Un film de Benoît Jacquot
France, 2000, 1h30

Texte : Marivaux
(1724)

Sortie le 8 mars 2000

 

Avec Isabelle Huppert, Sandrine Kiberlain, Pierre Arditi, Mathieu Amalric, Alexandre Soulié, Philippe Vieux

Une pièce de théâtre peut-elle faire un bon film ? Assurément oui, si on en juge par la qualité de La Fausse Suivante, le dernier film de Benoît Jacquot. Mais qu'on ne se méprenne pas sur l'adaptation proposée : le cinéaste aurait pu choisir de reconstituer une époque en décors naturels, ou de transposer l'intrigue dans notre monde contemporain. Au lieu de cela, il met en scène la pièce au théâtre, dans un théâtre, en en investissant la scène mais aussi la salle (vide) et les coulisses, étendant ainsi l'espace scénique au lieu tout entier. Ce procédé est un rappel constant de la caractéristique du théâtre : ce que nous contemplons est du domaine de l'artifice et de l'illusion. La mise en abîme est d'autant plus efficace que la trame même de cette comédie d'intrigue repose sur la tromperie et la mascarade.
Une demoiselle de bonne famille est promise en mariage à Lélio. Elle ne le connaît pas et afin de sonder son caractère, se travestit en chevalier et se lie d'amitié avec lui. Le jeune homme croit avoir affaire à un homme et ouvre son coeur : il dévoile qu'il veut rompre avec sa maîtresse, une comtesse capricieuse, mais moins fortunée que la jeune fille qu'on lui propose d'épouser. Il demande alors à son "ami" de séduire la comtesse et d'ainsi l'en débarrasser ...
Chacun y va de sa petite intrigue, de ses pièges et les masques tombent peu à peu, révélant ainsi les désirs véritables de chacun des personnages : Trivelin, le nouveau valet du chevalier, sarcastique et philosophe, tombe sous le charme de son 'maître', mais montre aussi son avidité. L'appât du gain prédomine aussi chez le valet de Lélio, Arlequin, dont les mimiques et la gestuelle nous rappellent qu'il est issu de la comédie italienne. L'attrait de l'argent vaut aussi chez les maîtres : Lélio se retrouve dupe (en amour et en argent) en voulant duper la comtesse, qui est perçue comme volage, et son inconstance la perdra, malgré le raffinement de ses sentiments. Le chevalier, pivot des intrigues, est obstiné et rusé, et n'aura de cesse que de démasquer Lélio, qui brille davantage par sa fourberie (même envers les valets) que par la beauté de ses sentiments.
Le jeu des acteurs est rythmé, vif, et jamais une scène ne s'étiole, et la sensation d'être avec eux dans ce théâtre est renforcée par les nombreux gros plans fixes sur les visages. On l'aura compris, le décor, excepté ce théâtre, est inexistant et le réalisateur préfère mettre en valeur le texte et les mécanismes des sentiments. Sous le langage fleuri et précieux, affleure un ton résolument moderne : les femmes ne souhaitent pas faire de mariages sans amour et la jeune fille est prête à tout pour connaître son mari, même changer (temporairement) de sexe ; les différences sociales, qui ne disparaissent jamais complètement (nous sommes sous l'Ancien Régime, ne l'oublions pas), ont néanmoins tendance à s'estomper sous l'effet des multiples métamorphoses du personnage central : chevalier, jeune fille riche, servante, selon le personnage qui lui donne la réplique.
Mais contrairement aux comédies d'amour de Marivaux, les masques qui tombent révèlent une réalité peu plaisante et glaçante, une réalité qui se reflète magnifiquement sur le visage défait de la comtesse : la farce a ses limites et l'illusion ne peut durer que le temps d'un jeu subtil mais cruel.

B.Longre

La pièce au théâtre
http://fr.news.yahoo.com/000226/60/96ko.html

Pierre Arditi sur le Théâtre
http://www.syndicat-enseignants.org/enseignant/006/006_en_debat.htm

Isabelle Huppert
http://www.ecran-noir.com/stars/actrice/huppert.htm

Sandrine Kiberlain
http://www.ecran-noir.com/stars/gen/kiberlain.htm