèrement sa prédilection
pour Mariën et Scutenaire, son faible pour Goemans…
Les
surréalistes au quotidien est un livre vivant
(et les photos qui ponctuent le dialogue sont les bienvenues), aussi
vivant que le mouvement dont il fait connaître avec bonheur
les tribulations.
Jean-Pierre
Longre
(juillet 2007)
Jean-Pierre
Longre enseigne la littérature contemporaine
à l’Université Jean Moulin Lyon 3. Auteur d’études
sur divers écrivains du XXe siècle, collaborateur
de revues, il a participé à la publication des romans
de Queneau dans la Bibliothèque
de la Pléiade, s’intéresse à la comparaison
des arts (littérature, musique,
peinture) et effectue des recherches sur les littératures
francophones (Roumanie et Belgique
en particulier). Derniers ouvrages parus : Raymond Queneau
en scènes (Presses Universitaires de Limoges,
2005) et Jean
Prévost aux avant-postes (Collectif,
avec William Marx, Les Impressions Nouvelles).

www.lesimpressionsnouvelles.com
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