La Suisse russe
par Mikhaïl Chichkine

Traduit du russe par Marilyne Fellous
Fayard, 2007

 

 

Mikhaïl Chichkine fera une présentation de ses ouvrages au Centre culturel suisse, 34 rue des Francs-Bourgeois, 75003 Paris, le jeudi 7 février 2008, à 18 heures.


Voyage historique, littéraire et artistique en Helvétie

La Russie n’aurait-elle envoyé en Suisse que le feld-maréchal Souvorov, venu s’échouer en 1799 à Zürich devant les troupes de Masséna ? Non, bien sûr. Quand le pays des tsars regarde vers celui de Guillaume Tell, ce n’est pas, à cette exception près, pour lui faire la guerre. La Confédération représente aux yeux des Russes une petite province des cultures européennes majeures (française et germanique surtout), un point plus périphérique que central dans leur géographie intellectuelle et dans la république des lettres. Ceci ne l’empêche nullement d’attirer une foule de voyageurs ou d’exilés, aristocrates titrés et démocrates révolutionnaires, curistes et futurs savants, touristes et terroristes, artistes et agitateurs, écrivains et publicistes. La Suisse russe inventorie leurs parcours, leurs lieux de résidence et leurs activités en terre helvétique. L’ouvrage parut d’abord en russe à Zürich (Pano Verlag, 2000) avec le sous-titre de « guide historico-littéraire » qui convient parfaitement à sa nature. On le doit au romancier Mikhaïl Chichkine, qui fut lauréat du Booker Prize russe en 2000 pour La Prise d’Izmaïl (2000), et qui déjà nous invitait à une promenade originale sur les sentiers alpestres Dans les pas de Byron et de Tolstoï, du lac Léman à l’Oberland bernois (traduit chez Noir sur Blanc, 2002).

Le coup d’envoi de ces randonnées remonte au jeune Nikolaï Karamzine, le futur historien. Ses Lettres d’un voyageur russe en France, en Allemagne et en Suisse (1789-1790) créent une tradition littéraire qui annexe la Suisse à l’imaginaire national. Karamzine part pour Clarens, selon ses termes, « la joie au cœur et l’Héloïse de Rousseau à la main », et va saluer la mémoire du philosophe sur l’île Saint-Pierre. Ce pèlerinage en annonce bien d’autres accomplis dans le même esprit depuis que la princesse Dachkova, amie de Catherine II, prit le chemin de Ferney pour rendre visite à Voltaire. Mais nombre de Russes ne se bornent pas au voyage, ni au simple séjour, et s’installent durablement dans l’un ou l’autre des cantons, avec une prédilection pour les bords du Léman. Certains cherchent d’abord l’agrément naturel, les plus beaux paysages et le meilleur climat possible : la côte vaudoise fait alors merveille, surtout chez les plus fortunés. D’autres veulent un séjour tranquille pour leur travail créateur : Gogol remanie à Vevey une partie des Âmes mortes, Dostoïevski commence L’Idiot à Genève et Andreï Biély Kotik Létaïev à Glion, Nabokov traduit son Lolita en russe à Montreux avant d’écrire Ada ou l’ardeur à Bex en Valais.
Et puis la tradition libérale n’est pas un vain mot dans ces contrées où les lois offrent aux étrangers un sûr rempart contre l’extradition. Durant la seconde moitié du XIXe siècle, la certitude d’y trouver un asile attire quantité de théoriciens ou d’apprentis révolutionnaires, qui rêvent d’abattre le tsarisme, de donner la terre aux moujiks et les fabriques aux ouvriers. J. Conrad écrira là-dessus un roman bien amer dont Genève fournit le décor, Sous les yeux de l’Occident. Parmi ces émigrés politiques Bakounine (inhumé à Berne), Kropotkine, Plekhanov et Lénine se sont fait un nom, mais l’auteur convoque également tous ceux, moins connus, d’obédiences diverses (sociaux-démocrates, marxistes, populistes, anarchistes, bolcheviques) par qui la Suisse devint le berceau de la révolution russe.

La plupart gravitent autour de publications impossibles dans leur pays, phénomène qui prend des proportions considérables : « de 1855 à 1917, la moitié des publications russophones éditées à l’étranger le sont en Suisse. La Russie clandestine doit sa subsistance à la Suisse légale » (p. 19). Herzen, devenu citoyen de Morat (aujourd’hui Burg bei Murten) et naturalisé dans le canton de Fribourg, tente de relancer son journal La Cloche à Genève, saluée dans ses mémoires comme « l’antique refuge des persécutés » et devenue après lui capitale de la presse russe en exil. Le centre de l’émigration politique se déplace par moments de la cité de Calvin vers Zürich, où l’université accueille à la fin du XIXe siècle nombre de jeunes Russes des deux sexes : ici reçut son diplôme de médecine Nadejda Souslova, première étudiante russe à obtenir ce titre. C’est encore à Zürich que Soljenitsyne expulsé d’Union soviétique fera sa première étape d’exilé en 1974, et que s’est établi M. Chichkine depuis plusieurs années.

Les écrivains ont besoin des villes pour les commodités et pour les contacts, mais la quête du calme propice à la concentration les attire aussi vers les stations de montagne : Nabokov passe ses étés à Verbier, Crans, Saint-Moritz ou Davos (chasse au papillon le matin, écriture l’après-midi), Vassili Rozanov observe avec étonnement la carrure et la santé des Valaisans (sous ce rapport « il faudrait trois Russes pour faire un Suisse »). Chaque région a son charme, toutes voient passer ou s’installer des romanciers et des poètes, des peintres et des musiciens : Joukovski inspiré par l’un des hauts lieux du romantisme traduit en russe The Prisoner of Chillon (Byron) ; Tolstoï consigne dans son Journal ses excursions par monts et par vaux avant d’écrire Lucerne ; Ivan Bounine, futur premier prix Nobel russe de littérature, ascensionne le Rugi et consacre aux Alpes plusieurs poèmes ; Léon Chestov achève à Lausanne son essai sur Dostoïevski et Nietzsche, avant de recevoir Alexeï Remizov à Coppet ; le poète Volochine s’enthousiasme pour les Grisons ; Chagall expose à Zürich, Scriabine compose à Genève et Stravinski à Clarens, Rachmaninov fait bâtir une maison d’été près du Lac des Quatre-Cantons… Impossible d’énumérer tous les noms, car M. Chichkine brosse un riche panorama de cette diaspora dont le séjour en Suisse s’avéra si fécond pour les arts et les lettres : Dostoïevski au musée de Bâle contemple, foudroyé, le Christ mort de Holbein dont se souviendra le prince Mychkine ; Ramuz confie à Stravinski le texte de L’Histoire du soldat ; Ludmilla et Georges Pitoëff, arrivés de Russie en 1915, entament leur carrière théâtrale à Genève avant de gagner Paris, etc.
Le livre étant conçu à la manière d’un guide et d’un répertoire, le découpage par chapitres s’ajuste à la topographie, qui distingue les cités (Genève, Bâle, Lucerne…), les cantons (Valais, Tessin), les régions (l’Oberland bernois) ou les itinéraires (de Lausanne à Chillon, du Saint-Gothard au Rigi…). Son double index des noms et des lieux le rend facile à consulter en vue de recherches ciblées : il y a là une mine de références. Mais ce projet d’inventaire ne produit pas un ouvrage aride et rébarbatif, ni même un usuel purement documentaire. Bien des pages piquent la curiosité et donnent envie d’en apprendre davantage sur ces passants russes. M. Chichkine nous intéresse à des destins multiples, souvent mouvementés, parfois douloureux ou vraiment tragiques, dont il ne peut que résumer la trajectoire. Le lecteur se surprend plus d’une fois à lever la tête pour rêver sur leur sort, comme si venait d’émerger l’ébauche de possibles romans ancrés dans le réel. Finalement, on ne peut que s’interroger sur l’attirance qu’exerce la Suisse sur les compatriotes de Tolstoï. Le chapitre introductif avance une réponse, médite sur les singularités inhérentes à la rencontre russo-helvète et ouvre des pistes de réflexion. Espace à la fois clos et ouvert, où le paradis se conjugue à l’ennui et les libertés au confinement, la Suisse serait-elle une « Russie à l’envers » ?

Françoise Genevray
(mai 2007)


Françoise Genevray est maître de conférences en littérature générale et comparée à l’Université Jean-Moulin Lyon III.

 

http://www.fayard.fr

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Russes de France, d’hier à aujourd’hui de Pierre Grouix - Le Rocher, 2007

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