Les Surréalistes au quotidien
de Christian Bussy

Les Impressions Nouvelles, 2007

 

 


Une grande histoire belge ou l’intervieweur interviewé

Un jour, Christian Bussy proposa à Jean-François Revel de publier, dans sa collection « Liberté», un « texte fabuleux » de Paul Nougé sur la musique, La Conférence de Charleroi. Refus de Revel, surtout « en raison du peu de notoriété de l’auteur… ». Jugement de Bussy : «C’est le côté raciste des Français à l’égard des Belges ». En effet, qui en France connaît vraiment Paul Nougé, Camille Goemans, Marcel Lecomte, E.L.T. Mesens, André Souris, Louis Scutenaire, Irène Hamoir, Marcel Mariën ? On sait à la rigueur que René Magritte était un peintre belge…

L’auteur, qui fit connaissance avec le surréalisme de Belgique dans les années soixante en préparant des émissions radiophoniques à son sujet, contribue à réhabiliter ces hommes (et ces quelques femmes) qui ont marqué profondément l’art (pictural et musical) et la littérature, selon des moyens et des options très distincts de ceux des surréalistes de France. Paul Nougé, le chef de file bruxellois, avait une conception plus expérimentale, plus radicale, moins « automatique » de la pratique poétique qu’André Breton ; moins exhibitionniste aussi, beaucoup moins, puisque à aucun moment il n’a eu le souci de la publication ou du prosélytisme, et que c’est grâce à Marcel Mariën et à son obstination qu’a été rassemblée son œuvre capitale.

Journaliste, Christian Bussy a consacré beaucoup de temps à dialoguer avec certains représentants du surréalisme et du post-surréalisme de Belgique. Ici, répondant aux questions de Thérèse Marlier (l’intervieweur interviewé, en quelque sorte), il relate des souvenirs, des entretiens, des anecdotes (« ce sont les anecdotes qui font la vie ») ; mais loin de prendre les faits par le petit bout de la lorgnette, il campe l’atmosphère, la vie, la mort, les querelles, les amours, les excès, les timidités, les complicités de ce groupe à géométrie variable né dans les années vingt et prolongeant son influence jusqu’à nos jours. Il ne s’agit pas pour lui de «raconter l’histoire du surréalisme », mais de le restituer dans son existence concrète, dans son « action directe sur la vie » : « Le surréalisme, ce n’est pas se fixer ni avoir une vie sédentaire de notaire, il faut avoir une vie qui vous bouscule, qui vous pousse ».

Le personnage principal du livre est sans conteste Marcel Mariën, surréaliste tardif (né en 1920) mais éminent, grand vulgarisateur des œuvres de Nougé et du mouvement bruxellois, grand écrivain lui-même ; plusieurs couches de discours donnent ainsi une profondeur à l’ensemble : les acteurs du surréalisme, Mariën, Bussy, son interlocutrice, le lecteur… Un jeu complexe de questions et réponses, de « petits faits vrais » (sous-titre de l’ouvrage) et de témoignages forment un tout dont on a plaisir à sonder l’épaisseur, tout en suivant le fil de la conversation. Outre les figures imposantes déjà citées, on croise des silhouettes plus marginales, ou dont la notoriété n’est pas uniquement liée au mouvement central : les peintres Delvaux ou Alechinsky, Paul Magritte (le frère), Christian Dotremont, Tom Gutt, André Blavier, Gérard Van Bruaene, des « thésistes » (joli nom donné à ces jeunes femmes avides de contacts avec les objets de leurs recherches universitaires), et même Cioran, en un surprenant et intéressant parallèle avec Mariën. On peut regretter l’absence des surréalistes du Hainaut, injustement sous-estimés – les écrits d’Achille Chavée et de Fernand Dumont sont pourtant loin d’être méprisables. Mais le parti pris est aussi une attitude surréaliste ; et Christian Bussy avoue sincèrement sa prédilection pour Mariën et Scutenaire, son faible pour Goemans…

Les surréalistes au quotidien est un livre vivant (et les photos qui ponctuent le dialogue sont les bienvenues), aussi vivant que le mouvement dont il fait connaître avec bonheur les tribulations.

Jean-Pierre Longre
(juillet 2007)

Jean-Pierre Longre enseigne la littérature contemporaine à l’Université Jean Moulin Lyon 3. Auteur d’études sur divers écrivains du XXe siècle, collaborateur de revues, il a participé à la publication des romans de Queneau dans la Bibliothèque de la Pléiade, s’intéresse à la comparaison des arts (littérature, musique, peinture) et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie et Belgique en particulier). Derniers ouvrages parus : Raymond Queneau en scènes (Presses Universitaires de Limoges, 2005) et Jean Prévost aux avant-postes (Collectif, avec William Marx, Les Impressions Nouvelles).

 

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